LETAT ACTUEL ET L AVENIR DES DIRIGEABLES
de la sorte que les énigmes géographiques seront déchiffrées l'une après l'autre.
Quoique M. Deutsch de la Meurthe ait mis son dirigeable à la disposition de l'État, Ville-de-Paris n'en doit pas moins être considéré comme offrant un type remarquable des yachts aériens d'un prochain avenir; certainement les princes de la finance et les rois du monde élégant imiteront d'une façon plus ou moins somptueuse le mécène de l'aérostation.
Lorsqu'un véhicule sera capable d'explorer les régions atmosphériques sans courir le risque de se voir entraîné au-dessus des flots, quand les dirigeables évolueront sur l'Océan avec autant de sécurité que sur les plaines de la Beauce, les savants suivront le cours des vents afin de les analyser dans leurs trois dimensions. Ils remonteront vers leur source, suivront toutes les phases de leur métamorphose, arriveront enfin à pénétrer les causes de leur génération et parviendront ainsi à deviner les prétendus caprices d'Éole, lesquels sont réglés par des lois inéluctables et profondes.
Rien n'empêchera plus les astronomes eux-mêmes d'imiter plus fréquemment les Hansky, les Berson, les Jaubert, les D. Robert' s. Avec quelle facilité l'Observatoire volant se rendra dans les régions propices à l'observation exacte et précise des éclipses de Soleil et de Lune, des passages de Mercure et de Vénus, des occultations des satellites de Jupiter et de Saturne.
Les établissements scientifiques qui font des sacrifices prodigieux pour envoyer jusqu'en plein désert de Tartarie des instruments d'une haute précision et des observateurs d'un haut mérite ne seront plus exposés à voir leurs préparatifs ruinés de fond en comble par l'interposition d'un simple rideau de neige flottante.
Les physiciens et les météorologistes feront comme les Biot, les Gay-Lussac, les Flammarion, les Le Cadet, les Assmann, les Vives-y-Vitch et les Silberer, qui ont employé les sphériques pour déterminer les variations de la chaleur de l'air, de son état hygrométrique, de la nature et de l'intensité de son électrisation, de la forme et de la composition des nuages, des apparitions des arcs-en-ciel et des aurores boréales.
Le Congrès de Physique solaire tenu à Meudon au printemps de Tannée 1907 a déjà entendu de très remarquables communications sur les services que Taérostation et les ballonssondes ont déjà rendus dans la détermination du rayonnement de Fastre qui nous éclaire; il sera certainement appelé dans un avenir peu éloigné, peut-être à la prochaine session tenue en 1910 au Mont Wilson, à délibérer sur les observations faites en dirigeables dans des régions que les nuages n'obscurcissent que rarement.
Ces inestimables résultats et beaucoup d'autres dont il nous est impossible de deviner la nature ne sont-ils pas dus, pour ainsi dire exclusivement, à l'asservissement parles ingénieurs militaires de Tunique élément resté rébelle jusqu'ici aux combinaisons des stratégistes?
Quel aurait été le Grésus moderne dont le Pactole aurait roulé assez d'or pour subvenir aux frais des études homicides poursuivies avec tant d'acharnement par les gouvernements les plus opulents des deux hémisphères? En nous plaçant donc uniquement au point de vue humanitaire, nous devons nous féliciter de la création des flottes aériennes et nous devons souhaiter vivement leur amélioration progressive. Gomme Victor Hugo, nous sommes persuadué que la conquête de l'air doit donner le signal de l'affranchissement définitif de la race humaine.
Ainsi que nous l'avons fait pressentir à plusieurs reprises, les applications du dirigeable à l'art de la guerre sont de nature multiple. En premier lieu on a songé naturellement à perfectionner le mode d'information, afin de guider les opérations d'une armée en campagne, qu'il s'agisse soit de la capture d'une place forte, soit de la défense du territoire national.
Dans le premier cas surtout, la prise de clichés photographiques d'une netteté irréprochable est le moyen le plus rapide et le plus sûr d'arriver au but désiré. Noua avons déjà pu juger, par les concours annuels de TAéro-Club de France, de la perfection avec laquelle ce genre d'opération peut être exécuté. M. Boulade, l'artiste lyonnais, plusieurs fois lauréat et maintenant membre du Jury de ces concours, a bien voulu mettre sous les yeux de nos lecteurs deux clichés d'une même localité obtenus sous un angle différent.
Châtillon-8ur-Chalaronne (Ain ). — Vue prise du N.-W. à bord de VArago, à 750"» d'altitude.
2 avril 1906 (1^55"),
Ghâtillon-sur-Ghalaronne (Ain). — Vue prise du S.-W. à bord de l'Arago, à 720" d'altitude,
2 avril 1905 (i*'46'" soir).
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En examinant ce paysage, il est facile de se rendre compte qu'aucun détail de la topographie du terrain n'échappe à ToBil artificiel. Le moindre mouvement de troupes n'aurait pu se faire sur ce territoire sans être immédiatement enregistré. Quant aux renseignements envoyés au quartier général, leur fréquence et leur rapidité dépendent non seulement des évolutions du dirigeable, mais des moyens perfectionnés dont il peut faire usage pour communiquer avec la terre, soit par la télégraphie sans fil, soit par tout autre procédé.
