Mézeray, Abrégé de Vhistoire de FrancCi
Heureusement, au temps de Philippe de Valois et de Charles VI, ce n'était pas le corps entier de la nation qui était corrompu, mais seulement une classe de la société. Chez le peuple vivait la flamme sacrée du Patriotisme.
La dignité nationale longtemps outragée allait enfanter une héroïne, une fille du peuple, une femme, qui devait, par trois années de prodiges, faire oublier à la France un siècle de honte.
L'amour saint de la Patrie, qui emporte avec lui le désintéressement et le sacrifice dans ce qu'ils ont de plus rigoureux et de plus absolu, ne peut subsister chez une nation corrompue par l'abus de la richesse.
Ce qu'il faut à l'homme amolli par le luxe, c'est que rien ne vienne troubler ses jouissances. Peu lui importe que la Patrie soit en danger, que l'ennemi menace nos frontières, que l'honneur national exige des sacrifices ! Il est devenu aussi étranger à sa patrie qu'à ses semblables. Au besoin on le verra trouver dans une invasion, une famine* une épidémie, une bataille perdue, une
occasion de lucre, et intérieurement son âme vile se réjouira de nos malheurs*.
Il faut lire, pour voir jusqu'où peut aller l'affaissement du patriotisme, Tite-Lîve, Tacite, Suétone, Pline, Sénèque, Pétrone, Martial, Juvénal, Térence ! A Rome le luxe avait fini par tuer l'honneur; et le jour où ces écrivains ont pu attester que le mal résisterait à tous les remèdes, il était, dès ce temps, facile de prévoir la chute prochaine du colosse romain.
1. Cette pensée se trouve heureusement reudue dans ces quatre vers de Ponsard :
J'apprends avec plaisir
Que votre âme, au-dessus des préjugés vulgaires , Sait immoler la gloire aux solides affaires , Et que vous pourriez voir, sans jeter les hauts eris , Si la rente montait, — l'étranger à Paris.
La Bourse , acte UI, scèoe v.
Démoralisation de la femme. — Son rôle social. — Coup d'oeil historique. — De Velléda à la du Barry. — La femme a perdu de son empire. — Le luxe commence par s'attaquer à elle. — L'éducation domestique. — Ce que sont nos enfants. — Exemples et leçons que nous leur donnons. — Leurs jeux et leurs jouets. — Leurs conversations et leurs préoccupations. — Développement de la vanité. — Les bals d'enfants. — L'œuf de de Pâques du duc deGrammont-Caderousse.— Nos fils et nos filles. — La fille à marier. — La femme à la mode. — Dépravation de l'amour.
Les excès du luxe ont toujours eu pour première cause la démoralisation de la femme.
A la tête des grands mouvements qui ont élevé ou abaissé Tâme humaine, on trouve la femme.
Dans la marche tour à tour lente ou rapide de
G2 NOTRE ENxNEMI LE LUXE.
la civilisation, on pourrait dire que c'est elle qui porte le drapeau.
Au temps de barbarie elle enflamme l'ardeur sanguinaire des guerriers et les mène au combat. Les femmes des Cimbres combattaient du haut de leurs chariots, et, — se servant de leurs enfants comme de frondes, — les lançaient sanglants à la tète des soldats de Marins.
Au fond des forêts de la Gaule, les druîdesses debout sur leurs dolmens, dont elles l'appelaient la rudesse sauvage, présidaient, — pythonisses implacables, — aux sacrifices humains.
Lorsque les mœurs se policent et que l'empire du droit commence à succéder au règne brutal de la force, ce sont encore deux femmes, sainte Geneviève, et Clotilde, qui ouvrent l'ère nouvelle. Blanche de Castille et Isabelle la Catholique inaugurent le mouvement civilisateur de la Renaissance. Avec Agnès Sorel et Clémence Isaure les mœurs se raffinent, elles se corrompent avec Isabeau de Bavière ; mais nous venons de voir le patriotisme mourant se relever avec Jeanne Hachette et Jeanne d'Arc*
Bientôt, la femme de civilisatrice redevient corruptrice, et entraîne encore la société à sa suite. Le trône de France est foulé par les pieds impurs des courtisanes ; Louis XV introduit la du Barry dans Falcôve de Louis XIV. A ce moment, la mesure étant comble, la société, qui n'avait pas craint de donner l'exemple de tels scandales, s'écroule dans le sang.
Aux heures sombres où la guerre civile éclate au sein des cités en révolte, on voit les femmes se ranger aux côtés des hommes et combattre avec eux.
Un jour, des hordes de furies, que conduit Théroigne de Méricourt, — indignes cette fois du nom de femmes, — viennent insulter les victimes, déchiqueter leurs membres à coups de ciseaux, et danser autour des échafauds ruisselants d'un sang pur. Mais tandis que ces mégères font reculer la civilisation aux temps barbares, que les plus fiers se courbent sous le joug, un cœur de femme se soulève, et le couteau de Charlotte Gorday débarrasse la France du plus sanguinaire de ses tvrans.
Ci NOTHE ENNEMI LE LCXE.
Derrière tout homme il n'est jamais difficile de découvrir une main de femofie. Les dernières années de Louis XIY se résument dans r histoire des idées, des préjugés et des passions d'une femme, — la marquise de Maintenon. Le sourire d'une autre femme, la marquise de Pompadour, faisait ou défaisait les ministres. Aussi jamais question ne se trouvât-elle plus sensée que celle de ce ms^strat, qui, recherchant les motifs du crime, ne manqnail pas de dire à l'accusé : — ((Où est la feoune? »
Je suis surpris d'entendre les femmes se plaindre de leur lot, et reprocher à la société de leur faire la part inégale.
Bien que leur action doive être plutôt domestique que sociale, en aucun temps la société n'a rejeté leur concours.
Leur véritable empire, — celui qui leur appartient sans partage, et dont la direction a de quoi satisfaire les plus difficiles , — c'est la famille. Fées bienfaisantes de la maison, il leur
appartient d'en assurer la prospérité, d'y faire régner le bien-être et la joie.
A elles a été remis le pouvoir d'élever ou d'abaisser notre état moral et intellectuel. Par l'éducation domestique elles peuvent faire l'homme grand ou petit, courageux ou lâche, généreux ou égoïste, indépendant ou servile.
Que veulent-elles de plus?
Si les femmes ont perdu de leur empire, si nous leur témoignons moins d'égards, si leur voix est moins écoutée, elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles-mêmes. Leur déchéance a pour première cause leurs travers.
Toutefois leur action est assez puissante encore pour que ce soit elles que notre ennemi le luxe ait songé à corrompre les premières.
Il a besoin de leur complicité. Il n'ignore pas qu'une fois tve séduite, Adam ne résistera plus longtemps!
Aussi le voit-on les circonvenir à la fois comme
femmes, comme épouses et comme mères.
Chez la mère il s'efforce de paralyser l'action
bienfaisante qu'elle exerce par l'éducation sur la famille et la société.
Pour parvenir plus sûrement à son but, il commence par enlever le respect* de l'éducation et mettre à sa place la vanité.
Les parents en donnent les premiers l'exemple. Nos enfants sont entre nos mains des poupées que nous babillons ! leurs mères leur achètent sans cesse des toilettes nouvelles, les couvrent de soie, de velours, de rubans ; les petits vêtements qu'elles leur composent sont si compliqués qu'on les nomme des costumes.
Au lieu de laisser leur enfant se mouvoir librement en plein air, elles l'enferment dans un salon en toilette d'apparat, et le font babiller devant leurs amies comme un jeune perroquet dont on s'amuse un instant. L'enfant est un passe-temps, une distraction à leur vie oisive : elles n'y voient pas une petite âme à élever. Leurs nerfs délicats redoutent le bruit, aussi ne lui permettent-elles que les jeux tranquilles, dans un
. 1 . Voyez page 49.
