Acte IV, scène m
pend pas un homme qui a cent mille écus * ! »
Le luxe, facilement prodigue lorsqu'il s'agit de ses plaisirs, devient tout particulièrement l'ennemi de la générosité. Si la générosité est l'élan du cœur au dehors, la pratique d'une vie adonnée au luxe consiste à attirer à soi les choses du dehors et à se les assimiler dans un intérêt exclusif.
Le propre du magnifique est d'être toujours pauvre*. Tandis que sa vanité et sa lubricité
1. Oh ! Testime publique! elle est vers les écus : Elle suit le succès, et quitte les yaincus.
Qu'un homme soit sans foi , trahisse sa parole, S'enrichisse aux dépens des gens simples qu'il vole. Qu'habile à manier des chiffres imposteurs, n soit le plus fripon des grands spéculateurs, Et se retire enfin trois fois millionnaire.
Tandis que l'hôpital s'ouvre à l'actionnaire ;
Il est riche, il reçoit, ses dîners sont vantés;
Il suffît ! Ses salons seront très-fréquentés ;
On verra s'y presser la bonne compagnie ;
S'il court de méchants bruits, c'est qu'on le calomnie.
V Honneur et V Argent. Acte I**", scène m.
2. « Deux prodigues semblaient un jour disputer entre eux lequel ferait les plus folles dépenses, n me semble, — dit une
entretiennent chèrement les vices les plus abjects, il ne trouve pas le moyen d'être charitable*.
Le luxe, en empêchant l'assistance du pauvre par le riche, en détruisant la bienveillance entre personnes de la même condition, fait naître F envie et substitue les rivalités, même les haines, à la confraternité. L'homme s'isole; la contemplation de son orgueil et la compagnie de ses vices lui suffisent. La sociabilité, cette vertu aimable des sociétés policées, disparaît en même temps que la confraternité.
De tous côtés on entend se plaindre que les liens sociaux se relâchent. 11 est vrai que la cordiale et franche intimité, l'antique bienveillance, tendent de plus en plus à disparaître des relations des hommes. La société, dans la classe intelligente, au lieu de se grouper en familles amies,
personne d'esprit, — que je le3 vois se faire des compliments k la porte de l'hôpital, pour s'inviter l'un et l'autre à y entrer le pi'emier. »
L'École des mmurs, édii. de 1808, t. m, p. 251.
1. On trouvera la charité signalée comme remède au luxe dans rénumération des moyens propres à le guérir.
se divise en partis hostiles. On ne se connaît plus et on est tout prêt à se mal juger. La défiance a pris la place de l'abandon.
Si nous nous réunissons, ce n'est pas pour obéir à ce besoin inné qui pousse l'homme à rechercher la société de ses semblables, mais uniquement afin de faire assaut de vanité ou de folie. Nous cherchons à nous tromper les uns les autres sur les moyens dont nous disposons : il est si flatteur de passer pour riche, ou puissant, ou répandu !
Nous ne pouvons rien faire simplement. On voit chacun affecter un genre qui n'est pas le sien, mais qu'il s'est accoutumé à considérer comme les manières de la distinction ou de la richesse. 11 en résulte pour tout le monde de la gêne et de l'ennui.
Les dîners furent longtemps une des plus douces fêtes de la vie intime.
Le luxe croissant de la table, Témulation qu'il fait naître, ont rendu ces plaisirs de plus en plus raies. Un dîner est aujourd'hui une réunion d'apparat dans laquelle on prodigue les mets coûteux.
les vins, les toilettes, les fleurs, les lumières ^ Au milieu de tout ce faste, il manque un hôte aimable qui, autrefois, faisait à lui seul les frais du repas.
Cet absent, c est la gaieté!
