CHAPITRE PREMIER
Préparons l'après-guerre. — Nos forces productrices passées. — Nécessités de modifier nos méthodes. — Méthodes allemandes et méthodes françaises. — Union nécessaire entre la science et l'industrie. — Procédés adaptés aux forces nationales .
Quand aura tonné le dernier coup de canon, quand libérée enfin du lourd fardeau de la défaite qui pendant près d'un demi-siècle aura pesé de tout son poids sur sa destinée, la France, ayant rendu tout son éclat à l'auréole de sa gloire ancienne, pourra regarder en face l'horizon vaste et lumineux de son avenir.
Alors s'imposera le devoir, à cette heure décisive, de tracer le programme de la vie nouvelle dans laquelle elle entrera la tête haute et le regard clair. •
Riche de sa gloire, rehaussée de l'éclat de son passé, forte de sa puissance affirmée sur les
champs de bataille et surtout fière de ses enfants, dont le sang généreux et vermeil aura, pour la défense du sol sacré, coulé à flots, elle aura le devoir d'assurer à ceux qui auront échappé à l'effroyable tourmente une vie meilleure, moins étriquée, plus sûre des lendemains.
Et de même qu'au cours de la dure et féroce guerre rien n'a pu être laissé au hasard et que la victoire ne sera venue que par la précision apportée aux prévisions, de même la beauté, l'éclat aussi bien que l'étendue de son avenir ne pourront être assurés que par l'organisation méthodique et la mise en valeur intégrale des forces qui pourront la conduire vers une vie économique établie sur des bases sûres et précises.
Alors s'imposera l'obligation d'agir, comme aujourd'hui sonne l'heure où il faut prévoir, c'est-àdire tracer d'une main sûre et ferme les lignes de cette action future. Et que de questions se pressent devant l'esprit ! Car chacun comprend qu'elle ne peut plus être ce qu'elle était avant, notre vie. Il la faut tout autre. Elle devra s'adapter aux besoins nouveaux, aux exigences plus grandes qui s'imposent, aux difficultés plus sévères qu'il faut résoudre. Et ces solutions, on ne les peut éluder. On ne les peut remettre au lendemain sous peine de laisser fuir à jamais l'occasion unique qui s'offre à nous et de perdre le fruit superbe, mûri à point sous les chauds éclats de la dure bataille, de tant d'héroïques efforts.
C'est là, certes, une nécessité qui s'impose avec une telle force à l'esprit qu'elle a inspiré déjà de nombreux documents qui apportent, à l'examen de la question, des données d'une incontestable valeur. Mais l'heure est trop grave, les décisions à prendre trop lourdes de conséquences, les résolutions qui en découleront trop importantes pour que le problème posé ne soit examiné sous toutes ses faces, car du plan adopté peut, d'une façon définitive, découler une stabilisation des faits qui, acceptés par nous, pourront engager à jamais l'avenir de toutes nos forces vives.
Après la guerre des armes viendra la lutte économique dans laquelle chaque nation devra s'efforcer de réserver la part qui doit normalement lui revenir.
La difficulté des solutions favorables se présente d'autant plus grande — il faut bien l'avouer — qu'il est fort rare, pour ne pas dire impossible, que les intérêts économiques des peuples ne soient, pour la plus large part, antagonistes. Et il sera certes, plus aisé de se mettre d'accord sur des questions générales de politique extérieure que de régler, sans les léser, les intérêts de chacun.
On peut donc poser en principe que si, déjà, le règlement des comptes présentera des difficultés multiples au point de vue politique, il en sera bien autrement encore quand viendra le moment de régler l'important chapitre des relations économiques entre les peuples alliés.
Pour arriver à des solutions qui puissent assurer notre avenir il est avant tout nécessaire que nous sachions nettement ce que nous voulons, que nous définissions vers quelle orientation nous devons marcher et surtout quelle voie nous allons suivre pour atteindre, au mieux et au plus vite, le but de nos destinées.