âge OÙ il faut des mouvements brusques, des sauts, des bonds, de grands gestes de bras et de jambes pour fortifier les membres et les faire grandir ; des cris, des pleurs pour former et assurer la voix !
Considérez les jeunes animaux et dites-moi si vos enfants qui, au point de vue physique, ont les mêmes besoins, trouvent le même emploi de leurs premières forces!
Aujourd'hui la plupart des mères de la classe riche abandonnent leurs enfants à des soins étrangers. Lorsqu'elles les promènent, c'est uniquement afin de les faire voir et recueillir sur leur fraîcheur, leur beauté, surtout leur parure, — qui est plus particulièrement leur ouvrage, — des compliments dont elles se montrent fières comme un maquignon de son cheval, un amant de sa maîtresse, un artiste de sa statue ou de son tableau. Elles choisissent les lieux les plus fréquentés, ceux où, à certaines heures, s'entasse la foule. Si leur enfant est regardé curieusement, si elles voient les autres mères envier ce précieux trésor, leur visage rayonne.
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Ce n'est point là le légitime et pur orgueil maternel ; ce n'est tout au plus qu'une explosion de la vanité ! La preuve en est que si cette mère rencontre un enfant plus avenant, plus joli, mieux vêtu surtout que le sien, elle rentre au logis maussade et mécontente.
Dans ces courtes promenades à la poussière, loin des lieux où règne un air pur, le pauvre petit marche gravement à côté de sa mère, la tenant par la main. Sa santé en souffre, mais les secrets instincts de son orgueil en profitent; il fait la roue comme un jeune paon à peine sorti de sa première mue. 11 entend murmurer à son oreille : — « Quel joli enfant ! avec quel goût sa mère sait le mettre ! » et aussitôt il prend de lui une haute opinion. Si ces compliments, que l'imprudente mère provoque, s'adressent à une petite fille, l'effet est plus pernicieux. Dès qu'elle se trouve seule, elle monte sur une chaise, se tourne et retourne devant la glace, étudiant ses mouvements et ses gestes, essayant ses sourires, posant coquettement son chapeau sur sa tête, dressant les plis de sa robe, chiffonnant de sa
petite main mignonne ses rubans, ses dentelles ; se mettant au besoin du blanc et du rouge, ainsi qu elle voit faire à sa mère. Quand ses parents la surprennent; au lieu de corriger cet enfant vaniteux, ils l'embrassent et s'écrient en souriant: — « Voyez donc la petite coquette ! »
Il n'y a pas jusqu'aux jouets, dont nous n'ayons trouvé moyen de faire pour nos enfants une occasion de vanité !
L'enfant s'amuse de tout; les jouets les plus rustiques sont les meilleurs. Il faut qu'il puisse les manier, les salir, les briser à son aise, afin qu'il devienne ingénieux et adroit.
Grâce aux inspirations du luxe, les jouets modernes sont des objets précieux pour lesquels la peinture, la sculpture, la mécanique, ont épuisé leur art. On voit dans les magasins des grandes villes des poupées avec une tête en porcelaine, des yeux d'émail, des dents d'ivoire, qui remuent la tête, lèvent et abaissent les paupières, ouvrent la bouche, prononcent distinctement papa ef maman et
coûtent mille francs * ! L'heureux possesseur de ce joujou précieux ne s'en amuse pas davantage : tout au contraire, car, chaque fois qu'on le lui confie, sa mère ou sa gouvernante le surveille de crainte qu'il ne le brise. Il ne sert qu'à exciter la jalousie de ses petits camarades, et exalter outre mesure sa vanité.
Quelle folie et qu'elle imprudence !
Que de pain pour les pauvres dans un seul de ces jouets!
Au lieu de coucher nos enfants de bonne heure,
1. n y a encore d'autres jouets fort coûteux, également inventés par la vanité, mais cette fois à l'usage des grandes personnes : les œufs de Pâques, par exemple. Quoi de plus respectable que cet ancien usage, et de moins dispendieux que le don d'un œuf de poule peint en rouge? Cependant le luxe a su métamorphoser les œufs de Pâques en objets d'une fantaisie coûteuse ; ils sont devenus une boîte en sucre, nacre, ivoire ou porcelaine, presque toujours artistement peinte, qui renferme des bijoux, des dentelles, même des meubles.
Le duc de Grammont-Caderousse, — cette triste victime du luxe, — mort avant trente ans, laissant pour seul mobilier, après avoir dévoré des millions, quelques costumes de pierrot et des couverts en Ruolz, avait trouvé piquant d'envoyer à une célébrité du demi-monde un œuf de Pâques monstrueux traîné par deux chevaux anglais... l'œuf renfermait une calèche.
nous les emmenons le soir chez nos amis, même à des bals doimés spécialement pour eux. Je me souviens avoir lu, avec une émotion que je ne pourrais rendre, le récit d'un bal d'enfants donné ce dernier hiver. On y parlait d'une petite fille de cinq ans costumée en Amour, — comme Gora Pearl aux Bouffes-Parisiens! — d'une autre de dix ans habillée en vivandière. 11 y en avait du même âge en Salammbô, en Psyché, en Aimée, en Permission de dix heures! Les costumes des petits garçons étaient à l'avenant; on avait tenu note de leurs lazzis, de leurs bons mots, de leurs reparties.
Je ne connais rien d'aussi triste que ces fêtes où Ton voit des enfants singer les vices des hommes : c'est comme si l'azur se tachait de boue, ou si on cachait le frais visage d'un Chérubin sous le masque grimaçant d*un Satyre.
Avec de pareilles récréations, mèi'es îtnprudentes, vos fils deviendront vains, vos filles coquettes !
Autrefois, ^lors que ni Tart ni l'orgueil n'a-
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valent encore inventé ces jouets et ces divertissements coûteux, on voyait les marmots de cinq à dix ans s'exalter au son guerrier des tambours, à l'aspect des bataillons en marche. Alors, rejetant en arrière leui^ longues boucles blondes, ils s'écriaient : — « Nous aussi, mère, nous serons soldats! » C'était la fibre patriotique qui déjà vibrait en eux ! Aujourd'hui, nous les rencontrons dans les jardins publics se livrant à l'écart à je ne sais quelles spéculations enfantines sur les timbresposte étrangers ou d'autres valeurs de convention *. ils ont leur caisse, parient sur les courses, jouent au banquier. Ils ne jouent plus que rarement au soldat !
Au collège, ils abandonnent précipitamment leurs jeux pour venir considérer avec admiration
1 . Ce n'aura pas été sans quelque surprise que l'on aura pu lire tout récemment dans un de nos grands journaux politiques un entre-filet ainsi conçu : « La police se préoccupe depuis quelque temps de l'existence d'une petite bourse clandestine connue sous le nom de la Banque des timbres-poste, tenue par des enfants dans l'allée de la Petite-Provence, aux Tuileries. U paraîtrait que les jeunes spéculateurs se réunissent maintenant dans l'allée des Veuves, aux Champs-Elysées. »
NOTUE KNNKiVlI LE LUXE "53
les parents qui arrivent au parloir les mains pleines, suivis par deux laquais galonnés; ils se répètent que ces parents sont riches, et envient le sort de leur petit camarade mieux partagé qu'eux.
Les poètes ont comparé les naïfs dialogues des enfants au charmant gazouillement des oiseaux. Hélas ! que ces dialogues enfantins ont perdu de leur naïveté! Voici la conversation très-authentique tenue entre un marmot de sept ans et une ' petite fille de cinq, occupés à jouer au ménage.
« Monsieur veut-il faire un tour au bois?
— Très-volontiers, ma petite femme.
— Ta petite îemme ! ... Je ne veux pas !
— Qu est-ce que tu veux donc être?