Hélas! notre gaieté nous quitte; cette douce gaieté française renommée pour son bon goût, sa délicatesse, et qui était comme l'apanage de notre caractère ouvert loyale et facile. Le luxe Ta chassée. Elle ne peut plus éclore au milieu des soucis qui nous rongent*, elle serait mal à Taise entre Torgueil et la vanité!
i. Les lois somptuaires contre le luxe de la table, si nombreuses à Rome, furent rares chez nous, où elles n'ont jamais égalé en sévérité les ordonnances contre le luxe de Thabillenient, du mobilier ou des équipages. De sorte que si on a pu nous soupçonner justement de vanité, d'inconstance, de prodigalité et de légèreté, nous n'avons du moins jamais, à aucune époque , partagé ce vice hortteux des Romains de la décadence : la gloutonnerie.
2. Je recueille dans un Tableau des mœurs du dernier siècle ce passage relatif à la gaieté : — « Parmi les causes de notre état actuel on compte le luxe qui , gagnant tous les états , a livré les âmes à l'inquiétude, aux soucis et aux alarmes qui suivent le manque du nécessaire. Les besoins qu'il étend et multiplie, l'a- Tidité que suggèrent ces besoins, sont le poison de la gaieté.
La gaieté n'est pas seulement un rayon dans notre vie sombre; elle témoigne d'un heureux équilibre des facultés de l'àme, et du repos de la conscience. Elle est la parure de Thonnête homme. Elle nous porte à la bienveillance, à la bonté, à la tolérance. Les peuples gais sont généralement artistes, braves, intelligents, accueillants, sympathiques aux étrangers. Comparez le Français, même T Italien, — auquel on ne peut guère reprocher que sa légèreté et sa paresse, — au Musulman taciturne !
Ne nous hâtons pas toutefois de prendre le deuil de notre ancienne gaieté. Tâchons de rappeler cette douce fée parmi nous. Devenons simples, afin de ne plus l' effrayer par nos manières nouvelles. Elle nous récompensera de nos moindres sacrifices I
Pour cela comme pour tout le reste, il faudrait que quelqu'un de haut placé donnât l'exemple.
Rome en fit la triste épreuve quand le luxe y eut énervé les âmes et les esprits. C'est ce qu'indique Paterculus en appelant virum hilaritatis priscœ le premier homme de la cour de Tibère. »
Lettres de Londres, 1774, t. H, p. 1 î8.
Actuellement, le ton général oblige les personnes qui reçoivent à augmenter leur dépense; ce qui est un motif pour qu elles reçoivent moins souvent. Dans les réunions les plus intimes, — parties de campagne, parties de chasse, dîners, soirées, concerts, — on voit les femmes arriver avec des toilettes de prix. Pendant que l'orgueil des unes s'épanouit et que la vanité des autres endure une humiliation cruelle, on s'observe et on se déchire. Après plusieurs heures de cette guerre intestine, chacun se retire fatigué et mécontent; les hommes songeant avec humeur aux pertes qu'ils ont faites au jeu, les femmes rêvant toilettes nouvelles, les maîtres de maison se promettant de ne recommencer que le moins souvent possible!
Aussi n'y a-t-il plus que les personnes obligées par leur intérêt, leur orgueil, leur position sociale ou officielle, qui consentent à ouvrir leuis salons.
Dans nos appartements modernes, le luxe vulgaire des dorures et des glaces a remplacé une décoration discrète et de bon goût. Une foule banale les remplit; on s'y rencontre de même
iO • NOTHt: EINJNKMl LE LUXE.
que sur une place publique. On s'y coudoie sans se connaître.
Comme aucune pensée de convenance, de position sociale ou de rapports n'a dirigé le choix des maîtres de la maison, les cœurs sont demeurés fermés; et l'esprit, le bon esprit, celui qui s'alimente à la fois de cordialité et de bienveillance n'a point paru.
11 est vrai que, pour en tenir lieu, nous nous rejetons sur les sens.
C'est incontestablement un plaisir sensuel que de rencontrer, chaque soir, dans le monde, des femmes jeunes, jolies, richement parées, qui, confiant à d'étroites et imperceptibles bretelles le soin de retenir leur corsage, abandonnent aux caresses de la lumière et à toutes les convoitises du regard leurs blanches épaules, leurs seins nus, leurs bras aux gracieux contours.