Graves problèmes. Loin de moi la témérité d'en vouloir tracer le programme et à plus forte raison d'essayer d'indiquer les solutions possibles. Mais du moins il semble nécessaire de connaître, dans tous leurs détails, quelques-unes des causes qui peuvent influer sur les déterminations à prendre. Il apparaît, par suite, qu'il convient de préciser exactement l'ensemble des causes agissantes. Tout d'abord apparaîtront à l'esprit celles qui ont jusqu'à présent servi de base à l'organisation même, à la consolidation, à l'accroissement de notre fortune, c'est ce que l'on peut désigner sous le nom d'ensemble de : notre force passée. Et de suite se pose la question de savoir si le pur et simple développement de ces forces passées peut suffire pour répondre aux exigences de l'heure présente et aussi de l'avenir. Il semble qu'il serait bien téméraire de le prétendre.
Les modifications apportées, aussi bien à notre façon de vivre, qu'aux exigences lourdes d'un renchérissement qui, pour une bonne part, restera définitivement acquis et qui pour l'autre même ne s'atténuera qu'au cours de nombreuses années,
imposeront la nécessité de moyens d'existence profondément modifiés. Alors deux solutions apparaissent pour atteindre le but. Elles conduisent par des chemins diamétralement opposés.
Lorsque l'homme est aux prises avec les difficultés de la vie il songe à atténuer la rigueur des exigences matérielles par des moyens qui découlent de ses aptitudes mêmes et de son esprit de soumission ou de combativité. Si, lassé, désabusé, non confiant dans sa force, il n'a pas le courage de réagir, il adoptera la solution qui consiste à réduire ses dépenses par le moyen des plus rigoureuses économies. Il se rationnera, il éloignera de lui tout ce qui, en rendant la vie plus agréable, apporte à l'esprit une action plus vive. C'est l'enlisement voulu, méthodique, progressif qui conduit par l'amoindrissement moral et matériel à la déchéance.
Que si, au contraire, il est doué d'un tempérament plus fort, d'une mâle énergie, d'une volonté tenace, il s'ingéniera à trouver le moyen d'assurer à lui-même, et aux siens, une existence meilleure en créant des ressources nouvelles qu'il saura faire naître par un louable effort de volonté et un labeur qui triomphera de tous les obstacles.
C'est là une méthode générale qui s'applique aussi bien à la nation qu'aux éléments individuels qui la composent. Et si aujourd'hui il nous faut choisir entre les deux systèmes qui se présentent à nous, qui donc oserait donner le conseil de
suivre la « théorie du moindre effort » plutôt que d'assurer notre développement par la création de ressources nouvelles qui nous donneront le moyen d'affirmer toute notre force et d'acquérir, de haute lutte peut-être, mais sûrement et glorieusement, la place qui doit nous revenir dans le monde ?
Veut-on jeter les yeux sur ce qu'étaient avant la guerre les bases de notre richesse? Nul n'oserait prétendre qu'elles sont dues au large développement de nos industries nationales. Et pourtant nous aurions, chez nous-même, trouvé les bases de la plupart des grandes productions qui ont depuis la seconde moitié du siècle dernier révolutionné le monde.
Un de nos plus grands défauts est d'ignorer ceux qui ont été, par leur science, par leurs découvertes, les précurseurs de toutes les grandes inventions modernes. Trop facilement nous sommes enclins à la critique et nous ressemblons fort, en tant que nation, à ce pamphlétaire qui, ne trouvant de sujet à sa satire, se décriait lui-même. Si connaître ses défauts est une vertu, méconnaître ses qualités est une bien grave erreur, car c'est se retirer à soi-même tout esprit d'entreprise et d'initiative, c'est en même temps l'enlever aux autres. Non certes, on ne nous fera pas le reproche, qui serait bien immérité, de, nous glorifier, et nous poussons bien loin, trop loin même, les principes du : propria laus sordet. Notre esprit
empreint d'un scepticisme excessif nous a fait dire, et, qui pis est, appliquer sans cesse, l'adage du « nul n'est prophète en son pays ». Ce doute de nous-mêmes, nous le poussons si loin que nous devons y chercher pour la plus grande part, peut-être, la cause de la stérilisation de nos efforts. Que de fois n'avons-nous pas vu des bases d'industries n'être admises et appliquées chez nous que lorsque l'enseignement nous en est revenu de l'étranger... après qu'elles ont été inventées chez nous !