— Je ne veux pas être ta petite femme, c'est par trop bote ; je serai ta cocotte y veux-tu ? Ce sera plus chic et plus amusant! »
Vous riez! Il faudrait gémir! Vous allez m' accuser d'exagération. Je n'invente rien. Du reste, de quoi vous étonner?
L'enfant n'est-il pas imitateur par nature; et nos défauts ne le frapperont-ils pas toujours plus
que nos qualités? S'il se plaît en effet à reproduire ce qu'il voit faire, à répéter ce qu'il entend dire, telle est bien Tempreinte que laisse sur cette cire molle le spectacle de nos mœurs contemporaines !
Ce type nouveau de l'enfance façonnée aux manières des hommes a même paru assez arrêté pour être mis au théâtre. La cmdité de cette exhibition a provoqué quelques plaintes, une protestation à la tribune politique ; mais le public a applaudi sans réserve à la hardiesse de T écrivain ; et son succès a pu le convaincre que le portrait était ressemblant.
Nos enfants grandissent, et nous ne cessons pas de leur donner le mauvais exemple du luxe.
Nos fils, au lieu de recevoir de leurs pères le salutah^e enseignement et le plus salutaire exemple de rhonneur et du devoir, ne les entendent parler que de coups de bourse, de paris, de leurs plaisirs, de leurs gains au jeu, souvent de choses
» pires. Ils les voient peu du reste, car leurs pères passent communément leurs journées au cercle
et leurs nuits on ne sait où; leurs conversations durant ces courtes entrevues suffisent pour leur enseigner que la science moderne de la vie consiste à s'enrichir, et que la considération est à ce prix.
Les filles, de leur côté, apprennent de leur mère que la coquetterie et la toilette sont la principale occupation de la femme, que plaire aux hommes doit être son unique but. A vingt ans elles savent bien des choses !
On les voit paraître au bal demi-nues, froissant dans leurs mains un bouquet de 200 francs * ; ou étaler au spectacle, au concert, sur nos promenades, des toilettes qu'une mode capricieuse et changeante tend de plus en plus à rendre excentriques.
L'excentricité pour la femme est voisine de la dépravation.
Quelle prise n'offi*e-t-elle pas au mal lorsqu'elle veut être remarquée à tout prix !
1. On trouve dans la maison Havard et C'«, fleuristes, rue Auber, des bouquets en fleurs rares, orchidées ou autres, cotés au prix de 100 à 200 francs.
En attendant l'âge où, pour. combattre les preniiei's ravages du temps, elle aura recours aux procédés ingénieux mais dangereux de la chimie moderne, elle emploie toutes les ressources à sa portée pour donner plus de relief à sa beauté, ajouter à F éclat de son regard, à l'abondance de sa chevelure, augmenter la fraîcheur de son teint, le vif incarnat de ses lèvres, la blancheur mate de sa peau.
Cette jeune fille, ainsi peinte et travestie, que Ton rencontre, suivie de loin par sa mère, F hiver dans les grandes villes, Tété au bord de la mer ou dans les stations d'eaux, rêve mariage, elle aussi; mais son idéal se ressent des vices de son éducation. Celui que son cœur appelle n'est plus le beau et vaillant cavalier de la légende, svelte, élégant, bien fait, capable de tous les sacrifices du pur amour. Elle sDnge au bonheur qu'il y a pour une jeune fille à devenir la femme d'un homme mûr, blasé, plus ou moins usé, mais possesseur d'une grande fortune et porteur d'un beau nom.
Par malheur pour la morale on peut citer quel-
NOTHK ENÎNKMI LK LUXE. 77
ques unions, conclues sous ces tristes auspices, sans être des unions malheureuses, — ce qui tient sans doute à ce que le cœur se montre moins exigeant que l'intérêt.
Si cet idéal de mari vient à se faire attendre trop longtemps, ou si, une fois découvert, il pousse le bon goût jusqu'à laisser sa femme bientôt veuve, celle-ci passe à l'état de femme à la mode; c'est-à-dire qu'elle va désormais répandre autour d'elle le mauvais exemple qu'elle a reçu.
De telles femmes ne sont bonnes qu'à faire le mal. En elles on ne trouverait plus le dévouement d'une épouse, ni l'amour d'une mère. Tous les chastes instincts de la femme, ses passions nobles, ses inclinations tendres, ses élans généreux se sont évaporés dans la brûlante atmosphère des salles de bal.
Elles sont les sultanes favorites d'un monde coiTompu.
Gardez-vous de chercher près d'elles la réalisation de vos rêves ; fuyez, pauvres jeunes gens, fuyez ces dangereuses sirènes !
Aimez, votre cœur a besoin d'amour, la Patrie
demande des familles et des enfants ; mais portez votre choix ailleurs. Il ne manque pas de douces et pieuses jeunes filles élevées à l'ombre protectrice du foyer domestique; leur cœur pourra répondre à tous les besoins du vôtre; elles seront vos amies dévouées et vos dignes compagnes, mais elles ne se montrent pas plus que la violette des bois : c'est à vous de savoir les découvrir!
Les mariages chrétiens et les mariages d'argent. — L'amour dans le mariage. — Comment on prépare les femmes à devenir mères. — L'intérêt substitué à l'amour. — La dissipation. — De quelle manière les parents se préoccupent de l'avenir de leurs enfants. — Augmentation des adultères et des séparations de corps. — Abâtardissement de la race. — Diminution des naissances. — Comparaison avec les États voisins. ^Causes morales : une prévoyance coupable. — Causes physiques : l'affaiblissement des tempéraments. — Luxe entraîne disette d'hommes. — Un tableau du Louvre.
Le mariage chrétien est une union d'âmes; il repose sur la complète entente de deux êtres qui ont volontairement confondu leur existence. C'est une alliance offensive et défensive contre les coups
80 NOTRI*: KNiNKMI LK LUXi:.
du sort. Rien n'est difficile à qui possède rameur. Les différences de caractère s'aplanissent, — chacun se faisant une joie de sacrifier à T autre quelque chose de ses goûts, de ses préférences, et ces époux bien assortis ne forment plus qu'une seule volonté. Ils sont heureux l'un par l'autre, parce que la joie se double à être partagée; les pleurs qu'une main tendre essuie sont moins
amers.
Le mariage est un frein pour l'impétueuse jeunesse; c'est l'assurance d'une vie calme à la place de l'agitation déréglée des passions. Pour la société c'est le germe fécond de l'avenir; pour l'homme sage qui épouse la femme qu'il aime et non une dot, c'est une longue félicité !
Le jour où les enfants arrivent dans cet intérieur béni, ils trouvent les cœurs ouverts* pour les recevoir; l'éducation domestique est parfaite parce qu'elle se compose d'amour et d'exemples.
L'amour est la première loi de la vie.
La vie se transmet dans une fête ; et le printemps, le charmant printemps, est le générateur universel. Les chants des oiseaux, les parfums de
la brise, l'éclatante parure des fleurs, annoncent le grand mystère.
Si, dans la nature, la vie éclôt d'un rayon, chez Thomme elle naît de l'amour, à la fois chant, fleur, rayon et parfum.
Pour qu'il naisse un homme, il est nécessaire que deux âmes se confondent dans un commun désir.
L'enfant sera alors le résumé de deux êtres dans ce que chacun a de meilleur; la nature se montrant habile à choisir, parmi les éléments quelle emploie, ceux dont elle peut tirer les plus beaux produits. Pour peu que les influences bienfaisantes de la santé et de la race viennent se joindre à la féconde harmonie de l'amour, le nouvel être réunira toutes les conditions d'une création parfaite.
Un tel mariage sera vraiment dans les vues de la nature, agréable à Dieu, et profitable à la société à laquelle il donne, dans le présent, des citoyens honnêtes et heureux, et prépare pour l'avenir des générations vigoureuses.