C'en est un autre que de voir les mêmes femmes, tantôt costumées en nymphes, en naïades, en Vénus, ou en Dianes, représenter en groupes ou isolément des scènes de la mythologie ou de l'histoire.
Les tableaux vivants furent surtout de mode r avant-dernier hiver * .
Pendant ce temps, le mari, — nouveau Candaule, — applaudissait, perdu dans la foule, à cette exhibition des formes de sa femme, plutôt accusées que voilées par de légères draperies et un maillot indiscret. Le public, composé en majorité d'hommes, — ce qui augmentait Tinconvenance du spectacle, — n'était pas toujours parfaitement connu des maîtres de la maison; ceux-ci, se préoccupant en général beaucoup moins de la qualité des personnes que de leur nombre.
Lorsque nous voulons témoigner du succès d'une fête, nous supputons ce qu'elle a coûté.
Que nos réunions modernes sont loin de ressembler à ces salons d'autrefois, au sein desquels
1. En critiquant les tableaux vivants, je n'ai en vue que leurs abus. Ces distractions peuvent être aussi décentes que convenables; et le mari le plus soucieux de la réputation de sa femme n*aura rien à reprendre à la voir figurer dans un groupe représentant, avec les riches costumes qui en sont raccessoirc, dos scènes historiques ou bibliques, telles que Catherine de Médicis à la cour de France, — Marie Stuart, — le Triomphe d'Ester, — Rebecca et Jacob, etc. l\ lui sera seulement permis de trouver que c'est un plaisir coûteux!
se conservèrent longtemps les usages de la bonne compagnie et le prestige de T esprit français !
Chacun s'y connaissait; on aimait à s'y retrouver une ou plusieurs fois par semaine. On arrivait de bonne heure, les femmes simplement mises, les hommes en petit nombre. L'intimité, la cordialité, la confiance, une discrète gaieté, y régnaient sans partage ; les femmes brillaient par leurs qualités aimables, les hommes se reposaient, dans leur commerce, des fatigues et des épreuves de la vie publique. La maîtresse de maison, — car toujours il s'est trouvé une femme à la tête de ces réunions choisies, — mettait au service de ses visiteurs un tact qui empêchait les rivalités : il ne lui fallait pas, au reste, de grands eiïorts, car avec de tels éléments la vanité ne pouvait naître. Le roseau ne croît pas au sein des ondes pures !
Les Princes des nations voisines, venus en France pour y apprendre notre langue et s'instruire de nos usages, ne manquèrent jamais de solliciter la faveur d'être admis dans ces salons d'élite. Le jour où ils y paraissaient, il y avait seulement un invité de plus.
La maîtresse de maison imaginait pour ses habitués des attentions et des délicatesses qui nous font sourire. Chacun avait sa place attitrée, même son siège particulier ; en cas d'indisposition ils étaient soignés comme chez eux, et s'y trouvaient aussi à Taise. M'"® Geoffrin envoyait, à chaque renouvellement d'année, aux hommes de sa société intime, trois aunes de drap neuf pour une paire de culottes.
Le dernier salon s'est fermé en France le jour où l'Abbaye-au-Bois a perdu M""* Récamier.
Le luxe mène à Ti m probité. — Quelques exemples. — Son enseignement sur la classe ouvrière. — Il tue le respect. — Un mot de M"** de Staël. — Suppression des formes. — Affaiblissement des liens de famille. — Relâchement de Tautorité domestique. — Un premier coup d'oeil sur les parents et les enfants. — La tradition. — Sa valeur sociale. — Le luxe prospère dans les temps de calamités. — Ysabeau et Jeanne d'Arc. — Le Patriotisme.
Le luxe allume et entretient la cupidité, il déprave la conscience, et conduit par une pente fatale à T improbité.
