‹ Notre ennemi le luxeChapitre 13 sur 41 · Le Comte de Provence, depuis Louis XVnU · texte numérisé non relu

Le Comte de Provence, depuis Louis XVnU

convenir que nous ne nous en tirons plus avec le même esprit.

On dirait notre langue trop pauvre pour satisfaire toutes nos exigences, et fournir docilement des noms nouveaux à ces couleurs d'étoffes si variées, à ces formes de vêtements, à ces ornements accessoires constamment renouvelés. On leur donne le nom banal d'un livre, d'une pièce, d'un homme, d'une femme, d'un acteur, d'une actrice, d'un cheval dont on a parlé dans Tannée ; ou on les affuble de quelque désignation aussi triviale qu'indécente, dont le seul mérite est de bien répondre à leur extravagance.

Les longs rubans aux couleurs éclatantes que les femmes ont eu un jour la fantaisie de s'attacher au milieu du dos en forme de guides se sont appelés familièrement des Suivez-moijeune -homme. Elles ont enflé avec exagération leur tournure à l'aide d'un bourrelet de crin qui a pris la place de la crinoline momentanément en discrédit, et ce ridicule accessoire est devenu, par un excès de familiarité, un Sous^ lieutenant ou un Tapez-moi-là-dessusl Le large

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nœud de inibans que les femmes s'attachent par derrière sur leur ceinture est un Protégez-moi^ mon-père^ ou un A-moi-gendarmes! Les houppes blanches qui se balancent aux capuchons de certains paletots courts sont des Sonnet tes-de-nuit. Enfin l'excentricité et l'immoralité de la mode, la dépravation du goût, en sont arrivées à ce point qu'on a pu trouver un instant gracieux un plus vaste développement du ventre; les couturières ont alors mis en vente des plastrons destinés à en augmenter le volume et désignés sous les noms expressifs d'un Six^mois ou Demiterme,

De telle sorte que les femmes emploient aujourd'hui pour leur toilette un certain nombre d'accessoires dont elles ne peuvent décemment prononcer le nom.

La coiffure a suivi la loi de l'habillement^

Chaque mois, presque chaque semaine^ voit

modifier l'arrangement des cheveux féminins.

Tantôt ce sont des chignons, toujours fort amples,

— parce qu'on a seulement la peine de les choisir

chez le marchand, — qui tombent sur le cou ou se relèvent très-haut sur la tête. Le front tour à tour se dégage, ou se couvre de frismes ; soit d'une seule mèche savamment rebelle, et cela se nomme se coiffer à la chien. On s'attache une foule de petites papillotes sur la nuque, ou une seule fort longue au côté, ou toute une chevelure retombant à flots bouclés sur les épaules. Bientôt on se poudrera : nous en revenons aux perruques !

La couleur des cheveux change en même temps que leur arrangement. Le roux fut à la mode, parce que T héroïne d'un roman fort connu avait des cheveux vénitiens; la grande majorité des femmes se trouvèrent alors être rousses. Leur teint était en harmonie avec la nuance de leurs cheveux. L'art moderne a découvert le secret de donner la blancheur du lait à la plus affreuse négresse. Tout Londres est encore en ce moment occupé de Mademoiselle Rachel Vémailleuse^ laquelle réclamait, devant les tribunaux, 20,000 francs à une cliente pour lui avoir composé une peau d'ivoire; et annonce aujourd'hui, parmi ses cosmétiques

et autres secrets de beauté : — l'Eau du Jourdain ^ au prix de 20 guinées le flacon, les Huiles divines d' Arabie , — La Toilette Arabique Royale ^ préparation dont le prix varie entre JOO et 1,000 guinées; soit 2,625 à 26,250 francs ! Du reste, les prospectus de nos grands parfumeurs parisiens ne le cèdent en rien â celui-ci , si ce n'est que leurs prix sont moins extravagants.

Un jour les blondes s'étant trouvées, — on ne saurait dire pourquoi, — plus en faveur que les rousses, tous les cheveux redevinrent blonds : on n'aurait jamais soupçonné qu'il pût exister en France un si grand nombre de blondes !

Les ornements de la coiflure sont aussi variés et compliqués que l'arrangement des cheveux.

Chapeaux, bonnets, résilles, peignes de métal, d'écaillé ou d'ébène, perles, plumes, fleurs, épingles, rubans, camées, forment un chaos plus savant qu'harmonieux. Quelques coiflures, par leur complication, leur excentricité ou leur volume, rappellent celles du siècle dernier, alors que les femmes se coiffaient à Y Oiseau-royal y au Héris-

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son, à la (TEslaing, à la Montgolfier, au Pori- Mahon. La coiffure à la Belle-Poule représentait tout un combat naval. 11 y avait aussi les Anneaux branlants, la Follelie, le Toupet à tempérament, le Pouff au sentiment, dont quelque jour peutêtre un coiffeur à la mode fera revivre le goût.

Voici, au reste, la description que nous en a laissée Bachaumont :

« C'est une coiffure qui a succédé au Quesaeo, et lui est infiniment supérieure par la multitude de choses qui entrent dans sa composition, et le génie qu elle exige pour la varier avec art. On Tappelle pouff à raison de la confusion d'objets qu elle peut contenir, et : ^?/ sentiment, parce qu'ils doivent être relatifs à ce qu'on aime le plus. La description de celui de M™® la duchesse de Chartres rendra plus sensible cette définition fort compliquée. Dans celui de Son Altesse Sérénissime, au fond est une femme assise sur un fauteuil, tenant un nourrisson, — ce qui désigne M. le duc de Valois et sa nourrice. A la droite, un perroquet becquetant une cerise, — oiseau cher à la princesàe.

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A gauche, un petit nègre, — image de celui qu'elle aime beaucoup. Le surplus est garni de touffes de cheveux de M. le duc de Chartres, son mari, de M. le duc de Penthièvre, son père, de M. le duc d'Orléans, son beau-père. Toutes les femmes veulent avoir un pouff, et en raffolent*. » Le pouff au sentiinent ne tarda pas toutefois à être délaissé pour la coiffure aux Relevailles de la reine i puis, les femmes voulant faire leur cour à Marie -Antoinette, laquelle, dans sa dernière couche, avait perdu ses cheveux, se débarrassèrent la tête de ces volumineux accessoires, et se coiffèrent à l'enfant.

Aujourd'hui, comme alors, les femmes changent si volontiers de coiffure et de mise que, dans un espace de cinq années, leurs portraits ne sont plus ressemblants. Les enfants ne retrouvent pas leurs mères; elles-mêmes ont peine à se reconnaître.

M'"*' de Sévigné s'étant fait peindre à vingt années d'intervalle, apparut à sa fille et à ses amis

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