L'étude de ces détails rentre naturellement dans la série des secrets que Tétat-major général doit conserver jalousement.
Loin de nous la pensée de prononcer une seule parole qui puisse permettre aux lecteurs de se rendre compte de l'état des progrès que ce service a réalisés dans le sein des armées françaises. On peut, du reste, avoir sur ce point une entière confiance dans la science et le patriotisme de nos officiers. Certainement nous ne sommes point en erreur en estimant qu'ils ne se laisseront dépasser par aucun de leurs rivaux.
Il importe maintenant d'examiner quelques détails d'un intérêt majeur pour que nos troupes puissent être incessamment guidées dans Jeurs opérations. Il est essentiel que les unités de combat qui sont à la suite des armées belligérantes puissent trouver à distance raisonnable des abris assurés contre les bourrasques et les tempêtes qui pourraient leur infliger de cruelles avaries, sinon entraîner leur entière destruction. C'est dans ce butquele Gouvernement faitconstruire, dans nos différentes places fortes, des hangars où les aéronats de guerre rencontreront une sûre hospitalité. De plus, condi^tion bien essentielle, il est rigoureusement indispensable qi^e nos navires aériens n'excèdent jamais ce qu'on peut appeler \q& proporiions maniabies. On ne saurs^it s^alTranchir de cette nécessité, même dans le but d'augmenter le nçiribr-e et le poids des projectiles transportés à bord, ou la vitesse propre, c^est^à^dlpe le nombre des kilomètres couverts par heure. Il est elair qu'on ne peut fixer de limites au volume des dirigeables de rav€fnlr; piais il faut se garder de suivre hqs émules d'autre-Rhin, qui se laissent fasciner trop facilement, suivant bous, par Péolat des performances accomplies récem^ ment pap le Ifeppeiifi.
De F. i5
On comprend l'enthousiasme avec lequel Tinventeur de ce remarquable véhicule aérien a commenté, dans la conférence à laquelle nous avons déjà fait allusion, les succès obtenus au prix de tant de veilles, de soins, d'habileté et de millions. Mais il ne faut point oublier que, si les ingénieurs militaires d^Allemagne sont parvenus à manœuvrer avec une sorte de souplesse et de sécurité l'appareil élégant et puissant dont nous avons cherché à décrire les principales performances, c'est parce que le comte Zeppelin a eu l'heureuse inspiration d'abriter son chef-d'œuvre sous un hangar flottant. Qui sait si, sans l'opportune coopération du lac de Constance, ce prodige de science et de dextérité aurait pu être réalisé?
L'intrépide inventeur énumèreavec un légitime orgueil les avantages qui au premier abord paraissent tenir exclusivement à l'usage intelligent qu'il a fait d'une gigantesque cage construite entièrement en aluminium.
En considérant les énormes proportions de son vaisseau, le comte Zeppelin se félicite d'être le premier à gouverner un véritable croiseur aérien au long cours avec lequel il se fait fort d'atteindre les points les plus éloignés du globe. Dès à présent, l'Amérique ne lui paraît pas une étape trop difficile à franchir, et, quant à la conquête du pôle, c'est pour lui comme un jeu d'enfant.
Si l'on accepte les conclusions de son discours, nos dirigeables ne sont que des jouets pouvant sans inconvénients être mis entre les mains du premier pilote venu.
Cette critique n'est-elle pas en réalité un des meilleurs éloges que l'on puisse adresser à nos unités de combat? Venant de la bouche d'un homme aussi autorisé, nous ne pouvons que l'enregistrer avec une véritable satisfaction.
L'ingénieur allemand insiste encore sur l'extrême vulnérabilité d'une enveloppe gazeuse unique et sur les inconvénients de n'employer qu'un seul moteur.
Le premier de ces griefs n'est évidemment pas sérieux ; si l'aéronat évolue inconsidérément à portée de l'artillerie, quel que soit le nombre de ses réservoirs à gaz, nous doutons fort qu'il puisse continuer longtemps ses opérations.
Quant à la nécessité de munir la nacelle de deux moteurs indépendants, elle nous paraît d'une évidence absolue; nous sommes complètement d'accord sur ce point essentiel avec
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M. le comte Zeppelin; mais nous sommes persuadé que M. JuUiot n'a point attendu la publication de la conférence
de Slultgart pour songer aux moyens de réaliser ce perfectionnement.
Au fur et à mesure que le célèbre ingénieur de MM. Lebaudy épuiserala série de ses études sur le modèle actuel, nous assisterons à la création de ballons de plus en plus volumineux et dans lesquels cette question de doubles machines sera facile à résoudre. Elle n'entre même pas en ligne de compte parmi les problèmes dont la solution est recherchée.