Méfions-nous, de ce terrible sentiment de dénigrement qui a, pour corollaire, l'admiration de ce qui vient de l'étranger. De là est venue notre faiblesse industrielle. De là aussi est née la force productrice de nos rivaux qui ont su profiter de notre défaut et s'empresser de « démarquer le linge ». Que de fois nous nous sommes ainsi laissé faire et, suivant l'expression vulgaire, « refaire » aussi.
11 est à écrire, le livre qui retracera l'histoire de nos chercheurs, de nos inventeurs, de nos savants, de nos explorateurs, de nos précurseurs en toutes choses. Leurs travaux, le dur et ingrat labeur, sont restés, chez nous, sans gloire et qui pis est, peut-être, sans récompense, comme sans déduction pratiqué. Peut-être serait-il redoutable de dresser la liste de ces novateurs de tous rangs, morts dans la plus noire misère. Ce serait mettre à nu une de nos plaies. Cependant ne serait-il pas
salutaire d'apporter à ce mal l'action bienfaisante du grand air et de la pleine lumière qui, souvent, guérissent les plaies paraissant les plus incurables ?
Voyez comment l'Angleterre ou l'Allemagne ont, de toujours, traité ceux qui ont apporté au pays le concours de leur talent, de leur savoir ou de leur énergie. En Angleterre tout se récompense par un don national qui permet à celui qui a servi utilement la Patrie de terminer à l'abri du besoin, souvent même dans l'aisance, une vie laborieuse. Veut-on un exemple pris entre cent ? 11 nous paraît plus caractéristique que tout autre et plus ignoré encore que la généralité des cas.
Citons donc.
Stanley venait de parcourir le « continent mystérieux ». On fit en son honneur des fêtes sans précédent et cependant l'habileté de Brazza, la mise à jour, par Casati, de ses procédés de conquêtes avaient sans doute quelque peu terni les rayons de sa gloire. Largement doté de revenus princiers qui lui furent servis par l'Etat, il termina dans les honneurs une existence dont les privilèges le récompensaient largement de ses vigoureux efforts. Ennobli par le roi, il repose dans l'abbaye de Westminster.
Foureau, après quinze ans de labeur opiniâtre et de nombreux voyages dans le terrible pays de la soif et de la mort, obtient enfin, grâce au legs privé institué par Renoult des Orgeries dont
disposait la Société de Géographie et auxquels vinrent s'ajouter quelques maigres subsides des ministères, de réaliser son rêve caressé chèrement, patiemment préparé, par tant de voyages préliminaires, par tant d'études méthodiquement conduites, par tant de cartes dressées avec une admirable prévision, la grande traversée du Sahara. Au prix d'une énergie au-dessus de tout éloge il remplit son programme de points en points. Il aboutit au Tchad. Là ce qui reste de ses effectifs se joint à la mission Joualand venue du Soudan occidental et aux forces amenées du Congo par Gentil. Rabah, le grand conquérant noir qui désolait toutes les contrées de l'Afrique centrale est tué, ses troupes dispersées. Le centre africain revient à la vie. Le commandant Lamy, compagnon de Foureau, périt glorieusement dans l'action.
Foureau revient en France. Je n'oublierai jamais le retour de mon ami. Nous étions tout au plus une centaine à l'attendre à la descente du train. Et là j'entends le ministre venu pour le recevoir lui demander : « Comptez-vous repartir ? » Et lui simplement répondit : « M. le ministre, j'ai cinquante ans et voilà vingt ans que je voyage dans le Sahara. »
Demander à Foureau s'il repartirait ? quelle ironie amèreî N'était-ce pas méconnaître la valeur de ce suprême effort qui nous ouvrait le cœur de l'Afrique. N'était-ce pas rabaisser le prix de ce
chel-d'œuvre de patience, de force indomptable, d'énergie virile qui aurait dû se terminer pour son auteur dans une apothéose de pure et juste gloire ?
L'Académie des sciences, émue de la situation modeste dans laquelle se trouvait notre grand explorateur, car ces voyages coûtent à leurs auteurs, mais, chez nous, ne rapportent jamais rien, eut la délicate pensée de lui attribuer un prix auquel s'ajoutait une somme de cinquante mille francs. Et ce fut tout. L'Etat ne. lui accorda rien. Sans doute on comptait que le don de la somme offerte par l'institut suffisait.
