Les choses ont changé. Aujourd'hui la France s'avance
Là, la nature expire, rhumanité devient morne et froide. Nulle poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les filles font, sans rougir, les démarches pour leur mariage. La femme y travaille plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont d'une étrange petitesse dans ces îles. ^
Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à cette hauteur de trois cents pieds, d'oii nous voyons sept lieues de côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de Sein, triste banc de sable sans arbres et presque
en mer pour recueillir les vaisseaux, éclairant d'un soin admirable toutes les pointes de la Bretagne. A l'avant-garde de Brest, à Saint-Mathieu, à Pennemark, à l'île de Sein, tout est couronné de feux, tous différents, par éclairs de minutes ou de secondes qui avertissent de tous côtés le navigateur.
sans abri; quelques familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Broceliande, sous la fatale pierre où sa Yyvyan Ta enchanté. Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux de la tempête, sont les crierien, ombres des nau- 'fragés qui demandent la sépulture.
A Lanvau, près de Brest, s'élève, comme la borne du continent, une grande pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments, rudes et muettes pierres qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de
la route dans des landes couvertes de houx et de chardons.
Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, quoi qu on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque chose de singulièrement rude et rebutant.
Ce sont de grosses pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. Il semble qu'on ait tiré parti des rocs, sur place, en les arrondissant, en fouillant en dessous et en les étayant de pierres.
On croit sentir dans ce premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montaprnes en filant, ont apporté ces
rocs dans leur tablier. Ces pierres éparses sont toutes une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers Morlaix, témoig-ne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a été avalé par la lune.
On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le théâtre môme des guerres bretonnes, aux roches d'Auray, aux plages de Quiberon, de Saint-Michel-en-Grève, où le duc fratricide rencontra le moine noir.
Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues de là, les grands monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces villages, assis à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, avec ses îles du Morbihan, plus nombreuses quil n'y a de jours dans Van,
Il tombait du brouillard, comme il y en a sur «es côtes la moitié de l'année. Nous avancions en dansant, péniblement, sur les rocs, les bran- <îhes des arbres nous frappant le visage, nous lançant l'eau, déchirant les chevaux et le postillon. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et sombre manoir avec la longue avenue
de chênes qui s*est relig-ieusement conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres même ne s'élèvent jamais bien haut. Rien du grandiose des forêts et des châteaux normands. Les manoirs bretons semblent plus compter pour leur défense sur la difficulté des approches, sur les forêts broussailleuses, les marais qui les cachent que sur une position élevée. De temps en temps un paysan au nez pointu qui passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son œil oblique d'oiseau de nuit. Cette figure explique le fameux cri de guerre, le nom de chouans, que leur donnaient les bleus. Point de maisons sur les chemins ; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses plantes jaunes *; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance, affligent l'œil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de paille et de fleurs dont se pare la folle d'Hamlet. En avançant vers Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, trapues