Dans un mariage sans amour, — mariages si
fréquents, — combien les conditions sont différentes !
Le jeune homme, formé à l'école paternelle»
se préoccupe beaucoup plus du soin de rechercher une dot^ que de faire naître une sympathie. Il ne s'informe ni de la famille, ni de l'éducation, de la santé, du caractère, des instincts, des inclinations de celle dont il va pourtant faire la compagne de toute sa vie. Il traite une affaire» passe un marché, mais ne conclut point un mariage.
Le jour des mécomptes arrive; et ces nouveaux époux ne tardent pas à reconnaître qu'ils se sont mutuellement trompés. Leurs deux caractères ne
1. Oh! la dot... chez nous on n'en fait pas litière; Nous ne ressemblons pas aux fous du temps jadis, Qu'emportait le plaisir, en jeunes étourdis.
Non, non. Dans nos excès, notre humeur positive Caresse d'une dot l'utile perspective.
La Bourse, acte II, scène i.
On ne saurait flétrir avec trop de rigueur Le règne du calcul dans les choses du cœur.
L'Honneur et VArgent, acte I, scène i.
peuvent se fondre l'un dans l'autre. Unis aux yeux du monde, ils demeureront à jamais séparés. Ce sont deux étrangers portant le même nom, habitant la même demeure, ayant, devant la loi, les mêmes intérêts et les mêmes devoirs, mais qui en réalité ne mettent en commun ni leurs plaisirs ni leurs peines.
Représentez -vous deux galériens rivés à la même chaîne, dont l'un voudrait toujours se reposer et l'autre toujours marcher.
La vie conjugale, au lieu d'être un mutuel échange de prévenances et de soins, se passe en froissements et en reproches. L'indifférence, quelquefois une sourde haine, régnent au foyer domestique. La maison est triste, froide et déserte ; le rire des enfants est impuissant à l'égayer! Douces intimités, espérances partagées, attentions délicates délicieusement et longuement savourées, confidences mutuelles, soins assidus, ce sont là, pour ces victimes de la vanité et du luxe, autant de joies inconnues! Ils redoutent le tête-à-tête comme une occasion de froissements nouveaux; les heures qu'ils sont contraints de passer en-
semble sont longues et maussades. Les repas, temps de repos et de fête pour les ménages heureux, heures charmantes qui réunissent soir et matin la famille, et où chacun, depuis raïeule jusqu'aux petits-enfants, apporte le tribut de sa santé, de sa bonne humeur et de sa gaieté, se passent silencieux; — à moins que le bruit des querelles ne vienne les troubler.
D'un semblable intérieur les amis sont exclus ; ni le mari ni la femme ne se soucient de rendre des étrangers témoins de leurs disputes journalières. S'ils y pénètrent, ce sera pour en augmenter la désunion; la plupart du temps, pour en profiter.
Chez ces époux, malheureux par leur faute, toutes les joies de la famille deviennent des ennuis; sur leurs lèvres, l'ambroisie se change en vinaigre. Cette vie commune sans confiance, où les coups portés sont d'autant plus sûrs, les blessures d'autant plus cuisantes, qu'il est impossible de se cacher l'un à l'autre sa partie faible, cette vie de luttes intestines ne tarde pas à devenir un horrible enfer. Pour se souvS-
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traire le plus possible à leur martyre, on voit le mari et la femme fuir à Tenvi leur intérieur et' chercher au dehors des distractions et des compensations. La femme recourt à la toilette, le mari au jeu et aux bruyants plaisirs ; chacun dissipe de son côté les ressources communes.
Étrangers aux vertus d'économie et de sage prévoyance, ne soupçonnant pas Tintime satisfaction que procure la prospérité de l'intérieur domestique, ils se ruinent sans avoir su jouir de leur fortune.
Les entraînements du luxe pénètrent dans les intérieurs les plus simples et les mieux unis, en troublent l'harmonie, ruinent leur aisance et nuisent à l'avenir des enfants.
Un père de famille ayant un revenu de 20,000 francs et trois enfants dépense en totalité son revenu afin de se procurer une vie plus large, de telle sorte que le jour où il marie ses enfants il peut à peine donner à chacun 30 ou 40,000 francs. Moyennant quoi, ceux-ci, élevés au sein d'une grande aisance et des ha-
bitudes de luxe de leur père, se trouvent dans une médiocrité relative. Ils en souffrent et s'en prennent à Timprévoyance paternelle ; — ce qui vient encore refroidir les élans de leur tendresse déjà peu expansive.
Les pères qui se privent pour assurer à leurs enfants une vie plus large sont tellement rares qu'on les cite. Les bons parents d'aujourd'hui se contentent de ne pas manger leur capital : — « Nos enfants, disent-ils, feront comme nous ! » Ils ne réfléchissent pas que les exigences de la vie ont doublé, que le prix des choses s'est accru. Quelquefois même, guidés par un sentiment d'étroite jalousie, ils conviennent qu'il leur serait pénible de voir leurs enfants se donner des fantaisies dont ils se sont privés; — comme si la prospérité des enfants ne devait pas tenir plus au cœur des parents que les intérêts de leurs propres jouissances! S'il s'agit d'une fdle, la mère, qui n'entend pas se restreindre sur sa toilette, se dit à part elle : — « Ma fille aura à peu près ce que j'ai eu; avec cela elle trouvera à se marier! » Si c'est un garçon, on
se contente de cette phrase banale : — « 11 se tirera d'affaire ! »
Aussi ne saurions-nous assez aimer, honorer, respecter, entourer de notre reconnaissance et de nos soins nos parents qui, nous ayant donné, avec une fortune médiocre, une éducation soignée, peuvent néanmoins nous dire, le jour où ils rendent leurs comptes : — « Mes enfants, voici ce que nous avons reçu, et voilà ce dont nous nous sommes privés pour vous ! »
Mais le luxe met bon ordre à de semblables sacrifices. Les parents, au lieu de se tenir, par une sage économie, au-dessous de leur revenu, le dépassent ; et il arrive qu'au milieu des mille tiraillements de la vanité et de l'orgueil le père de famille, poussé par le chimérique espoir de rétablir d'un seul coup sa fortune compromise, l'aventure dans quelque spéculation hasardeuse.
Il la perd le plus souvent, parce que les risques sont en proportion des bénéfices. A la place de cette richesse qu'il a voulu ou regagner ou con-
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quérir, plus dans son propre intérêt que par amour pour ses enfants, il voit la gêne, les dettes humiliantes, la misère, entrer dans sa maison. Or, la misère, — surtout celle qui par pudeur est tenue de se cacher, — est de mauvais conseil; et il sera très-rare que soit la probité du mari, soit l'honneur de la femme, sortent saufs d'une semblable catastrophe.
Ces scandales intérieurs éclatent au grand jour des tribunaux. La statistique judiciaire, dont j'ai déjà invoqué le témoignage et à laquelle je ne me ferai pas faute de recourir encore, parce qu'elle peut, dans certains cas, donner l'exacte mesure des mœurs, apprend que, dans un espace de douze années, — de 1854 à 1866, — les adultères judiciairement constatés sont montés de 501 à 685. En 1865 on en comptait 185 de plus qu'en 1854 !
Dans la même période, les séparations de corps se sont élevées du nombre de 1,682 à celui de 2,570 : — différence en plus 890.
Ces chiffres ont bien leur éloquence!
Si telles sont les suites morales de ces tristes
NOTRK KNiNEMI LK LUXE. 80
unions formées par le luxe, leurs conséquences sociales sont non moins funestes. Elles amènent d'abord l'abâtardissement progressif de la race, ensuite une diminution du chiffre des naissances.
