V. Les ouvriers des deux Mondes, T. I p
celle des congre'gations religieuses. On n'y prononce pas de vœux, on n'y contracte pas de liens e'ternels ; mais, dans la limite de leurs engagements, Iss ouvrières sont astreintes à un genre de vie qui les isole du monde extérieur et les préserve, bon gré mal gré, des occasions de chute. Aussi, des sœurs ont-elles le gouvernement de la maison. Non seulement les sœurs ont la direction des âmes, mais une partie de la comptabilité leur est dévolue. Elles sont les économes, les infirmières de l'établissement, règlent les détails de la dépense, et peuvent, suivant les dispositions et l'aptitude qu'elles y apportent, influer d'une manière sensible sur les inventaires annuels. Ce mélange de pouvoir n'est pas sans danger ; il suppose un véritable esprit de conduite et une harmonie parfaite, aussi bien entre le propriétaire et les sœurs, qu'entre les sœurs et les contre-maîtres chargés de la partie technique du travail ; point d'empiétement et un partage bien défini des rôles. Il faut que l'entrepreneur se résigne à voir dans son établissement autre chose qu'une œuvre industrielle, et que les sœurs de leur côté, ne s'exagèrent pas les devoirs de leur mission religieuse.
A Jujurieux, des concessions mutuelles ont maintenu une paix constante. Le fondateur a trouvé dans le clergé l'appui que sa piété méritait ; la communauté des sentiments a amené la communauté des vues. Peut-être l'établissement doit-il à cette circonstance d'avoir échappé au trouble que ce régime contient en germe ; les ménagements ont été plus naturels et les froissements plus aisément adoucis. Il est vrai qu'en aucune manufacture les scrupules religieux n'ont été poussés plus loin. On n'admet à Jujurieux que des jeunes filles ou des veuves sans enfants ; peu de liens ou de devoirs extérieurs, surtout de ceux
qui sont incompatibles avec les règles de la maison. Q.uand les ouvrières sortent, et seulement pour des cas de'terminés, une sœur les accompagne ; elles ne vont à la promenade que sous la conduite des sœurs. L'église paroissiale aurait pu être un point de contact avec le monde; une chapelle a été consacrée dans l'intérieur de l'établissement, et les fidèles du dehors n'y sont point admis. Quant aux ouvriers qu'un service de détail appelle dans les salles, ils sont choisis avec le plus grand soin, et n'y ifont qu'un très-court séjour ; le silence leur est imposé sous peine de renvoi. Le séquestre est donc aussi absolu que possible, et le temps se partage entre le travail et les exercices de pi-été, accompagnés de quelques distractions. Pour maintenir une discipline aussi austère, la contrainte ne suffirait pas, il faut que la ferveur s'y joigne, et la supérieure ne néglige rien pour la faire régner parmi les ouvrières qu'elle gouverne. Tantôt c'est une mission, qui vient réchauffer le zèle quand il s'attiédit et lui fournit un aliment imprévu ; tantôt c'est une communion générale à laquelle assiste le chef du diocèse, et qui laisse dans les cœurs une profonde empreinte pas ses pompes et ses solennités. Une visite de M. Bonnet est aussi pour la communauté un jour de fête ; le nom de cet homme de bien est dans toutes les bouches, et la crainte d'encourir un de ses reproches agit sur ces jeunes filles comme un frein d'autant plus puissant qu'il est plus rarement employé. A l'appui d'un tel régime, il a fallu, on le devine, mettre quelque réserve dans les admissions. Elles ne sont définitives qu'après un temps d'épreuve qui s'abrège ou se prolonge suivant la conduite des sujets. C'est entre treize et quinze ans que les entrées ont lieu, à un âge où le corps est formé pour le travail et l'imagination accessible à toutes les influences.
