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PROVINCES EN

La pauvre et dure Bretagne, Télément résistant de la France, étend ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son étendue géologique. Toutefois d'Angers à Rennes, c'est un pays disputé et flottant, un border comme celui d'Angleterre et d'Ecosse, qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne bretonnante, race rude de grande noblesse, d'une finesse de caillou. Les paysans qu'on

1. Michelet venait de parcourir tout ce pays accompagne de son élève et ami, M. Chéruel.

rencontre, sérieux, les cheveux noirs, la figure sèche, vous regardent obliquement. Les femmes frappées de méridionalité, quelquefois jolies. Mais ce n'est pas la longue figure des Normandes. Ici, le visage est rond. Imaginatifs et spirituels, ces descendants des opiniâtres Kymris n'en aiment pas moins Timpossible, les causes perdues. Si le Breton perd tant de choses, sa langue, son costume, une lui reste, le caractère. Ce pays a été longtemps étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état primitif; peu français, tant il est gaulois, il nous aurait échappé plus d'une fois si nous ne l'avions tenu serré, comme dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie rude et fort : Nantes et Saint-Malo, Rennes ^t Brest.

Et pourtant, cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance commença par le breton Noménoé; il se mit à la tête du peuple, battit les Northmans, défendit contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne.

Les Anglais furent repoussés au xiv® siècle par Duguesclin; au xvn% poursuivis sur toutes les mers par Duguay-Trouin.

Les guerres de la liberté religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en croit la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo : La garde meurt et ne se rend pas.

Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pelage, qui alluma l'étincelle dont s'éclaira tout l'Occident, qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le Breton Abailard et le Breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indique assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue.

Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne,

est marqué au dernier siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis et Lamétrie, a donné, de nos jours, Chateaubriand et Lamennais.

Jetons maintenant un rapide coup d'oeil sur la contrée.

A ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le Bocage vendéen ; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des corsaires et celle des négriers *. L'aspect de Saint- Malo est singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans les tableaux, dans les monuments. Petite ville, riche, sombre et triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre était le bon temps pour Saint-Malo; ils ne connaissaient pas de plus charmante fête; ils préparaient ainsi leurs corsaires, organisaient bourgeoisement à leur

1. Ce sont deux faits incontestables. Mais que ne faudraitil pas ajouter, si Ton voulait rendre justice à ces deux villes, et leur payer tout ce que leur doit la France?

profit l'héroïsme et la mort. De Saint-Malo, Dqguay-Trouin et tant d'autres héros de la marine.

A l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et raisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout de la France : tout cela <lans un port serré, où Ton étouffe entre deux montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux vaisseaux de haut bord; il semble que ces lourdes masses vont venir à vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi porté à l'Angleterre et à la nature.

C'est justement à cette pointe où la mer, échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il est bien gardé. L'on n'y entrera pas; mais l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri là la passe de Brest. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante embarcations chaque hiver *.

1. Aujourd'hui que la navigation a tant augmenté, les sinistres doivent être plus nombreux.

La rareté de nos ports si clairsemés, de Brest à Saint-Malo, à Cherbourg, au Havre, la difficulté de leurs entrées, leur ensablement, montrent que la mer n'aime pas la France; elle est anglaise d'inclination. L'Angleterre regarde de partout rOcéan; nous, nous avons à peine de petites fenêtres percées sur lui, à travers nos falaises et nos rochers. La Bretagne est pis qu'une île : ni fleuve, ni port; nul accès ni par terre ni par mer.

Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux ennemis sont en face : la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les sœurs sont en prières. Et même dans les moments de trêve, quand l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir en soi : Tristis usque ad mortemf

C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. Naguère encore, dès que la mer leur jetait un pauvre vaisseau, ils couraient à la côte, hommes,

LA BRETAGNE 4t

femmes et enfants; ils tombaient sur cette curée. On assure qu'ils n'attendaient pas toujours le naufrage. Tout vaisseau était un ennemi. Souvent, dit-on, une vache, promenant à ses cornes un fanal mouvant, l'amenait sur les écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! * L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn, pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux rochers rouges où s'abîme Venfer de Plogoff, à côté de la baie des Trépassés, où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles? C'est un proverbe breton : « Nul n'a passé le Raz sans mal ou sans frayeur. » Et encore : « Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz,. « mon vaisseau est si petit et la mer est si « grande *. »

1. Du reste, il semblait que le bris fût une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible droit était l'un des privilèges féodaux les plus lucratifs. On sait le mot de ce comte de Léon, enrichi par son écueil : « J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des rois. r>

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