‹ Notre ennemi le luxeChapitre 6 sur 41 · Martial, 1. XI et XIV. Epig. xxiii et cciii · texte numérisé non relu

Martial, 1. XI et XIV. Epig. xxiii et cciii

2. Le procès de Marseille est tout récent. Il a eu lieu dans le mois de mai 1868, à la suite de Tassassinat d'un commerçant de cette ville, nommé Aymès.

l-iO NOTHE KNNEMJ LE LUXE.

révéler l'existence, et causer parmi nous aut (le répulsion que de surprise.

Pourquoi tairions-nous ces ignominies?

Loin de nous cacher nos plaies, il faut nous montrer avec effroi: en rougir sera peut-< commencer de les guérir.

Un arrêt de Cour souveraine. — Paiis capitale du monde. — Sa renommée de plaisir. — Tout pour les riches! — Les visites des Souverains. — Dangers moraux et sociaux de la création d'une ville unique. — I^es extrémités se refroidissent. — Le cœur se développe au détriment des membres. — Refoulement des intelligences. — Triomphe de la bassesse et de l'intrigue. — Une hiérarchie excessive. — Le laminoir. — Urbs,

On ne peut nier que chez nous la démoralisation ne soit en progrès, et que la cause n'en remonte au luxe.

Dans un arrêt récent de Tune des principales cours de l'Empire, — arrêt qui a obtenu les honneurs d'une citation au Corps législatif, — nous

entendons les magistrats déplorer raffaissement croissant des mœurs publiques *.

(( A moins de recueillir, comme je le fais depuis dix ans, a dit un de nos économistes, — moralistes contemporains, les doléances des familles frappées dans leurs plus chers intérêts, on ne saurait soupçonner les désordres sociaux provoqués dans Paris par quelques milliers de femmes qui s'y tiennent en rébellion ouverte contre les devoirs de leur sexe^ ».

Les derniers recensements donnent, pour Paris, un total de cinquante mille femmes qui, soit ouvertement, soit clandestinement, se livrent à la débauche et vivent du produit de leur inconduite.

i . Arrêt de la Cour impériale de Reunes, du 6 décembre 1865. Cet arrêt constate — « le regret qu'éprouve le magistrat de se trouver désarmé devant Taffaissement toujours croissant des mœurs publiques. »

Rapporté dans la Gazette des Tribunaux et le Monde illustré (Courrier du Palais), de 1866, p. 110. — Cité devant le Corps législatif par Eugène Pelletan. Séance du 20 mars.

2. Le Play, La Réforme sociale en France, t. I, p. 277, S'' édition.

Rassurez-vous! Ce n'est ni Paris ni la France qui produisent à eux seuls cette population corrompue ; elle se recrute dans le monde entier. Ce ne sont ni les Parisiens ni même les Français qui payent sa prospérité scandaleuse. Ces femmes lèvent impôt sur l'étranger. Leur clientèle est cosmopolite ; leurs noms, le prix de leurs charmes, leur savoir, — cotés comme une valeur de bourse, — sont mieux connus à Londres, à Saint- Pétersbourg, Berlin, Vienne, New-York, Montevideo, qu'à Paris. On citait une reine de ce monde vicieux qui, dans l'attente de la dernière Exposition, avait fait répandre à l'avance ses portraits dans toutes les capitales de l'Europe.

Paris teiid à devenir la capitale du monde.

La vie y est difficile, les vivres, les loyers, les impôts y sont lourds pour les fortunes modestes et la bourse de l'ouvrier ; mais c'est la seule ville où une grande fortune trouve à se dépenser à sa fantaisie. Avec le même revenu, on ne pourrait se procurer dans les autres capitales la même somme de jouissances. N'est-ce pas cette re-

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nommée de plaisir, plus peut-être que l'intention de rendre hommage aux progrès de notre civilisation, qui nous a valu la récente visite des Souverains étrangers ?

Je ne trouve rien d'aussi contraire au bonheur d'un peuple, ni d'aussi dangereux pour la conservation de ses mœurs et le maintien de son honneur, que cette prospérité anormale d'une ville, ce développement excessif du cœur au détriment des membres.