Gela me rappelle ce geste de notre éternel Joseph Prudhomme qui, voyant un mendiant, va à lui et lui dit sévèrement : « Gomment, vous demandez l'aumône, mais les lois et la morale l'interdisent ». Puis dans un mouvement de générosité il lui donne deux sous ajoutant: « Tenez prenez ceci, mais ne mendiez plus. »
Et lorsque peu d'années après, nous conduisîmes à sa dernière demeure celui qui avait donné au pays un territoire immense et le meilleur de sa vie, nous étions peu nombreux et nulle pompe officielle n'honorait le convoi. Qui peut dire aujourd'hui où repose ce héros qui fut un grand citoyen français ? Sa dépouille n'aurait-elle pas mérité de reposer au Panthéon où ses hautes qualités morales et la gloire qui s'attache à son nom n'auraient certes pas diminué l'éclat du ceiK an de ceux qui y reposent.
Si ce fait était isolé on pourrait dire : c'est une erreur, mais il s'accompagne de tant d'autres que l'on n'aurait que l'embarras du choix pour citer tous les cas où les inventeurs, où les propagateurs d'idées nouvelles sont morts à la peine et n'ont acquis de juste renom que longtemps après leur disparition. Ils sont la grande exception ceux qui, comme Chevreul ou Pasteur, ont pu, de leur vivant, assister au triomphe de leurs idées et voir appliquer dans la pratique les découvertes que leur génie avait su indiquer et préciser. Combien d'autres dont les travaux ont apporté au monde entier des bienfaits d'une inestimable valeur, ont disparu sans recevoir la récompense de leurs travaux ! Il en est certes, et combien, dont les applications connues de tous sont pour tout le monde d'origine ignorée.
Qui donc mettra un nom sur l'auteur des merveilleuses applications du froid ? Et pourtant que ne lui doit-on? Sur cette découverte repose notre alimentation meilleure, notre hygiène plus grande et le développement d'industries considérables. Et cependant Tellier est mort, il y a peu d'années, dans la plus noire misère.
Sait-on davantage qui fut l'auteur de l'importante découverte des phosphates del' Afrique du Nord? Et cependant ce fut et ce sera encore pour longtemps une source intense de richesses. Puis, encore, c'est à ces phosphates que nous devons les rendements meilleurs de nos terres, le déve-
loppenient et la beauté de nos cultures. Et cependant ce n'est pas Thomas qui a tiré le profit des indications qu'il avait généreusement données.
Car c'est là encore une des caractéristiques de nos savants : ils travaillent pour l'humanité et non pour eux. Quand, en Allemagne, un herr professor découvre un fait nouveau quel qu'il soit, serait-il môme de nature à soulager les maux de l'humanité, immédiatement il le commercialise. Un brevet le met à l'abri de la concurrence. Des capitalistes s'empressent de lui offrir tous les fonds nécessaires à l'exploitation de sa découverte. Des industriels offrent à l'inventeur lui-même des situations largement rétribuées et l'Etat non soulement autorise les professeurs d'université à diriger des exploitations industrielles, mais les encourage à entrer dans cette voie.
Il en est tout autrement chez nous. Des règlements d'administrations interdisent aux fonctionnaires et même aux professeurs des établissements scientifiques de se livrer à l'exploitation de leurs découvertes en acceptant des situations dans les entreprises industrielles ou financières. Aussi estil de coutume courante, dans le monde scientifique, quand une découverte jaillit d'en faire connaître tous les détails par une communication présentée à une de nos académies.
Le résultat de cette façon de procéder est généralement déplorable et dans tous les cas porte un sérieux préjudice et à l'industrie nationale et
à l'inventeur lui-même qui n'en tirent, ni l'un ni l'autre, aucun profit.
Nombreux sont les exemples qui le démontrent, et il est surprenant de voir combien de grandes découvertes faites chez nous n'ont reçu d'application qu'à l'étranger ou n'ont été appliquées chez nous qu'après avoir été exploitées au dehors.