L'homme qui se laisse séduire par lui ne recule devant aucun moyen; la crainte du châtiment est impuissante à l'arrêter*. Les plus
i, M Lorsque le luxe est prrté à l'excès, les plus riches m^me
récentes statistiques du Ministère de la justice rélèvent une progression sensible dans les crimes ayant la cupidité pour mobile. Les vols qualifiés ont subi une augmentation de lA pour 100. Les actes contre la délicatesse, les abus de confiance, les escroqueries ont pareillement suivi une marche ascendante. Ces délits sont devenus plus fréquents parmi la classe intelligente. Ils se sont propagés chez la jeunesse, presque Tenfance; en 1866, on comptait 173 accusés mineurs de plus qu'en 1865.
Ce sont aujourd'hui des aventures fréquentes de voir un comptable s'enfuir avec les fonds dont il était le dépositaire, un caissier disparaître
s'en trouvent incommodés dans leurs affaires, et ils sont quelquefois contraints d*avoir recours à de mauvais moyens pour entretenir une si grande et si vaine dépense. L'imitation de semblables désordres est toujours un mal si contagieux, qu'en peu de temps la coutume autorise des superfluités que chacun a blâmées à leur naissance. La mode s'en établit, et force les plus sages de suivre avec regret un abus introduit par l'esprit déréglé de quelques particuliers, et qui est devenu public par la trop grande facilité avec laquelle on se laisse aller à leur mauvais exemple. »
Delamarre, Traité de la police, t. P', ch. v, liv. III, p. 371.
en laissant sa caisse vide^ ; un agent de change sauter^ ^ — suivant l'expression reçue, — un commis abuser de la confiance de son patron, un mandataire omettre de rendre compte de son mandat; un officier public, pris à son tour du vertige de la spéculation, jouer à la Bourse et ruiner d'un seul coup un grand nombre de familles ; un spéculateur impudent faire naître par d'habiles manœuvres Tespérance de gros bénéfices, se jouer quelque temps de la crédulité
1. On peut citer, pour mémoire, l'aventure du caissier de la succursale de la Banque de France à Poitiers, et celle du banquier Hastron qui , grâce à ses titres d'ancien maire de Poitiers et de chevalier de la Légion d'honneur, put retarder de vingtquatre heures le départ du paquebot qui devait assurer sa fuite.
2. On lisait dans les journaux de juillet 4868 : « Sept coulissiers ont sauté; les désastres ne se bornent pas là. »
— « Nouveau sinistre à la Bourse. Encore un agent de change
qui vient de sauter, H y a trois jours un coulissier malheureux
s'était brûlé la cervelle. »
Le Siècle, du 22 juillet.
On voudra bien n'être pas sui-pris de me voir fréquemment citer les journaux, dont le témoignage ne pourra paraître au reste déplacé dans un livre de la nature de celui-ci. Je parle d'un mal actuel, j'ai besoin dès lors de consulter les organes les plus immédiats et les plus divers de l'opinion, ceux qui s'imprègnent chaque jour de sa pensée, afin de me prouver à moimême que je suis entièrement d'accord avec elle.
publique, puis disparaître en emportant le fonds social.
Tous ces délits et ces crimes, qui remplissent nos journaux judiciaires, ont pour cause unique les convoitises et les entraînements du luxe.
II y a quelques années, à Mâcon, le Comte de N., jeune homme élégant marié à la fille d'un riche industriel de cette ville, avait amené de Paris son valet de chambre âgé de dix-neuf ans, et doué de la plus heureuse physionomie. Une nuit, les portes de Tusine furent fracturées, les barreaux des fenêtres sciés, et 30,000 francs enlevés de la caisse. L'auteur de cette soustraction audacieuse n'était autre que le valet de chambre du Comte. La police le retrouva à Paris, où il se livrait, sous le nom d'emprunt du Vicomte de Watteville, à une vie de luxe et de plaisir. Il occupait un riche appartement dans le quartier à la mode, fréquentait les jardins publics, les spectacles, les courses, les concerts, et promenait au bois, dans un élégant équipage, une actrice des boulevards. Son arrestation eut lieu au Grand-Hôtel, pendant
un bal qu'il donnait à ses nouveaux amis. Devant ses juges il ne songea pas à excuser son crime ; il en révéla les circonstances aggravantes, avouant que, témoin journalier de la vie facile et luxueuse de ses maîtres, il avait été pris du désir d'en goûter à son tour.