Dans tous les temps l'excès de la civilisation arrivée à son apogée et les premiers symptômes de sa décadence ont eu pour signes avant-coureurs la création d'une ville.

Ne faut-il pas au luxe un théâtre digne de lui?

Comme dans un brasier près de s'éteindre, la flamme et la chaleur affluent au centre, mais se retirent en même temps des extrémités. Ce grand foyer ne s'allume qu'à la condition que mille lumières vont s'éteindre.

En vain on prétendra que de la centralisation découle une unité puissante, source de force et

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d'autorité; que préparer aux intelligences un vaste théâtre c'est provoquer leur éclosion par une émulation plus grande.

La conformité de pensée soumet plus sûrement les âmes que l'action du pouvoir !

Quant aux intelligences, la ville dans laquelle s'absorberont les forces vives de la nation, quelque vaste, active et puissante qu'on l'imagine, ne pourra donner place à toutes. Plus le foyer des lumières et du pouvoir sera concentré, et plus les abords en seront difficiles ; il se formera aussitôt une double haie d'hommes bien pourvus, intéressés à écarter les compétitions nouvelles. D'un autre côté, dans les provinces retirées, aujourd'hui sans apparence de vie, qui autrefois étaient, elles aussi, un théâtre où les supériorités se faisaient reconnaître, combien né comptera-t-on pas d'intelligences jeunes, actives, pleines de sève, qui ne pouvant, faute de moyens, prétendre à la notoriété de la grande ville, s'étioleront dans l'ombre au grand dommage de la société, contre laquelle on les verra se tourner le plus souvent?

Rien n'est aussi contraire à la sécurité de l'État que la mystérieuse fermentation de ces intelligences ennemies. Elles travaillent comme la sève qui, refoulée de T arbre, s'élance en rejets désordonnés, ou le termite qui, poursuivant sans relâche sa mine sourde, renverse le cèdre lui-même. Un jour aiTÎve où ce monde souterrain d'ardents et infatigables travailleurs fait explosion à la surface, et on est tout surpris de voir une génération d'hommes, hier encore inconnus ou méprisés, s'installer à la place des puissances qu'ils ont renversées, sans que le public s'aperçoive du changement.

Je vois d'autres dangers à la création d'une ville, centre unique de luxe, d'activité et de lumières.

D'abord le développement de la bassesse humaine, et le funeste exemple de la flatterie traitée à l'égal du mérite ; ensuite l'avortement des intelligences, lesquelles, étant parvenues à franchir, non sans peine, les premiers obstacles, succomberont presque infailliblement devant l'intrigue ou le

hasard, capables, à eux seuls, de tenir lieu de talent.

La jeunesse, pour avoir sa place aux affaires, se précipite dans les antichambres, ou perd à se faire admettre dans la clientèle d'un grand le temps qu'elle pourrait employer à s'instruire.

Il y a encore le système des hiérarchies.

Développé à l'excès ]par la centralisation, il devient, dans la plupart des cas, funeste au talent et favorable à la médiocrité,

La hiérarchie, par le frottement de aes rouages infinis, ses retards, ses heurts, ses préjugés, affaiblit les caractères.

On les voulait assouplh*, on les a énervés.

L'Empire grec était, lui aussi, un État fortement hiérarchisé : nous savons ce qu'il est devenu!

La hiérarchie, bonne en elle-même, mais altérée par l'abus qu'on en fait, ressemble au laminoir, — cette redoutable machine, — qui reçoit, au sortir de la fournaise, un pesant bloc de fer, le débite en une seconde, et vous rend une douzaine

de barres, étroites, minces, flexibles, propres à tout, excepté aux usages de la force.

Ce qui rend plus particulièrement funeste le développement anormal d'une ville, ce sont les facilités que la corruption trouve pour s'y cacher et s'y répandre.

Je redoute de voir Paris* en arriver à cette notoriété honteuse qu'avait Rome.

Elle était devenue l'hôtellerie du monde, une ville de marbre où rampaient des passions de boue, une capitale sans nom; et, dans les Gaules, en Germanie, en Espagne, en Asie, en Afrique, on disait la Ville — Drbs — pour désigner ce lupanar de la civilisation antique !

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