Un mariage dans lequel les intérêts de fortune auront seuls été pris en considération , où on n'aura pas plus tenu compte de ses rapports moraux que de ses harmonies physiques, où les conditions les plus vulgaires d'âge, de santé, de sympathie, de convenance , auront été volontairement méconnues, ne pourra produire que des enfants maladifs, lesquels, se mariant dans de semblables conditions, procréeront à leur tour des enfants malingres et rachitiques.
Le type primitif disparaît, la race pure dégénère; et, à la place d'un peuple mâle, à la tournure martiale, au regard fier, au bras fort, au sang généreux, la corruption des mariages substitue à la longue la race efféminée et méprisable des Grecs du Bas-Empire.
Nous sommes loin, — grâce au ciel! — d'un semblable état de choses; mais il ne faut pas
î»0 NOTRE ENNEMI LE LUXE.
oublier pourtant que déjà, en France, les corps d'élite se recrutent avec peine S qu'on a dû abaisser la taille exigée pour le service, et que tout récemment, lors de la discussion de la loi militaire au Corps législatif, on a songé à réduire de nouveau de 1 mètre 54 à 1 mètre 52 la taille réglementaire.
Tandis que la population des États voisins du nôtre reçoit chaque année un accroissement considérable, la population de la France décroît sensiblement.
Les chiffres parleront ici encore avec plus de force que tous les raisonnements.
En 1816, alors que la France, à peine remise des guerres sanglantes de l'Empire, ne comprenait que 30,596,031 habitants, on comptait, par an, près d'un million de naissances; soit, en
1. «L'espèce humaine, dans notre pays, s'est appauvrie, et les conseils de révision chargés du recrutement militaire éprouvent quelquefois de l'embaiTas pour remplir les contingents demandés aux cantons. »
Batbie, Cours d'économie politique, 1. 1, 1868.
chiffres exacts, 987,917. En 1865, notre population était de 37,392,707 individus. Malgré cette augmentation de sept millions d'habitants, les naissances se trouvaient réduites à 899,559; c'est-à-dire inférieures de 453 à Tannée 1816. L'annexion de Nice et de la Savoie ont porté le nombre des Français à quarante millions d'individus. Cet accroissement considérable n'a élevé le chiffre des naissances que dans une proportion à peine sensible, — 1,006,753.
C'est donc, pour une période d'un demi-siècle, une perte d'un quart; soit 250,000 naissances en moins par année.
Cette effrayante diminution porte presque exclusivement sur les naissances légitimes; ce qui démontre que le mal remonte bien à la cause par nous signalée : la corruption des mariages par le luxe.
En opérant d'après un autre calcul, on arrive à des résultats identiques, et on trouve que, si pendant les quinze années comprises entre 1818 et 1832, il y a eu en moyenne 2,087 naissances légitimes par an, il n'y en a plus eu que 2,065
dans la période suivante (1833 à 1846), et 2,064 dans les quinze années comprises entre 1846 et 1860. Dans le même espace de temps on compte, pour la première période, 373 naissances pour cent mariages, 328 dans la seconde, 310 seulement dans la troisième.
Cette décroissance est loin de s'arrêter. De 1862 à 186/i, on n'a plus relevé que 307 naissances pour cent mariages. Le chiffre total des naissances qui atteignait encore 1,006,752, en 1865, est descendu, en 1866, à 994,288.
Après avoir relevé sur la statistique la décroissance de notre population, si nous la comparons avec les États voisins, et si nous prenons pour exemple l'Angleterre, nous trouvons que, la proportion des naissances étant en France de 2,612 par 100,000 habitants, elle est de 3,554 pour la Grande-Bretagne. Les naissances légitimes s'y comptent dans la mesure de 4, 2, par mariage, au lieu de 3, 1, comme chez nous. Les mariages y sont d'un huitième plus nombreux, les naissances d'un tiers environ. On pourrait continuer
ce rapprochement avec la Prusse, la Russie, l'Allemagne, il serait toujours à notre désavantage.
Ce funeste état de choses ne se rattache pas à une cause économique. La misère n'a pas empiré chez nous; loin de là, nous souffrons d'un excès de bien-être. Le niveau de la vie moyenne s'est élevé, les conditions matérielles d'alimentation et de procréation sont plus favorables qu'il y a quelques années.
Ce déficit qui, en se continuant, menacerait l'existence même du corps social, a une origine à la fois physique et morale.
Physique, en ce que l'éducation des femmes les rend moins aptes qu'autrefois à devenir mères.
Jeunes filles, nous les avons vues respirer, durant de longues nuits, l'air vicié des salles de bal, et se livrer sans repos à la danse épuisante. Le plaisir les soutient, on s'étonne de les trouver infatigables; mais lorsqu'elles se marient, après deux ou trois ans de cette vie contre nature, elles sont pâles, amaigries, délicates, presque transparentes ; et, le soir du mariage, l'aïeule souffle
Oi NOTUi: ENiNEMI LE LUXE.
bas à r oreille du mari que sa petite-fille a besoin de ménagements !
Quelle préparation à cette noble mais rude épreuve de la maternité ! Gomment ce corps grêle, à peine assez fort pour se mouvoir, pourrat-il suffire à sa tâche? comment cette vie fragile pourra-t-elle transmettre le souffle à une autre vie, tirer d'elle une seconde existence ?
Aussi la maternité, — qui n'est cependant pas plus une exception pour la femme que le fruit lorsqu'il succède à la fleur, — est-elle devenue une redoutable crise. Le nombre des jeunes femmes de la classe aisée mortes en couches ou de suites de couches est chaque jour plus considérable. La mortalité des enfants dans le premier âge est effi'ayante. Les compagnies d'assurances se refusent aujourd'hui à faire des opérations dont l'aléa repose sur la vie des enfants.
La cause morale de la diminution des naissances est plus fâcheuse encore.
Autrefois, un mariage produisait en moyenne
de cinq à huit enfants. Ces enfants, bien portants et fortement constitués, se mariaient jeunes et avaient à leur tour une nombreuse postérité ; de sorte qu il suffisait de trois générations pour former une quinzaine de familles, lesquelles donnaient à rÉtat environ cinquante citoyens actifs et vigoureux.
Nous en sommes venus, par un excès de coupable prévoyance, par raffinement et égoïsme, à fuir les charges d'une famille nombreuse. On nous voit convoiter tous les luxes, excepté le luxe des enfants. Si on cite devant nous Texemple d'une mère qui a eu la joie d'en élever heureusement cinq, ou six, nous nous écrions machinalement : — Oh, la pauvre femme !
Au milieu des mille nécessités enfantées par le luxe, sous l'empire de l'argent, avec le renchérissement excessif de la vie, les pères de famille supputent les privations qu'ils auraient à s'imposer, les sacrifices qu'il faudrait faire ; ils se disent que la division de leur fortune condamnerait leurs descendants à une position inférieure, qu'ils décherraient de leur rang social, et ils s'en tiennent
•*> NOTRE t.N.NEîll LE LUXE.
généralement à un seul enfant. Ils en tolèrent quelquefois deux, rarement trois; — ce que Tusage a nommé : choix de roi. voulant sans doute faire entendre qu'il faut s'en tenir à ce nombre.
L'épouse, de son côté, redoute les crises d'une maternité répétée; elle craint de voir ses charmes se flétrir, de perdre cette beauté dont elle est fière.
Quelle erreur est la sienne !
Si elle jette les yeux autour d'elle, elle > erra les femmes sans enfants, ou s'étant contentées d'un seul, ridées et flétries avant l'âge, — comme une plante stérile ou n'ayant pu produire tous ses fruits; tandis que les mères auxquelles il a été donné de mettre au monde plusieurs enfants et de les nourrir de leur lait conservent tard les avantages de la jeunesse. Déjà l'âge mûr a sonné qu elles sont encore fraîches et charmantes, à ce point qu'on en a vu soutenir la comparaison avec leur fille aînée.