On a oublié les admirables travaux de Ghevreul sur les matières colorantes. Elles ont devancé, et de combien, toutes les applications qui ont fait la fortune d'une des plus grosses industries allemandes. Lorsque Moissan mit définitivement au point son four électrique, il en divulgua les secrets dans un remarquable mémoire, et, pas un instant ne lui vint à l'esprit l'idée d'en tirer directement parti. N'en fut-il pas de même de Curie et de Becquerel avec le radium. Peltier et Gaventou ont-ils gardé par devers eux, pour en tirer profit, leur admirable découverte des propriétés curatives de la quinine? La note serait longue s'il fallait seulement signaler les principaux savants semant ainsi d'une main généreuse et largement ouverte les germes de vie, de fortune ou de bienêtre dans un admirable geste de complète abnégation.
Et c'est ce geste qui caractérise l'esprit français. Oui, certes, il y aurait plus de profit à agir autrement, et nous devons nous méfier de notre premier mouvement toujours large, généreux jusqu'à l'excès. Et ne pensons pas qu'il y ait intérêt,
2't NOTRE FORCE FUTURE
même abstraction faite de soi-même, à agir ainsi. J'en citerai un exemple qui me parait absolument démonstratif.
Au cours de ses remarquables travaux Achille Miintz qui fut un des savants qui contribuèrent le plus largement à doter la science agronomique moderne de découvertes de premier ordre étudia spécialement la nitrification intensive et rétablissement des nitrières à grands rendements. 11 établit comment dans le cas de guerre, alors que les arrivages du Chili viendraient à faire défaut, la France pourrait établir de ces nitrières. Ses conclusions avaient une portée pratique considérable, et le mémoire qu'il publia en 1905 sur la nitrification intensive et l'établissement des nitrières à grands rendements fit sensation dans le monde scientifique.
Gomme il venait de présenter son mémoire à l'académie je lui demandai : Vous êtes-vous couvert par un brevet?
— Un brevet, mais pourquoi faire?
— Mais pour garantir la propriété de votre remarquable découverte à la France et à vousmême.
Et simplement avec, peut-on dire, toute la naïveté du savant, il me répondit :
— Vous avez sans doute raison, mais je n'y avais pas pensé.
La conséquence prévue ne manqua pas de se produire. Le procédé de Miintz fut appliqué dans
les pays Scandinaves et en Allemagne et ne trouva aucune faveur chez nous. Les capitalistes ne voulaient s'engager dans l'exploitation des procédés qui n'étaient pas garantis par un brevet.
Ce simple exemple, qu'il serait aisé de faire suivre d'un grand nombre d'autres, conduit à constater l'énorme distance qui jusqu'à présent a séparé le savant de l'industriel. 11 est juste d'ajouter que l'éloignement de l'industriel au savant est resté, jusque avant la guerre, tout aussi grand. Depuis lors il semble s'être opéré des modifications heureuses.
Il faut que la guerre comble le fossé qui sépare la science de l'industrie. Il est indispensable que la science qui est à la base non seulement de la découverte de tous les procédés nouveaux, mais aussi de leurs applications et des moyens de les industrialiser, pénètre, par la grande porte, largement ouverte, dans l'usine, chez l'industriel. Il faut que celui-ci comprenne tout l'intérêt qu'il a à prendre sans cesse comme guide le savant dont les conseils le conduiront, par la voie la plus courte, aux résultats les meilleurs. Il faut que le jour vienne où l'industriel et le savant parleront le même langage, auront les mêmes méthodes pour arriver au même but. De ce jour la France sera forte de toute sa puissance productrice venue de ses laboratoires, des travaux qui s'y exécutent, des découvertes qui y naissent chaque jour et qui, enfin, passant intégralement dans son industrie,
l'imprégneront dune vigueur nouvelle lui permettant de soutenir victorieusement encore, la lutte qui se prépare pour après que sera venue la paix des armes.
Mais pour arriver à ce résultat il est nécessaire que nous prenions confiance en nous-mêmes. Car s'il est dangereux de trop présumer de ses forces et surtout de s'enorgueillir d'hypothétiques mérites, il ne Test pas moins de mésestimer notre propre talent pour réserver toute notre admiration et nos louanges à ce qui vient du dehors.