Les ouvrières de Jujurieux sont de véritables pensionnaires qui, arrivées avec un trousseau, sont nourries, logées, et en partie entretenues dans l'établissement. Au lieu de salaire, elles reçoivent un gage qui varie entre 40 et 80 francs par an. Parmi ces ouvrières, il en est peu qui n'aient une épargne, ou ne soient en train de la former; la caisse de M. Bonnet contenait, il y a quelques mois, i65ooo francs, qui représentaient le total des économies amassées sur les gages, et restaient dans ses mains à titre de dépôt. Quand pour un motif ou l'autre, une ouvrière quitte la maison, on règle son compte et on lui remet sa somme, accrue par les intérêts. Presque toujours la sortie a pour cause un établissement ; les cultivateurs du voisinage, les gens de métier, prennent volontiers leurs femmes dans la manufacture de Jujurieux; outre la dot, il y a là un brevet d'aptitude et de vertu dont ils ne font pas moins de cas, et qui est, pour leur bonheur domestique, une garantie rarement trompée. Les sœurs se prêtent volontiers à ces unions, et le fondateur y prend un intérêt très-réel. Il aime à marier ces ouvrières, et leur cherche au besoin des partis ; quelquefois, il règle les accords, et assiste en personne à la cérémonie. C'est un grand honneur pour les fiancés, et une réjouissance pour la maison. On ouvre alors la chapelle, on prodigue les fleurs et les cierges sur l'autel; l'orgue résonne sous les voûtes, les chants s'y associent, aucune fête n'émeut plus profondément les cœurs. Pour les sœurs, c'est un membre de la famille qui s'en va ; pour les jeunes filles, c'est une perspective qui sourit ; elles auront aussi leur jour, et n'en sont que plus disposées à le hâter par la sagesse et le travail. »
Après avoir décrit les établissements de Tarrare et
de la Séauve, M. Reybaud conclut en ces termes : « Tels sont les trois établissements qui par leur caractère et leur esprit, méritent de fixer l'attention publique. C'est en deux mots le ressort religieux appliqué à l'industrie. Comme résultats matériels, il est difficile d'émettre une appréciation définitive. A Jujurieux il semble que les bénéfices sont plutôt indirects que directs, et consistent moins dans un profit sur l'ouvraison que dans l'avantage d'avoir des soies mieux traitées, plus sûres à l'emploi et d'une qualité plus suivie. Ce qu'on a ainsi dépensé en préparation se retrouve amplement sur le mérite de l'étoffe. Tout compte fait, on trouve que le salaire quotidien de chaque ouvrière, frais et rétributions compris, roule entre yS et 80 centimes. Mais ce n'est là qu'un des éléments du calcul, celui de la dépense courante et sujette à se renouveler ; il y en a un autre, c'est la dépense fixe, la dépense de premier établissement. Cette dépense va pour l'une de ces manufactures à un million au moins, qui, amorti à raison de 10 pour 100, représente une charge annuelle de 1 00000 francs, supportée par les bénéfices du travail. Les établissements ont une autre charge éventuelle, il est vrai, et cependant très-sérieuse, c'est une activité obligatoire. Quand une crise se déclare, on peut ailleurs ralentir le travail, congédier les ouvriers, mesurer là production aux débouchés; ici on ne le peut pas. On a des pensionnaires à nourrir, des bras dont on ne peut se défaire, des engagements pris, des contrats passés. Chaque jour, de l'argent nouveau se convertit en produits, même quand les produits ne sauraient se convertir en argent. Si l'article sur lequel on opère est sujet à une dépréciation, la situation s'empire d'autant, et en se prolongeant, deviendrait irrémédiable. Aussi n'y a-t-il place dans une semblable combinaison que pour des
produits dont la valeur ne s'altère pas, et qui peuvent attendre sans dommage, les retours infaillibles de la fortune. Alors de belles revanches ont lieu, et on reste maître du terrain qu'on a vaillamment disputé.
Les conditions matérielles de ces établissements, si lourdes qu'elles soient, doivent donc aboutir à une balance avantageuse. Le point essentiel, c'est d'y entrer avec de grands éléments de force et avec la volonté de persévérer. Quant aux conditions morales, elles sont de nature à satisfaire ceux qui prennent quelque souci du gouvernement des âmes, surtout à un âge où la surveillance est un devoir, et où la destinée se décide sur la première impression. Ces jeunes filles de la campagne que les parents abandonnaient, 'à la merci de leur étoile, dans le tourbillon des grandes villes, trouvent là du moins un refuge où l'apprentissage se fait sans péril, avec calme, avec sécurité, à l'abri de ce pervertissement auquel peu d'entre elles échappaient, et qu'amenaient presque infailliblement tantôt l'inexpérience, tantôt l'aiguillon de la vanité, plus souvent encore les conseils de la misère. Ici elles sont gardées et contre les autres et contre elles-mêmes, il n'y a de place que pour les bons instincts et les saintes occupations (i). » (2)
(1) Journal des Economistes, Juillet 1858 p. 18.
(2) Ces pages sont tirées du magnifique ouvrage de M. Charles Périn : « La richesse dans les sociétés chrétiennes. »