La théorie du fils unique envahit toutes les classes. Elle est descendue de la classe riche dans
NOTRE ENiNEMI LE LUXR. 07
la classe agricole; elle sera pratiquée par la classe ouvrière le jour où une aisance plus grande et un avenir assuré auront rendu son égoïsme prévoyant.
Si un époux, vivant dans un certain monde, venait à déclarer qu'il n'est pas Tennemi des familles nombreuses, et qu'il verrait, sans que son front se rembrunisse, croître le nombre de ses enfants, il est à peu près certain qu'il trouverait une femme en révolte , et une famille hostile.
Je m'attends à ce qu'un jour les femmes demanderont leur séparation judiciaire en invoquant pour seul grief contre le mari son amour excessif de la paternité.
On pourrait citer des époux mariés jeunes, après s'être déclaré l'un à l'autre qu'ils considèrent les enfants comme une responsabilité, un ennui, une dépense, et préfèrent n'en point avoir.
Chaque fois qu'il m' arrive de songer à cet appauvrissement volontaire du sang français, à cette lamentable décadence de la famille, je m'en vais contempler au Louvre un précieux tableau
représentant un père et une mère entoui'és de leurs dix enfants* Ils sont assis, se tenant pai* la Kîaln, au milieu de ces jeunes pousses vivaces. Le père sourit, la mère est jeune encore ; l'arbre ne paraît pas se ressentir des fruits nombreux qu'il a portés. On sent, dans cet intérieur tranquille, un hôte invisible qui est Dieu, — le Dieu protecteur des familles nombreuses.
Comparez nos familles modernes produisant un fils unique, qui épouse une fille unique et donne à son tour naissance à un seul enfant, à ces familles autrefois fécondes d*où Rome tirait les trois Horaces et les Gracques, d'où la France du moyen âge a vu sortir les quatre paladins Aymon.
La patrie serait-elle menacée de se voir quelque jour une mère sans enfants M
1. Toujours, dans les temps de luxe, il y a disette d'hommes. L'armée que Charles VUI conduisit en Italie ne dépassait pas 20,000 combattants; et pourtant la France se trouva tellement épuisée, que, — suivant l'historien Guichardin, — elle fut, pendant plusieurs années, hors d'état de renouveler un semblable effort.
Le luxe empêche la famille de se former. — Il empêche pareillement qu'elle ne prospère. — Diminution croissante des mariages. — Le mariage tombé en discrédit. — Empire de la dot. — Délaissement des jeunes filles. — Le mariage du duc de Chartres. — Nous cherchons le plaisir, nous fuyons le devoir. — Accroissement des célibataires. — Influence du mariage sur la durée moyenne de la vie. — Système du docteur Starck.
Le luxe, après avoir compromis le bonheur et la fécondité des mariages, altéré la pureté primitive de la race, s'attaque d'une manière plus directe à la famille en l'empêchant de se constituer.
Les mariages diminuent dans des proportions
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alarmantes. Il faut que cette proportion soit bien forte pour que, malgré l'accroissement sensible des unions légitimes dans la population ouvrière, le nombre total des mariages, qui était de 305,203 en 1861, soit descendu, en 1866, au chiffre de 301,390!
Les jeunes gens de la classe aisée ne se marient plus.
Je n'en veux pour exemple que le nombre chaque jour croissant de ces courageuses et vertueuses jeunes filles, instruites, pieusement élevées, faites pour assurer la prospérité d'un ménage, le bonheur d'un époux, élever sagement leurs enfants; parce qu'elles ne possèdent pas une dot opulente*, elles passent leur jeunesse dans un délais-
1. Au monde où nous vivons, il est vrai que Tusage Ferme à la pauvreté l'espoir du mariage.
L'Honneur et V Argent, acte IV, scène x.
Cette triste vérité a été également très-heureusement rendue par un auteur dramatique, qui parait tenir d'Aristophane le secret du succès : «... Le mariage se meurt ! le mariage est mort !.. Le progrès moderne en a fait un ohjet de luxe qui coûte trop cher... Taisance d'autrefois est la gène d'aujourd'hui... La conséquence
NOïRIi KNNëMI le luxe. 101
sèment injuste et finissent par un froid célibat!
Si le jeune homme, accoutumé à ne plus voir dans le mariage qu'un moyen de se procurer la fortune, ne rencontre pas la dot à laquelle il prétend, — ce qui arrive dans la plupart des cas par l'exagération même du cliifiTre, — il renonce sans peine au mariage.
Il existe une classe de jeunes gens qui le con^ sidèrent comme une institution surannée dont il est de bon goût de médire et sage de se passer. Le mariage, en tant que devoir, sied mal à leur vie qui voudrait n'être que plaisir. On les entend se récrier contre la pesanteur du lien conjugal; ils tiennent pour des désignations ridicules les titres respectables d'époux et de père. Ils ne connaissent plus les purs entraînements de l'amour, car, aux premières heures de leur ado-
cst qu'un garçon qui se mai'iait ordinairement vers la trentaine, remet la cérémonie au jour où sa fortune mieux assise lui permettra le luxe effréné d'entretenir sa femme. La quarantaine arrive plus vite que l'opulence ! »
Victorien Sardou, la Famille BenoUon, acte I, scène iv.
lescence, ils ont couru profaner leur jeuDesse entre les bras de quelque fille perdue qui leur a désappris le respect de la femme. Ils parlent de la vertu en hommes qui ne se souviennent pas qu'ils ont des mères et des sœurs !
Si quelque jour il leur prend fantaisie de se donner un démenti à eux-mêmes, afin de réparer les brèches de leur fortune, ou pour obéii* aux sollicitations de leur famille, laquelle, par orgueil, ne veut pas que son nom périsse, soit pour trouver dans une alliance avec une famille puissante un appui à leur ambition, ils se conduisent comme le duc de Chartres annonçant son mariage par lettres d'enterrement, et donnant son dernier dîner de garçon dans une salle tendue de noir avec des ornements funèbres.
La diminution des maiîages préjudicie à la société d'une autre sorte.
Elle abaisse le niveau de la vie movenne.
Un savant contemporain, le docteur Starck, a constaté qu'entre vingt et vingt-cinq ans il meurt
deux célibataires pour un homme marié. L'âge ordinaire auquel on voit ceux-ci parvenir est de cinquante-neuf ans et demi, depuis vingt ans jusqu'à la fin de leur vie; le célibataire ne dépasse pas la moyenne de quarante ans. L'homme marié de plus de vingt ans a donc, d'après ce calcul, la chance de vivre dix-neuf ans et demi de plus que celui qui ne l'est pas. Après vingt-cinq, ans sa vie moyenne — elle n'est pas tout à fait de quarante-huit ans pour les célibataires — dépasse communément soixante ans.
Il termine ses jours entre soixante et quatrevingts ans. La moyenne du célibataire n'est que de trente ans ; plus des trois quarts succombent aux suites d'une vie déréglée ^
L'accroissement anormal des célibataires peut en arriver à prendre l'importance d'une calamité publique.
La famille, qu'ils attaquent sans relâche, — ils
1. D'après le docteur Starck, la différence entre les femmes mariées et celles qui ne le sont pas est moins sensible que pour les hommes ; toutefois il établit qu'après trente ans les femmes mariées vivent plus longtemps que les filles.
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sont pour elle ce que sont les frelons à la ruche ! — finit par se dissoudre.
Aux familles on voit succéder les individus. Les naissances, déjà moins nombreuses, diminuent encore en proportion du nombre des mariages , le développement légitime de la population s'arrête; et rÉtat est réduit à composer ses armées de mercenaires qui le méprisent, le pillent et le trahissent, à peupler ses villes d'étrangers qui finissent par devenir ses maîtres.