A peu près dans le même temps, à Rennes, un employé du chemin de fer de l'Ouest, jusqu'alors honnête homme, bien noté de ses chefs, porté pour un avancement rapide, profitait de la confiance qu'on lui témoignait pour s'emparer de la caisse que le receveur particulier d'une ville voisine envoyait au payeur du département. La caisse renfermait 40,000 francs. Les prodigalités de l'employé infidèle ne tardèrent pas de le faii'e découvrir. Il avoua, lui aussi, qu'il s'était laissé tenter par le luxe dont il avait le changeant spectacle sous les yeux. Il avait voulu vivre, ne fût-ce qu'un jour, de la vie de ces élégants touristes qu'il voyait, chaque saison, se diriger vers les stations d'eaux ou en revenir.
Tel est pour la classe laborieuse le pernicieux
enseignement du luxe; tels sont, au point de vue de Thonnèteté, les entraînements auxquels il peut conduire.
Le luxe tend de plus en plus à détruire dans tous les rangs sociaux la grande loi du respect.
Ce qui manque surtout à ce siècle, — a dit madame de Staël, — c'est le respect 1
Il naît de l'exemple de la vertu, et ne résiste pas au spectacle de la richesse prenant le pas sur la vertu.
On respecte sans effort une supériorité qui provient du savoir, du talent, de l'éclat d'une fonction élevée; on traite avec égard une fortune acquise par l'épargne ou le travail, et elle ne fait naître d'autre sentiment que celui d'une louable émulation. Mais la vue de ces fortunes faites en un jour qui ne servent qu'à alimenter les extravagances du luxe, et se dépensent d'autant plus facilement qu'elles ont moins coûté à acquérir, donne lieu à des comparaisons irritantes.
On ne peut respecter ce qui n'est pas digne d'estime; le peuple, en voyant le succès de ces
enrichis équivoques, finit par se dire que la hiérarchie sociale honore et protège leur fortune : dès lors, il la respecte moins; si le scandale ne cesse promptement, bientôt ii ne la respecte plus.
Les gouvernements les meilleurs deviennent les victimes innocentes d*abus qu'ils n*ont su ni peut-être pu empêcher.
C'est parce que la prospérité scandaleuse des traitants, le luxe des fermiers généraux, les orgies du régent et de Louis XV avaient achevé de détruire ce qui restait de respect pour la monarchie, que la tête de l'infortuné Louis XVI est tombée sous le couperet du bourreau !
Dans ce siècle de mœurs positives on estime que s'affranchir des formes c'est simplifier les choses. On a considéré le respect comme un vieil usage qui méritait tout au plus des égards et on s'est attaché à supprimer tout ce qui pouvait en être retiré sans trop de dommage.
La famille, cette antique et respectable école du respect, au lieu de résister aux tendances du jour, paraît se laisser entraîner par elles.
Les parents, en quittant les mœurs graves de leurs pères, ont commencé par perdre de leur légitime empire sur leurs enfants. Les dehors mêmes ne sont plus respectés. Sous le prétexte qu un père doit être l'ami de son fils, le chef de famille tolère, encourage une familiarité déplacée. Le fils et le père sont F un avec l'autre sur le ton de la camaraderie, sur le pied d'une parfaite égalité, et on voit des pères, restés trop longtemps jeunes, se faire gloire de partager les égarements de leurs fils.
Les pères ne trouvent plus le loisir de veiller à l'exercice et au maintien de leur pouvoir.
Dans cette association domestique à laquelle l'usage continue de donner le nom de famille, je vois bien un père, une mère, des enfants; mais le lien manque, et les épi^de la gerbe sont épars.
Le luxe, en enlevant à la famille de son autorité, aura cette conséquence fâcheuse qu'il jettera dans le tourbillon des intérêts et des convoitises des âmes ardentes non disciplinées. Ce sera pour la société une source de dangers nouveaux, car la famille représente les fondations; le jour où
les fondations manquent, la solidité de tout T édifice est menacée.