Au surplus, pas plus dans l'industrie qu'en toute autre matière, il n'est de méthodes uniques. Et de même que dans les arts chaque école a ses qualités, de même dans la production positive il peut exister des procédés d'organisation qui se devront inspirer des capacités individuelles aussi bien que de l'ensemble des circonstances économiques qui peuvent dominer la production. Autant les bases mêmes d'organisation ne doivent jamais être méconnues et devront toujours présider à la création des branches de l'activité humaine, autant celles-ci devront s'inspirer des circonstances et conserver une souplesse suffisante pour s'adapter aux dominantes du milieu ambiant.
Trop souvent on nous a opposé les méthodes allemandes. Nier qu'en Allemagne elles ont conduit à des résultats parfois remarquables ce serait nier l'évidence. Mais de là à conclure que nous de-
vons les calquer et les transporter d'une pièce, chez nous, ce serait commettre une grave erreur. On admire, par exemple, l'organisation des laboratoires allemands qui comportent dans certaines industries plus d'une centaine de chimistes. Ceuxci sont divisés par groupes. Chacun d'eux a une tâche nettement circonscrite. Ils sont spécialisés dans un compartiment très étroit. Rien n'est livré à leur initiative en dehors du champ limité qui est assigné à leurs investigations.
On peut comparer cette organisation à celle d'une ruche ou d'une termitière, où chaque catégorie d'insectes a une fonction à laquelle ses aptitudes se sont adaptées. C'est la loi de la division du travail poussée jusqu'à ses dernières limites puisqu'elle atteint non seulement la spécialisation de la fonction, mais même l'adaptation par disposition ou développement des organes. Rien n'est instructif comme de suivre l'évolution de ces insectes, et les livres de notre célèbre entomologiste Fabre en montrent les surprenantes lois.
J'ai eu pour mon compte l'occasion d'observer, au Soudan, la formation de formidables fourmilières et les migrations de leurs habitants qui s'avancent en rangs tellement serrés qu'ils forment un véritable bandeau qui progresse droit son chemin, flanqué de ceux des sujets adaptés à la lutte et armés de mandibules robustes dont nous eûmes souvent à souffrir.
Telle est la spécialisation poussée jusque dans ses dernières limites. La nature l'a dès longtemps créée, et nous en retrouvons des exemples non moins remarquables dans le règne végétal où à chaque plante est dévolue une fonction spéciale. Les économistes tels que Bastiat, en préconisant cette méthode dans le travail, n'ont donc eu qu'à s'inspirer des enseignements que nous donne le grand livre de la nature quand on sait y lire et l'ouvrir à la bonne page.
Les Allemands semblent avoir poussé jusque dans ses dernières limites cette spécialisation et leur évolution scientifique s'en ressent. Chaque attaché à un laboratoire a une fonction spéciale. Il ne connaît que le fragment de recherche auquel il est affecté. Ses découvertes se limitent à la tâche qui lui est dévolue et il en reporte les constatations à son chef, pour lequel il travaille. Ce dernier a ainsi la besogne toute préparée et il lui appartient de déduire les conséquences des recherches de ses multiples ouvriers auxquels on ne peut donner le titre de collaborateurs car ils ignorent la pensée du maître à qui il est loisible de cacher à ses subordonnés, la conséquence de leurs travaux fragmentaires qui ne forment jamais un tout dont on puisse tirer un parti direct.
Aussi, celui qui a participé à la découverte d'un fait nouveau pouvant recevoir des applications pratiques, donc lucratives, participe rarement à
la publication de ses découvertes et n'en reçoit jamais la récompense morale, par la notoriété qui s'attache à la nouveauté des faits découverts.