228 NOTRE FLOTTE AéKIENNE.
Le général Zeppelin se montre très fier d'obtenir la rigidité sans avoir recours au ballonnet du général Meusnier; mais il oublie que son procédé est fort onéreux, car il absorbe à lui seul une grande partie de la force ascensionnelle.
Ce n'est pas 35oo^», mais près du double, que nous aurions de disponible, si nos dirigeables atteignaient le cube du Leviathan du lac de Constance.
Quant à la nature des espérances immédiatement suscitées chez nos voisins par les excursions du Zeppelin, elles sont visiblement exagérées*
Nous ne parlerons point de l'espèce de démence de ce conseiller de l'Empire allemand qui voit déjà les hulans transportés de l'autre côté de la Manche, à l'aide d'une flotte de dirigeables. Cette conception bizarre, qui peint un état d'âme légèrement inquiétant, n'est pas sans exemple dans l'histoire des insanités humaines. Lors du camp de Boulogne, n'a-t-on pas vu un inventeur proposer au Premier Consul de la République française d'envahir l'Angleterre à l'aide de simples sphériques? Ce rêve digne d'un pensionnaire de Charenton a laissé des traces dans le portefeuille du cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale. On y voit ces étranges véhicules y figurer avec un certain éclat.
Sans tomber dans ces exagérations, le comte Zeppelin luimême n'a-t-il point excédé quelque peu les limites de la réalité lorsqu'il pense que son navire aérien pourrait être employé au ravitaillement d'eau douce et de provisions des nouvelles colonies allemandes de l'Afrique australe?
Encore une fois, c'est pas à pas, graduellement, que les instruments d'une nature compliquée, comme le sont actuellement les dirigeables, arrivent à se simplifier, à augmenter de nombre, de précision et de puissance. Les évolutions de Patrie, dont M. Julliot nous a donné l'admirable spectacle, sont un exemple inoubliable de la manière dont les œuvres du génie des mortels s'engendrent, se généralisent et se complètent; de la patience, de la persévérance et du talent, du patriotisme, et surtout pas d'impatience, voici comment nous arriverons à fonder une flotte aérienne digne de celle qu'ont illustrée sur les océanig les Duguay-Trouin, les Jean- Bart, les Dumont-d'Urville.
. . IJqe question de la plus haute importance a été soulevée
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dans ces derniers temps par la presse allemande, c'est le danger que font courir aux unités flottantes de combat les pièces d'artillerie faites spécialement à leur usage. • On nous a annoncé pompeusement la création d'un canonballon dont les projectiles iraient atteindre nos aéronautes jusqu'au sein des airs. Ce n'est pas la première fois qu'un appareil de ce genre fait son apparition. M. Krupp en a fabriqué un pendant le siège de Paris et l'annonce de cet engin a excité une émotion véritablement lamentable contre laquelle nous avons protesté dans les colonnes de la Presse française. La capture du ballon le Daguerre, transpercé par des balles allemandes, a pu donner quelque corps à cette légende qui a contribué au malencontreux établissement du régime des départs nocturnes; mais, quoi qu'on en ait pu dire, le chefd'œuvre de M. Krupp était parfaitement innocent de ce funeste drame aérien qui a exercé une influence si néfaste. Le Daguerre n'a été percé de balles que parce que son pilote, qui recevait alors son baptême de l'air, n'avait pas compris suffisamment la nécessité de se lancer assez haut dans Tatmophère.
Le danger du tir à terre est pour ainsi dire nul, excepté, bien entendu, en cas de surprise dans les régions voisines du sol. En effet, le principe le plus élémentaire de balistique nous apprend que les artilleurs doivent commencer par régler leur tir. Comment pourraient-ils y parvenir avec un but qui se meut dans tous les sens avec une vitesse comparable à celle d'un train de chemin de fer?
En résumé, sans nous laisser égarer par aucun amourpropre national, sans méconnaître la haute portée pratique des travaux de nos émules, nous pouvons dire que notre patriotisme n'a point à s'alarmer desprogrès que nous sommes heureux d'enregistrer de toutes parts, et dont il serait puéril de chercher à déterminer la valeur respective. Comment donc pourrions-nous comparer des performances accomplies dans des circonstances les plus diverses, sans voir lutter, simultanément, comparativement, les divers dirigeables contre les mêmes brises? Nous ne commencerons à posséder une notion exacte sur leur valeur respective que lorsque les divers records de durée, de précision dans les manœuvres, de stabilité, de distance, auront été obtenus sous les yeux des mêmes
aSo NOTIlli FLOTTE AÉRIKNMÎ.
juges. Mais à quelle époque les dirigeables appartenant aux grandes nations militaires se prêteront-ils à des épreuves semblables à; celles que subissent les sphériques dans les courses de l'Aéro-Glub ou de la coupe Gordon-Bennett?
Ayons donc pleine confiance dans l'avenir ; voyons dans nos aéronats une garantie nouvelle de notre sécurité. Si par malheur nous étions contraints à les utiliser, soyons persuadés que V Entreprenant de Fleurus et V Armand-Barbes de Tannée terrible trouveraient de vaillants successeurs sur les champs de bataille aériens de l'avenir