CHAPITRE I
I. — Le général Meusnier, les frères Robert, Guyton de Morveau.
Charles avait à peine fait à ses confrères de l'Académie des Sciences le récit de son ascension des Tuileries, que le plus jeune des membres de l'illustre Compagnie donnait lecture d'un Mémoire inoubliable où les éléments essentiels de la direction aérienne se trouvent merveilleusement réunis.
L'auteur de ce mémorable travail, lequel fut imprimé ^/^extenso quelques mois plus tard dans le Journal de Physique de l'abbé Rozier, se nommait le lieutenant Meusnier. Il appartenait depuis quelque temps à l'Académie des Sciences et était déjà célèbre par plusieurs inventions de premier ordre. Lorsque la Révolution éclata, il fut rapidement promu au grade de général et fut tué au siège de Mayence dont il dirigeait la défense. Sa réputation était si grande que les ennemis envoyèrent une députation chargée de les représenter à ses funérailles.
Le projet du général Meusnier fut minutieusement étudié par l'auteur dans ses moindres détails; la bibliothèque de l'Institut possède un atlas composé exclusivement des dessins
De F. t
qu'il a exécutés pour diriger la construction de son appareil. Il aurait été construit, car le Ministre de.la Marine était favorable à cette dépense, si la Révolution n'avait tari nos- ressources financières.
Ce ballon, qui devait servir à une campagne d'exploration au long cours sur l'ancien Continent, devait être de très grande dimension. Le lieutenant Meusnier avait choisi la forme d'un ellipsoïde de révolution dont le grand axe horizontal devait être dirigé dans le sens du mouvement afin de diminuer autant que possible la résistance offerte par l'air à l'avancement. C'est une disposition qui a été adoptée par la suite dans tous les projets sérieux en la modifiant suivant les résultats de l'expérience.
Meusnier fit de plus une remarque de la plus haute importance : il faut que le gaz du ballon soit soumis à une pression intérieure suffisante pour que l'air ne refoule pas l'étoffe et ne produise pas des cavités qui augmenteraient dans une proportion déplorable le coefiicient de frottement. Pour obtenir ce résultat, il avait eu une inspiration véritablement géniale ; il voulait placer le ballon imperméable contenant rhydrogène dans l'intérieur d'une enveloppe très résistante et soigneusement renforcée par des sangles. Entre les deux ballons il introduisait, à l'aide d'une ponape à bras, uiie quantité plus ou moins considérable d'air afin d'obtenir une rigidité comparable à celle qui aurait été réalisée si l'aérostat avait été formé de feuilles métalliques.
Pour manier cette pompe et imprimer à l'aérostat un mouvement propre d'une vitesse suffisante, il avait imaginé un système de rames tournantes dans lesquelles on doit voir l'embryon de nos hélices propulsives.
L'équipage, comprenant deux officiers, devait se composer de i4 hommes emportant avec eux du lest et des vivres en suffisance.
A cette époque il était impossible d'utiliser dans les airs d'autre puissance que celle de moteurs animés, parmi lesquels l'homme est celui qui, à poids égal, donne le plus d'énergie ; la machine à vapeur venait d'éclore, mais elle était encore si lourde qu*on ne pouvait g'en servir qu'à poste fixe.
Quand, quelques années plus tard, le marquis de Jouifj.'oy
conseilla de l'employer à bord des vaisseaux, les hommes compétents le considérèrent comme un rêveur; il fallut un demi-siècle pour que Fulton parvînt à employer ce procédé pour organiser la navigation dirigée sur un des grands fleuves du nouveau Continent.
Meusnier était trop intelligent et trop instruit pour ne pas se rendre compte de l'insuffisance des propulseurs à bras. Mais les physiciens avaient remarqué^ en étudiant les mouvements des nuages, que les courants d'air qui régnent à la surface de la terre s'étendent rarement aune grande hauteur. On exagérait môme à la fin du xviii® siècle la fréquence de ces changements de direction. Meusnier en avait tiré la conclusion, fort remarquable quoique exagérée, qu'on trouverait toujours le moyen d'atteindre un lieu désigné d'avance en courant des bordées verticales, à des hauteurs choisies convenablement, entre des courants aériens de direction divergente.
Son ballon double lui offrait un moyen de réaliser ces changements de niveau le plus souvent sans dépenser de lest. En effet, lorsqu'il introduisait une certaine quantité d*air dans un ballon parfaitement gonflé, il augmentait son poids et l'obligeait à descendre. Au contraire, lorsque le ballon flottait à une certaine altitude en contenant un excès d*air entre les deux enveloppes, il suffisait de le laisser dégager par l'ouverture d'une soupape pour que l'équipage aérien s'élevât de lui-même à un niveau supérieur. Gomme on le comprend facilement, l'amplitude de ces bonds n'était limitée que par la résistance de l'étoffe et l'intensité des efforts nécessaires pour introduire sous pression, à l'aide de la pompe, une certaine quantité de fluide atmosphérique.
