‹ Notre ennemi le luxeChapitre 14 sur 41 · Mémoires secrets, — Année · texte numérisé non relu

Mémoires secrets, — Année

toujours semblable à elle-même, — sauf les changements inévitables du temps.

C'est que le vrai bon goût, inspiré par Tesprit, ne se prête pas à ces mille travestissements. Lorsqu'il a trouvé une forme ou un arrangement heureux, il s'y arrête et cherche tout au plus à le perfectionner.

Une mode nous plaît par cette seule raison qu'elle est nouvelle; dès qu'elle s'est répandue et que l'œil s'y est accoutumé, on se hâte d'en inventer une autre. L'imagination ne peut suffire à ces créations innombrables ; et ceux qui inventent les modes et celles qui les portent se jettent à l'envi dans tous les écarts de l'excentricité.

Les défenseurs du luxe ont cru voir, dans une mode sans cesse renouvelée, une cause d'émulation pour nos artistes et de prospérité pour nos fabriques. — « D'ailleurs, — ajoutent-ils, — l'industrie moderne, puissamment secondée par les machines et la vapeur, a trouvé, malgré l'augmentation des salaires, le secret de livrer à des prix minimes des étoffes élégantes, autrefois fort cou-

teuses. Si la mode en consomme davantage, le prix d'achat étant moindre, la dépense ne se trouve pas notablement accrue. »

Les dépenses de toilette portent moins sur Tachât de Tétoffe que sur la façon du vêtement; je pourrais citer des toilettes de plus de mille francs, dont rétofle n'a guère coûté que trois francs le mètre. Presque toujours les accessoires dépassent le principal; ils sont plus variés, plus nombreux qu'autrefois, la mode change plus souvent, l'entraînement vers tout ce qui est nouveau est plus irrésistible, de telle sorte que la dépense se trouve à peu près la même; c'est-à-dire, dans la plupart des cas, excessive par rapport au revenu.

Les changements fréquents de la mode ne sont pas plus favorables aux intérêts du producteur qu'à ceux du consommateur.

Pour le fabricant, il y a l'article considérable des pertes sur les dessins et les étoJDTes dont la mode n'adopte pas l'usage. Ensuite, la nécessité de livrer ses produits au plus bas prix possible fait rpi'il cherche à économiser sur la façon

NOTRE ENNEMI LE LUXE. ibl

et la maiii-cr œuvre; la bonté, la beauté, la solidité de la marchandise^ s'en ressentent. Il ne s'attache plus qu'à lui donner l'apparence. D'ailleurs, il compte que la mode aura changé avant que la mauvaise qualité de ses produits n'ait eu le temps de paraître.

Ce calcul est cause que notre ^commerce se trouve déprécié sur les marchés étrangers.

Les caprices de la mode soumettent la production à un aléa contraire à sa sécurité.

La vogue s'attache-t-elle à une fabrication, le fabricant gagnera beaucoup. Si au contraire sa marchandise, quoique dans des. conditions meilleures, ne trouve qu'un débouché médiocre, il

sera en perte.

Au milieu de ces incertitudes, l'industrie française n a pas foi en elle-même. Sans cesse menacée par les fluctuations de la mode, elle est plus portée à devenir habile qu'à rester honnête. Nous ne voyons pas se former chez nous do ces fLimilles industrielles , la gloire et la richesse de l'Angleterre; un fabricant qui a réussi

s'empresse de retirer ses capitaux du commerce, comme le joueur prudent se hâte de mettre son gain en sûreté.

Le changeant empire de la mode n*a pas davantage pour conséquence d'enrichir le marchand au détail, intermédiaire obligé entre le producteur et le consommateur. Les risques qu'il lui fait courir ont donné lieu à l'ouverture de ces magasins immenses où tout se trouve, depuis la ganterie jusqu'à l'ameublement : l'importance du capital et la variété des articles le garantissent alors contre les pertes causées par la mode. Mais ces grands magasins ont entraîné la suppression d'une foule d'industries trop faibles pour soutenir la concurrence, et ont fermé au petit capital qui tenterait de fructifier avec ses seules ressources toute chance de succès.

Les chefs de ces maisons sont maîtres du prix des salaires. A Paris, une ouvrière gagne quinze sous à coudre et piquer une chemise: il existe des rémunérations plus minimes encore. Le luxe favorise le monopole dans ce qu'il a de plus fu-

neste, eu égard à la mise en valeur du capital et au libre développement de Tindustrie.

« Quand une nation pousse trop loin l'amour du changement dans les modes, — a dit fort sagement J.-B. Say, — elle fait beaucoup de pertes qu'elle pourrait éviter. Il y a des dessins d'étoffes que personne n'ose plus porter quand la mode en est passée : dès lors on ne met plus à une étoffe, à un meuble, un prix suffisant pour indemniser le marchand de ses frais de production, il subit une perte. Si, pour se dédommager, il fait payer un autre produit qui a la vogue au delà des frais de production, c'est alors le consommateur qui supporte cette perte * . »

Le tyrannique empire de la mode, soit qu'on l'envisage au point de vue de son action morale sur la femme, ou seulement au point de vue de ses conséquences économiques, sera donc toujours un mal.

Si la femme, qui en est la première cause et

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