Vainement la loi porte des peines contre le célibat ou promet des récompenses aux citoyens pères de plusieurs enfants. Le mariage, terrassé par le luxe, ne peut se relever de sa ruine. La décomposition sociale s'achève, et la paralysie, qui a envahi les membres, gagne rapidement le cœur ; la famille, constituée par le mariage, est à rÉtat ce que les sources sont aux fleuves.
Dessécher la source, c'est tarir le fleuve !
Empire croissant de la courtisane. — Les courtisanes d'auti'efois, celles d'aujourd'hui. — Phryné, Âspasie, Flore. — La voiture d'une fille, conduite par un Prince du sang. — Les filles entretenues au faubourg Saint-Antoine. — La prostitution publique et la prostitution clandestine. — La femme du monde et la fille du peuple. — Conséquences d'une faute. — Augmentation des enfants naturels. — Leur rôle dans la société. — Les infanticides. — Une mère peut donc tuer son enfant ! — Dernier état de la femme dépravée par le luxe. — L'orgie romaine. — Les Citons. — Quatre vers de Martial. — Où en sommes-nous?
Le relâchement des mœurs est une autre conséquence de la diminution des mariages.
Les célibataires, chaque jour plus nombreux, propagent dans leur intérêt l'immoralité et la soutiennent.
La prostitution surgit des bas-^oxvâi^ ^^mxck "^
JOG NOTRE ENNEMI LE LUXEL
l'exemple de ces vapeurs malsaines qui, dans certaines contrées, s'élèvent, le soir, au-dessus des marécages. Elle s'offre effrontément aux regards comme Phryné à ses juges, et trouve des juges indulgents ^ Ou elle se nomme Aspasie et traîne à sa suite Socrate, Périclès, Alcibiade; ou elle s'appelle Flore, institue des fêtes en l'honneur de la débauche, construit des théâtres et lègue sa fortune au peuple romain, qui l'accepte par un vote du sénat!
Ou c'est M''* Beaupré qui, en 1777, se montrait à Longchamps dans un char de porcelaine traîné par quatre chevaux ferrés d'ai'gent, et conduits par un Prince du sang; — ou elle s'appelle M"* Dutbé, Sophie Arnould, M'"^ Barrucci, Gora Pearl, et consomme pour ses plaisirs le revenu d'une province!
Insensiblement la société en arrive, avec la courtisane, de la tolérance à l'approbation , et on la
1. Phryné se trouva un Jour assez riche pour relever Thèbes, ne réclamant du sénat d'Athènes d'autre récompense que le drœt de placer sur la porte principale cette inscription : — Alexandre Va détruite, Phryné Va rebâtie.
voit exercer au grand jour sa honteuse industrie. Le luxe, dont elle devient l'enfant gâtée, parce qu'elle est son plus actif auxiliaire, s'épuise pour elle en complaisances serviles; le bronze, l'argent. For, l'ivoire, sont mis en œuvre pour reproduire sa beauté sous mille formes. Les pierres précieuses, les diamants semblent tout au plus dignes de la parer : ce serait à croire que Dieu les a faits uniquement pour elle !
Sa prospérité s'accroît du délaissement de la femme honnête; elle gagne du terrain en proportion de celui que perd la famille. On la rencontre partout aux premières places. Dès qu'elle paraît, nous la regardons sans mépris; elle s'avance le front haut, la bouche souriante. Nos fils, éblouis par l'éclat factice de sa beauté, croient voii* en elle la trompeuse image des plaisirs faciles, nos filles demandent naïvement à leur mère quelle est cette reine qui passe.
Elle a sa cour, des courtisans de sa fortune, ses défenseurs, ses chroniqueurs, ses poètes ; elle envahit la littérature et le théâtre. Elle a ses héroïnes, dont les femmes honnêtes, — qui cou-
tribuent ainsi à son triomphe et à leur ruine, — connaissent les noms et se font raconter les intrigues galantes. L'honnête femme aime à pénétrer les secrets mystères de la vie des courtisanes, demandant à son mari ou à son frère de l'initier à leurs usages, de lui apprendre leurs plaisanteries graveleuses et leurs bons mots. On la voit copier leurs gestes, leur tournure, leur langage, leur mise, enchérir au besoin sur leur excentricité. Elle rêve au plaisir que Tamour-propre doit goûter à se livrer sans retenue à ses plus ruineuses fantaisies ! Enfin, — dernier signe de son aveuglement, — elle court au théâtre s'attendrir au récit pathétique de leurs aventures.
Les hommes, — qui sont ici mieux dans leur rôle sans que leur attitude soit moins répréhensible ni moins dommageable à la société, — encensent ridole et se pressent à la porte de son temple. Ils se disputent ses regards, et payent la plus légère préférence au prix de leur santé, de leur or, quelquefois de leur honneur!
Comment la courtisane, ainsi tolérée et encouragée, pourrait-elle douter de son empire?
NOTRE EN.NEMl LK LUXE. 100
Aussi est-ce à peine si elle daigne s'apercevoir des humiliations passagères que lui inflige de temps à autre la partie sage de la société.
A l'inauguration du nouveau champ de courses de \incennes, alors que le boulevard qui unit cette belle promenade aux quartiers riches de la Ghaussée-d'Antin et de la Madeleine n'était pas percé encore, les équipages prenaient par le faubourg Saint-Antoine. Les ouvriers commencèrent par regarder en silence ce tumulte élégant ; mais lorsqu'ils virent défiler au fond de leurs luxueuses et rapides voitures, enveloppées dans le velours et la soie, escortées par une brillante jeunesse, les courtisanes à la mode, surtout lorsqu'ils eurent reconnu parmi elles des compagnes d'atelier, des parentes, des sœurs, ils commencèrent à murmurer, puis sifflèrent, et finirent par leur jeter de la boue*.
1. On trouvera le récit de ces désordres daas les jouroaux de mars et avril 1864 et 1865. — M. Georges MaUlard^ rendant compte des premiàrt» courses de |>rintemps à Viocennea, dans VÊvénement du 19 mars deraîer, y faisait allusioa en ces termes : — « Le faubourg Saint-Antoine commence à se blaser sur ce
C'était le travail protestant d'une manière brutale et blâmable, mais en se faisant l'écho de la conscience publique, contre les prodigalités du luxe et la honteuse oisiveté de la débauche.
On rapporte que des scènes analogues se reproduisent chaque hiver à la descente de la Courtille, le jour où une jeunesse corrompue vient clore dans ce quartier laborieux de Paris les orgies d'une dernière nuit de carnaval.
Que peuvent contre l'entraînement universel quelques leçons isolées? La courtisane les oublie vite, et continue à étendre autour d'elle son influence morbide.
Les fautes que les femmes commettent n'ont plus pour excuse les entraînements du cœur. Le règne des amantes passionnées et malheureuses est fini. Le grand corrupteur, c'est le luxe.
fïpectacle..., je n'ai pas entendu dire que les scènes regrettables qui signalent les courses de Vincennes depuis deux ans, — les insultes aux femmes seules, les huées, la boue et les pierres jetées dans leurs voitures, — se soient renouvelées. »
A côté de la prostitution exercée au grand jour, il y a la prostitution clandestine qui, elle surtout, rencontre dans la société plus de complaisants que de censeurs. La femme dont la fortune peut payer la honte est assurée d'en cacher les suites.
On reconnaît les progrès de la prostitution clandestine à F accroissement des enfants naturels S — cette autre plaie vive de notre société moderne. La famille leur manquant par la faute des parents, ils se tournent contre la société, qui les tolère sans les adopter, et leur nombre vient encore grossir l'armée des ennemis de la tranquillité publique.
Pourquoi s'étonner que des enfants sans mères se regardent comme des citoyens sans patrie !