Peut-être trouvera-t-on que ces méthodes de travail sont celles qui conduisent aux plus rapides et plus nombreux résultats. Il est possible que telle en soit la conséquence dans les déductions matérielles, mais l'on peut affirmer qu'il en est tout autrement au point de vue du but général à atteindre. Car si cette organisation conduit à des applications immédiates il est impossible de soutenir qu'elle forme l'esprit de ceux qui y sont astreints. Elle peut être excellente chez l'Allemand dont l'esprit n'est généralement pas délié, primesautier et ouvert aux vues de large envergure. Elle serait détestable chez nous où les résultats remarquables qui sont obtenus sans cesse dans les découvertes de la science découlent de la collaboration intime et étroite, de la communauté de vue, de pensées, de sentiments qui existe entre l'attaché et le maître que ses assistants appellent familièrement « le patron » et qui reste, toute sa vie durant, le véritable guide et l'ami de ses élèves. C'est que chacun de ceux-ci connaît toute la pensée de ce maître. Et c'est ainsi qu'il se crée de véritables familles scientifiques qui assurent la tradition, la perpétuité de l'effort et qui ont pour conséquence l'enchaînement des décou-* vertes.
C'est ainsi que le génie d'un Pasteur passe dans
l'esprit d'un Duclaux et se transmet à un Roux. L'homme disparaît, son esprit, sa force productive, son âme scientifique restent, se perpétuent et fructifient sans cesse.
La voilà la méthode française. Veut-on prétendre que nous la devons abandonner pour adopteg? celle des Allemands ? Nous ne pourrions commettre de plus lourde erreur.
Au surplus la nôtre a donné ses preuves et il serait facile de montrer quel nombre considérable de découvertes, faites chez nous, ont été appliquées d'abord outre-Rhin pour nous revenir ensuite. Ceci peut conduire à la déduction que nos méthodes de recherches sont bonnes, et dans tous les cas elles ont l'avantage d'être adaptées à nos aptitudes, à nos esprits et à nos mœurs. Si donc nos industries n'ont pas donné des résultats en rapport avec la masse énorme des travaux et découvertes de nos savants, c'est pour une tout autre cause, et il semble incontestable qu'une de ces raisons réside dans le manque d'esprit scientifique, apporté à l'usine, aussi bien qu'au manque d'esprit pratique, c'est-à-dire tourné vers les résultats immédiats dans la plupart des laboratoires.
Cependant il faut reconnaître qu'il est de remarquables exceptions et plus d'un de nos grands maîtres s'est efforcé de diriger l'effort vers les conclusions d'ordre pratique.
Je n'ai pas oublié les leçons du maître éminent que fut Sainte-Glaire Devillequi disait : « L'indus-
trie de l'avenir devra tenir le plus grand compte des sous-produits. De leur utilisation peut dépendre le succès de l'entreprise. » Ni non plus celles de l'illustre Pasteur, disant dans une de ses leçons: « Quand deux voies de recherches A et B s'offrent à moi et que j'entrevois plus d'applications en B qu'en A je n'hésite pas à abandonner cette dernière pour suivre la question B. »
Nous n'avons pas su assez profiter de ces conseils venus de si haut. C'est que nous comptons toujours sur la solution que l'esprit inventif et prime-sautier avec sa souplesse qui sera si besoin, doublé d'énergie et de volonté, nous apportera au moment voulu.
Cette guerre, elle-même, n'est-elle pas le plus remarquable exemple de « débrouillage » qui existe ? Nous avons tout improvisé et nous avons tenu. Et c'est parce que nous avons tenu que nous avons inspiré aux nations, qui peu à peu se sont groupées autour de nous, une confiance chaque jour grandie et une admiration pour la valeur de tous ces soldats qui, de pacifiques citoyens qu'ils étaient la veille, sont devenus de merveilleux guerriers quand il s'est agi de défendre le sol sacré de la patrie.
Quand on écrira l'histoire économique de cette guerre, on sera étonné d'apprendre tout ce qu'il a fallu créer et comment, avec quelle étonnante souplesse d'esprit on a improvisé. C'est de là qu'est venue la plus grande part de nos succès. Et il
n'est pas exagéré de dire que c'est à cette improvisation que nous devons la victoire. Nous n'avions rien au début, et la déclaration des hostilités nous a pris au dépourvu. Pas d'armement, pas de matériel, pas de matières premières pour fabriquer nos poudres. Sait-on d'où nous tirions le phénol, base de la fabrication d'explosifs et même ces explosifs eux-mêmes ? Pour une bonne part d'Allemagne. Et, à un moment, l'aDgoissant problème de savoir comment les produire était posé. L'Amérique pourvoyait pour une part à nos besoins et cette part pouvait elle-même nous faire défaut avant la participation de ce grand peuple à la guerre.