Ce sera en outre une garantie de moins pour le bonheur des individus.
Le respect naît de l'amour, non de la crainte ; il s'impose par les actes, mais ne se commande pas. 11 suit la loi des affections du cœur.
Comment pourrait-il naître chez l'enfant qui voit son père et sa mère fort peu préoccupés de lui, tandis qu'ils sont absorbés par le soin d'eux-mêmes? Il ne sent plus le contrôle de leur vigilant amour; il les connaît à peine, car des bras d'une nourrice il est passé sous la direction d'un gouverneur ou d'une gouvernante, ou a été placé au collège tout petit. Si ses parents sont pauvres, il a été mis en apprentissage. Jamais il n'a recueilli de leur bouche ces paroles graves que les enfants de tous les temps n'écoutent guère, mais dont le jeune homme se souvient.
Dès lors, si l'on entend plus qu'autrefois les parents se plaindre des enfants ingrats, de leur froideur, de leur manque d'égards, la faute n'en est pas tout entière aux enfants !
NOTRK ENNKMI LE LUXE. 53
Ceux-ci, avec une semblable éducation, subissent Tautorité paternelle comme un joug dont ils ont hâte de s'affranchir. Au lieu de considérer la famille comme une patrie, de Taimer comme un berceau, d'en rapporter la douce et salutaire image de leurs parents incessamment préoccupés de leur bonheur et veillant sur eux comme une providence visible, d'y rattacher, dans leur âge mûr, le cher souvenir de leurs frères et sœurs, — premiers compagnons de leurs jeux, ils n'y voient qu'un obscur théâtre sur lequel aimaient à s'exercer l'égoïsme et l'absolutisme paternels. Aussi, à peine sortis de l'enfance, ils aspirent à la liberté ; et un beau matin, n'ayant pas encore toutes leurs plumes, ils s'envolent, — imprudents oiseaux, — à tous les points de l'horizon. Ils remplissent l'air du bruit de leur turbulence, de leur inexpérience, bientôt du bruit de leur chute; car la société qu'ils troublent et qu'ils accusent ne peut leur épargner un désastre, ni même suppléer aux lacunes de l'enseignement domestique. Quoi qu'elle fasse, elle sera impuissante k inspirer, avec ses seules forces.
5i NOTRE ENNEMI LE LUXE.
à ces fugitifs de la famille dont elle fera des militaires, des fonctionnaires, des industriels, des avocats, des écrivains, le culte nécessaire du respect.
Sans prétendre complètement restaurer parmi nous ces types admirables d'anciennes familles chrétiennes, — grasses pépinières d'où la société tirait d'âge en âge des sujets vigoureux, — je voudrais trouver plus de véritable abnégation chez les parents, afin d'être en droit d'exiger de la part des enfants plus de respect et d'attachement aux traditions domestiques.
La tradition est un lien qui unit fortement l'homme aux principes et aux choses, lien utile pour contre-balancer les tendances de son caractère inconstant et léger.
C'est elle qui, échauffée par le Patriotisme, maintient la fidélité à la foi jurée et l'attachement au drapeau ; elle qui constitue ces familles honorables dont la cité est fière, en entretenant chez les fils la noble ambition d'imiter leur père, — si leur père fut un exemple, — ou le pieux désir d'effacer ses fautes par l'éclat de leur vertu.
La tradition retient l'homme dans sa voie, tan-
dis que le luxe le jette sans cesse dans des entreprises nouvelles. Ami des nouveautés, passionné pour le changement, ennemi des choses les meilleures par cela seul qu elles sont, le luxe donne naissance à des ambitions sans frein.
On commence par cacher son origine qu'on est toujours enclin à trouver obscure ; et, pour mieux faire oublier son père, on l'oublie soi-même. Bientôt on méprise cette demeure simple, ce mobilier modeste, qui viennent de lui et devraient rappeler maints précieux souvenirs, on s'éloigne sans regrets de la ville où on est né, où on a passé ses premières années, de la province où sa famille est connue, pour venir dans un lieu nouveau, dans une ville étrangère, sans liens dans le passé, sans engagements dans l'avenir, sans rien qui encourage ou retienne, former un établissement dont nos enfants ne se soucieront plus à leur tour.