La seconde ascension, qui fut exécutée à Saint-Cloud le i5 juillet T784 par les frères Robert, fut inspirée par la lecture du Mémoire du général Meusnier. Le ballon de forme allongée était muni d'un gouvernail ainsi que d'une paire de rames.
Les aéronautes avaient donné à Tidée du général Meusnier la forme particulière, sous laquelle elle est généralement pratiquée de nos jours. Au lieu d'injecter Pair entre deux enveloppes, ils l'envoyaient à l'aide d'un tube dans un bal-
lonnet flottant dans la masse gazeuse, lequel était gonflé plus ou moins, suivant Ténergie de la condensation que l'on désirait obtenir.
Malheureusement ce perfectionnement important fut réalisé d'une façon maladroite; au lieu d'être cousu au ballon principal, le ballonnet avait été simplement fixé à la partie supérieure de Taérostat par une corde qui se rompit. Il tomba si malencontreusement qu'il obstrua d'une façon complète l'appendice destiné à l'écoulement du gaz lorsque la pression extérieure diminue par suite de l'ascension. Une explosion terrible aurait eu lieu sans la présence d'esprit du duc d'Orléans, Philippe-Égalité, alors duc de Chartres.
L'ascension se fit dans la partie du château de Saint-Gloud habitée par ce prince et faisant partie des apanages de son père. Il avait pris place dans la nacelle devant une foule immense accourue de toutes parts, vêtu de ses habits de cérémonie et portant au côté son épée de cour.
Suivant les uns, ce fut avec cette arme qu'il livra passage au gaz en déchirant la partie inférieure du ballon, suivant les autres ce fut avec la lance d'un des drapeaux formant les trophées qui ornaient la nacelle; quoi qu'il en soit, la descente vertigineuse s'eff*ectua sans accident à l'endroit précis où sç trouve actuellement l'établissement militaire de Chalais- Meudon.
Ouel(|ues mois auparavant, le 25 avril, avait eu lieu à Dijon une ascension organisée aux frais de TAcadéinie de cette ville par Guylon de Morveau, un do ses membri^s les plus influents. Ce savant avait donné sa démission de iirocureur général pour se consacrer plus exclusivement à Tétnde des sciences dans lesquelles il s'était déjà immortalisé par la découverte des propriétés désinfectantes du chlore. Il devait continuer à se distinguer par sa collaboration avec Lavoisier à la création de la nomenclature chimique.
Ses travaux aéronautiques sont loin d'être indignes de sa réputation, car le premier il comprit l'importance du rôle que le gaz de houille devait jouer dans la navigation aérienne. Il parvint à le préparer en grand.
Sïl se contenta de gonfler V Académie-de-Dijon avec de l'hydrogène, c'est uniquement pour ne pas avoir à s'embarrasser de recherches accessoires; il s'efforçait avant tout à
s'assurer de l'efficacité des rames, seul moyen de propulsion dont il disposait.
C'est ce même genre de considérations qui Tempêcha de s'occuper de la construction d'un ballon allongé et lui fit adopter. provisoirement la forme sphérique.
Il avait imaginé deux sortes de rames : les unes, déjà plus longues que celles employées dans les galères des Grecs et des Romains, étaient manœuvrées dans la nacelle; deux autres d'un rayon encore plus grand étaient fixées au cercle et actionnées à l'aide de cordages descendant à portée de la main des aéronautes.
Lors de Tascension du 25 avril, il s'éleva un vent violent; une des grandes rames tomba à terre et l'expérience ne fournit aucun résultat.
Elle fut réitérée le 24 juin de la même année par Guyton accompagné d'un aide de manœuvre. Cette fois, elle donna satisfaction au grand chimiste qui entre à ce sujet dans de longs détails insérés dans un Ouvrage spécial édité aux frais de l'Académie de Dijon. Il termine en déclarant que, dans son opinion, les ballons obéissent parfaitement à des impulsions imprimées à l'aide d'avirons en taffetas auxquels on donne une forme et une longueur convenables.
Il paraît même que les .questions de direction aérienne ont préoccupé jusqu'à un certain point Guyton qui fut un des membres les plus influents du Comité scientifique que la Convention Nationale établit au vieux château de Meudon. En effet, parmi les ballons de la République, il se trouva un aérostat allongé nommé, si nous ne nous trompons, U Hercule et qui a bien pu être destiné à des expériences de direction.
Les ballons dirigeables de 1784 ont donc servi à établir d'une façon scientifique que l'air peut servir de point d'appui, mais ils ont montré aussi que la force humaine ne peut lutter contre le vent.
Il ne faut donc point s'étonner que 68 années, perdues à ce point de vue capital, se soient écoulées entre Guyton de Morveau et Henri Giffard. Par conséquent ce n'est pas sans éprouvef un sentiment de surprise qu'on verra le Gouvernement lui-même s'adresser en 1870 à ce mode de propulsion si peu efficace; mais il serait injuste d'oublier que c'était au milieu de la détresse publique et. que l'on cherchait tous
les moyens, même désespérés, pour ramener la victoire sous nos drapeaux.