Alors nos chimistes et nos ingénieurs se sont mis à l'œuvre et, de toutes pièces, par une admirable synthèse, on a fabriqué des phénols purs, donnant à nos explosifs la supériorité qu'on leur reconnaît. L'alcool, lui aussi, transformé en éther, était indispensable pour la fabrication des poudres. Notre production en était insuffisante. Alors toutes nos betteraves, productrices de-sucre, ont été distillées. En même temps, le riz d'Indo-Ghine, le manioc de Madagascar, le mil du Soudan sont venus apporter un important appoint à nos distilleries qui se sont transformées pour traiter les matières les plus diverses et jusqu'aux pommes de la Normandie et de la Bretagne, aux figues d'Algérie, aux caroubes de Tunisie et aux dattes du Sahara.
Mais cette transformation de la matière sucrée
en alcool fît une grande brèche dans la production du sucre de consommation. On décida de le remplacer par de la saccharine. Improviser cette fabrication n'était pas chose aisée. Prohibée dans l'usage courant, avant la guerre, il n'existait pour la produire industriellement ni appareils, ni matière première. Le permanganate de potasse,. base indispensable de cette fabrication, manquait totalement. C'était, en effet, les importants gisements de potasse de Stassfurt et en Alsace de Soultz et de Cernay, qui nous approvisionnaient ; on eut recours aux gisements de natron des régions sahariennes et qui, jusque-là, étaient inexploités.
Ne sont-ce pas là de remarquables exemples d'initiative? Et cette guerre n'a-t-elle pas été faite tout entière d'improvisations? Nous avons su parer à tous les besoins d'une lutte dont nous ne soupçonnions ni la durée, ni la rigueur. Pour répondre aux procédés barbares de l'ennemi nous avons dû forger des armes nouvelles sahs lesquelles nous aurions retardé encore l'heure de la victoire.
La nécessité de Ces adaptations nous a conduits, malgré les difficultés qu'imposent la pénurie de la main-d'œuvre et la rareté des matériaux, à construire de nombreuses usines. Elles ne sont, certes, pas comparables aux gigantesques organisations qui existent en Allemagne. Mais faut -il penser qu'il n'est point de salut en dehors des groupements qui réunissent des centaines de millions ?
Cela ne semble nullement [démontré et si certes les frais généraux pèsent plus lourdement sur des entreprises trop étriquées, par contre les risques peuvent devenir plus grands quand les proportions dépassent certaines limites. Que les circonstances économiques viennent à changer, et telle fabrication peut se trouver subitement modifiée ou même abolie et les conséquences peuvent en être désastreuses pour les capitaux qui se sont engagés dans de trop larges mesures.
La guerre va se charger, sans doute, de démontrer qu'il en peut être ainsi et les très grandes entreprises allemandes peuvent se trouver, soudain, dans une situation précaire si les débouchés ou les matières premières viennent à leur faire défaut.
C'est, semble-t-il, toujours une erreur que de vouloir calquer fidèlement les méthodes employées par d'autres peuples. L'habileté consiste à les adapter aux aptitudes et aux possibilités productrices de la nation. Les grandes directives peuvent rester les mêmes, mais s'imaginer que le succès d'une entreprise, quelle qu'elle soit, doit nécessairement se renouveler quand on vient à la calquer sur des entreprises similaires alors que les circonstances qui l'entourent et qui créent le milieu, sont autres, est une de ces erreurs que nous avons trop souvent commises et j'aurai l'occasion d'en citer des exemples et d'en montrer les fâcheuses conséquences, lorsque nous avons voulu,
en particulier, les transplanter dans nos colonies. Certes il ne faut pas nous leurrer et déclarer que tout est parfait chez nous. Connaître ses défauts conduit vite à les atténuer sinon à les déraciner. Mais, d'autre part, ne pas savoir apprécier ses qualités est non moins dangereux car c'est annihiler une force qui doit être la base de toute entreprise : la confiance en soi. C'est le seul moyen de l'imposer aux autres et de réussir.