Si la corruption des mœurs se traduit dans la
1. D'après V Annuaire du bureau des longitudes, il n'y a plus eu à Paris, en 1866, que 38,775 naissances légitimes, mais il y est né 15,510 enfants naturels. En deux ans, de 1864 à 1866, le nombre des enfants naturels s*est élevé, pour Paris seulement, de 14,868 à 15,510. La progression est la içême pour toute la France. Le total général des enfants naturels était de 73,919 pour 1862; il est de 75,900 pour 1864.
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classe aisée par la violation du lien conjugal et une augmentation du nombre des enfants naturels, elle se manifeste dans la classe ouvrière et la population plus rude des campagnes par l'accroissement des attentats contre les mœurs.
En treize années, les viols et attentats à la pudeur ont augmenté de près des deux cinquièmes. En 1854, on en comptait dans tout l'Empire 8il; leur chiffre eslt aujourd'hui de 1,166! La progression est surtout sensible pour les attentats sur des enfants. Les délits d'excitation à la débauche se sont élevée, dans le même temps, de 290 à 395. Les outrages publics à la pudeur étaient, en 1854, de 1,839; ils ont atteint, en 1866, 3,050.
Ce n'est point assurément là un bilan satisfaisant !
La cormption de la fille du peuple, quoique entraînant les mêmes conséquences que la corruption de la femme du monde, est moins condamnable peut-être, parce qu'au milieu de sa vie de privations et de pénibles labeurs elle est pluB exposée aux incessantes provocations du luxe.
Le travail paraît lourd à qui en connaît seulement le seiTage ; et puis il est si doux, quand on a porté toute la semaine la robe de toile de Fouvrière, de se parer, le dimanche, de quelque colifichet nouveau !
La société, au lieu de protéger l'ouvrière contre elle-même, semble avoir pris à tâche de la démoraliser. Les jeunes oisifs de la classe aisée, les vieillards lascifs, son patron', son chef d'atelier, bu quelqu'une de ces femmes sans nom, qui ne pouvant plus se prostituer pour leur compte se font les pourvoyeuses intéressées de la coiTuption d' autrui, la tentent tour à tour. La corruption monte autour d'elle comme ces marées de l'océan qui, à certains mois , recouvrent les plus hauts promontoires.
Lorsque la tête lui tourne, si elle succombe, si sa faute porte ses tristes fruits, la société, — quoiqu'ayant le plus souvent usé de ruse pour la corrompre, — se montre sévère et condamne sa faiblesse. La société s'offre, il est vrai, pour élever son enfant; mais avec quelle répugnance! C'est à condition que sa faute sera divulguée.
en la soomettant à des formalités dont eUe a honte, et que d'ailleurs elle n*est pas toujours à même de remplir. L'effroi de la maternité, sa répugnance à recourir à une assistance achetée si cher, les conseils d'un égoïsme brutal, — fruit de la dépravation des mœurs, — la poussent au crime ; et elle tue son enfant, ne pouvant ou ne voulant l'élever.
Les infanticides sont les crimes dont le nom revient le plus fréquemment sur les rôles des cours d'assises : il y en a plus de la moitié encore dont les auteurs restent inconnus !
La société, au lieu d'arrêter le mal par une sévérité plus grande dans la répression, en est arrivée, par une indulgence qui est de l'insouciance, à ne plus infliger à ce crime hors nature qu'une punition inefficace *.
Le nombre des infanticides connus a été, pour 1866, de 227.
1. Sur 3,081 infanticides jugés dans un espace de treixe années, 22 seulement ont été suivis d'une condamnation capitalet généralement non exécutée; 1,753 ont été punis de la peine destravaux forcés ; le reste, de la réclusion ou de quelques années de prison seulement.
Quoi ! il peut se trouver annuellement , en France, 227 mères assez dépourvues de tout sentiment humain pour donner la mort à leur enfant!
Il est donc vrai qu'il n'est pas rare de voir une mère guetter l'entrée de son enfant dans la vie, — comme on voit le tigre se mettre à l'affût de sa proie ; — et, sans faiblir, sans avoir horreur d'elle-même, sans sentir son âme se soulever, arracher de ses entrailles ce petit être, qui est elle encore, pour l'étouffer ou lui briser le crâne sur les dalles de sa qjiambre! Une mère, douée par la nature de tendresse et d'amour, pourra devenir de sang-froid le bourreau volontaire de son enfant !
La société, corrompue par le luxe, a rendu la femme plus farouche que les animaux de proie ! la hyène, sur les sables africains, défend ses petits au péril de sa vie I
On s'explique, à la rigueur, les crimes provoqués par la haine, la jalousie, la convoitise ; on comprend qu'une pauvre fille séduite et devenue mère puisse se dire, durant ses insomnies : — « Mieux vaudrait que cet enfant, source de honte
et de misère, ne vécût pas! » L'effroi de cette naissance peut aller jusqu'à chercher à la compromettre par des imprudences, jusqu'à vouloir tromper la nature par des manœuvres criminelles. Mais tout ce cortège de pensées sinistres devrait s'évanouir comme un mauvais songe; se dissiper, ainsi que les brouillards du matin au premier soleil, devant la naissance de l'enfant!
Là ne s'arrête pas la chute de la femme.
Un temps arrive où la prostitution devient son état le plus habituel. Elle ne veut plus être épouse, elle ne veut plus être mère, elle est bacchante l Le jour où ses excès, en amenant la satiété, l'ont enfin rendue méprisable, elle s'efforce d'entraîner la société dans la dernière abjection du vice^
Alors on entend parler pour la première fois de
1. M">' de Pompadour, voyant approcher Tinstant où ses chai'oies perdraient de leur empire sur les sens blasés de Louis XV, inventa le Parc-aux-Cerfs, ce hideux harem d'enfants, dont il ne lui répugnait pas de se faire la pourvoyeuse habituelle.
notr:: ennemi le luxe. in
ces débauches honteuses, de ces monstrueuses orgies, de ces pratiques hors nature, dont les écrivains de la Rome impériale se sont faits les complaisants historiens. La courtisane apparaît assise, comme le génie du mal, sur les ruines de la société en délire.
Elle est maintenant plus puissante que la loi, plus forte que les protestations affaiblies de l'honneur public.
A Rome, — dont je ne ,me lasse pas de citer l'exemple, tant son enseignement est d'une saisissante énergie, — on avait cni diminuer la prostitution en astreignant les courtisanes à un costume infamant. Coiffées d'une mitre basse, à peu près semblable à celle de nos évêques du moyen âge, — usage au moins singulier renouvielé par le bon roi saint Louis, — elles portaient une ceinture de pourpre et une tunique relevée sur le genou. Elles étaient astreintes à donner leurs noms aux édiles, qui les inscrivaient sur un registre public. Mais les registres ne tardèrent pas à se remplir de noms distingués, même de noms illustres; et il fut rendu un décret du sénat
pour défendre la prostitution aux femmes dont le père, Taïeul ou le mari faisaient partie de Tordre des chevaliers.
Voilà pourtant où en était venu un peuple qui comptait parmi ses ancêtres Lucrèce, Porcia, Cornélie !
Une fois sur cette pente, la décomposition sociale ne s'arrête plus.
La femme, après avoir dépravé les hommes, les égale, si elle ne les surpasse, par ses déportements. Messaline et Poppée trouvent une émule dans Marguerite de Bourgogne; la tribade antique reparaît sous le règne de la Du Ban-y ^ .
A ce moment la Polyandrie et la Sodomie deviennent des vices communs. On divinise Ganymède, Hylas, Nicomède, Antinous; et on voit paraître à fleur d'eau la troupe efféminée dès Citons^ des Mignons^ des Pederasti. A Rome, dans les derniers temps, ils pullulaient; par un incroyable excès de cynisme on distinguait leurs qualités, leurs aptitudes diverses sous les noms