Avec l'instabilité de la vie moderne et les malaises sourds que provoque le luxe, l'homme ne demeure jamais longtemps dans la même place :
les chemins de fer l'emportent de province en province, de pays en pays. La vapeur a changé autant les conditions morales de la vie que ses conditions économiques. Les familles sont .devenues nomades; l'attachement au sol n'existe plus que dans le souvenir.
Le culte de la tradition a même si complètement disparu de nos mœurs, que certaines gens demandent avec surprise à quoi cela peut servir, — comme la rate au corps humain !
Le luxe ne se contente pas d'amoindrir l'autotorité en attaquant le respect et la tradition . Tôt ou tard il étouffe le Patriotisme, cette noble vertu des nations, qui est la loi de leur honneur et la sauvegarde de leur indépendance.
Le jour où l'amour de l'or et le besoin des jouissances matérielles ont définitivement pris dans les cœurs la place des vertus publiques, il n'y a pas de bassesse ou de lâcheté dont l'homme ne devienne capable. Pour de l'or on le voit vendre son honneur, trahir son prince, livrer sa patrie.
Mézeray explique les trahisons de la noblesse
NOTRE ENNEMI LE LUXE. 'ol
SOUS Philippe de Valois.... « par cette raison que les nobles et les grands, dégénérant de la frugalité de leurs ancêtres, et s' étant plongés dans le luxe et les voluptés, trouvèrent le roi Anglois extrêmement libéral. Ils prenoient de l'argent de lui pour entretenir leurs folles dépenses, et lui vendoient lâchement leur fidélité*. »
Les désastres de Charles VI eurent pour cause le luxe scandaleux qui régnait à la cour et l'abaissement des caractères qui s'en était
suivi ^
1. Mézeray, Abrégé chronologique de VHistoire de France, t. VI, p. 288.
2. « Sous Charles VI, on ne vouloit jouer qu'aux dez et aux jeux de hasard; on négligcoit tous les exercices du corps. Rien ne pouvoit réveiller dans les jeunes Seigneurs l'amour de la gloire; ils n'aimoient pas la fatigue et craignoient jusqu'au soleil. Le désordre alla si loin qu'on fut obligé d'y remédier pai* une ordonnance. »
Choisy, Histoire de Charles Vf, p. 180 et 294. « L'absurdité et l'impudeur n'avaient pas encore été poussées si loin; tout à la cour respirait un impur délire : les habitudes, le langage, le costume môme, — le costume qui reflète si bien les mœurs, — avait perdu ce reste de noblesse et de simplicité antiques qui s'était conservé jusqu'au xiii*^ siècle, et avait pris ce
58 NOTRE ENxNEMI LE LUXE.
C'est toujours dans les temps de misère et de calamités publiques, — ceci est important à établir, — que Ton voit le mauvais luxe jeter son plus vif éclat ; comme certains insectes qui ne doivent leur brillante pai'ure qu'à la corruption des aliments dont ils se nourrissent ! — « Jamais, dit encore Mézeray, le désordre de la pompe des habits et des autres dépenses superflues ne déborda si fort que durant les calamités publiques. 11 semble, pour toute raison, que ce soit un fléau de Dieu, qui aille de pair avec les guerres civiles ou étrangères*. »
caractère d'extravagance qui dénote la corruption du goût et la disparition de tout sentiment d'harmonie et de vraie beauté. La cori-uption du goût n'est que trop communément l'indice de la corruption du cœur. »
Histoire de France d'Henri Martin, t. V, p. 472, édit. de 1803.
Une seule voix osa s'élcVer contre la corruption des grands; ce fut celle d'un moine Augustin qui ne craignit pas de reprocher à la reine de faire régner à sa cour — « dame Vénus accompagnée de ses suivantes inséparables, la Gourmandise et la Crapule, qui corrompent les mœurs et énervent les courages de» gens de guerre. »