La Fontaine
Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse et la Seine avec la Marne, son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour arriver avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu en collines dans rile-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête basse, en face de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en de longues ondes de magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de Normandie *.
1. Du côté de Coutances particulièrement, les figures et I* paysage sont singulièrement anj;!.iis.
Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle? Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon une imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, qui a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève acerbe est la même des deux côtés du détroit. Gaen, la ville de sapience, conserve le grand monument de la fiscalité anglo- normande, l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n'a rien à envier, les bonnes traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, quelques articles du Code civil.
Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture, industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan va parfois au snblime : témoin tant d'héroïques marins*, témoin le grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la Bretagne.
Le vieux poème de Rou paraît au xif siècle avec Abailard ; au xvn^ siècle , Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la grande et féconde idéalité est refusée au géum normand. Il se dresse haut, mais tombe vite. Il tombe dans l'indigente correction de Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai. dans les ingénieuses recherches de La Bruyère et de Fontenelle. Les héros même du grand Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent volontiers d'insipides plaideurs, livrés aux subtilités d'une dialectique vaine et stérile.
1. Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les Portugais la routes des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret, qu'ils en ont perdu la gloire.
Chez le Northman du ix^ et du x" siècle, Télément neustrien dominait de beaucoup Télément Scandinave. Sans doute, à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures en forme d'écaillés, avec leurs casques pointus et leurs nazaires, on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant ils parlaient français dès la troisième génération et n'avaient plus personne parmi eux qui entendît le danois; ils étaient obligés d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux, petite colonie de la première invasion, qui garda sa langue au moins cinq cents ans.
Les Northmans de la seconde invasion arrivèrent seuls, sans famille, et lorsqu'ils furent soûls de pillage, lorsqu'à force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux Romulus. Ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive nécessairement, parlèrent la langue de leur mère.
Ce génie de scribes et de légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons chez eux dès leur établissement. C'est ce qui explique, en partie, la multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un peuple qui n'était pas autrement dévot. Le moine Guil-
laume de Poitiers dit que la Normandie était une Egypte par la multitude des monastères. Ces monastères étaient des écoles d'écriture, de philosophie, d'art et de droit.
Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des héros de chevalerie. Les ennemis des Normands, sans nier leur valeur^ ne leur attribuent point ces forces surnaturelles.
Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens Romains, scribes et chevaliers, rusés comme les prêtres et bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la lance de Judas ^ comme parle Dante.
Le héros de cette race c'est Robert l'Avisé, qui vécut quelque temps en volant des chevaux, puis passa en Sicile, la conquit sur les Arabes, se fit duc de Fouille et de Galabre, chassa l'empereur Henri IV de Rome et recueillit Grégoire YII, qui mourut chez lui à Salerne.
La Normandie était petite et la police y était trop bonne pour qu'on pût butiner grand'chose les uns sur les autres. Il fallut donc que les Northmans allassent, comme ils le disaient, gaaignant par l'Europe. Mais l'Europe féodale.
hérissée de châteaux, n'était pas, au xi* siècle, facile à parcourir. Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à chaque défilé on voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec ses varlets et ses dogues qui demandait péage ou bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout et l'homme pardessus. Il n'y avait pas beaucoup à gaaigner en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés , mais de plus affublés en pèlerins, de bourdons et coquilles. Ils prenaient même volontiers quelques moines avec eux. Alors, à qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au saint sépulcre, à Saint-Jacques de Compostelle. On respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains pèlerinages. Il n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis, c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin et l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pèlerinages étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce et gagner cent pour cent en faisant son salut.
C'est un pèlerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du sud, où ils devaient fonder un royaume.
Mais ce fut une croisade que la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. Une foule de gens d'armes affluèrent de toute l'Europe. Pour cette invasion depuis longtemps préparée, Guillaume faisait acheter les plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne. C'est peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux normands.
Au commencement du xv® siècle, ce fut le tour de la Normandie d'être conquise par l'Angleterre. Henri V, après la bataille d'Azincourt, oii resta toute la noblesse de France, fit sagement, politiquement sa conquête. D'abord, la basse Normandie, si riche! Le Calvados qui réunit toute culture tenait déjà grand marché à Caen. Puis, ce fut le tour de Rouen. Dès juin, 8000 Irlandais, presque nus, affamés, avaient été lancés sur les campagnes environnantes; ils avaient tout pris, tout mangé. La ville était sans vivres. Henri s'attendait à une résistance opiniâtre. Son attente fut surpassée. Pendant sept mois, Rouen tint en échec la grande armée
anglaise. La famine, pourtant, était horrible. Il avait fallu mettre dehors tout ce qui ne pouvait pas combattre, les bouches inutiles, 12 000 vieillards, femmes et enfants. Cette foule déplorable, reçue par les Anglais à la pointe de Fépée, passa l'hiver sous le ciel, dans le fossé, sans autre aliment que l'herbe qu'elle arrachait. —
Des femmes, hélas! y accouchèrent Alors,
on hissait le nouveau-né par des cordes pour qu!il reçût le baptême, puis on le redescendait pour qu'il allât mourir avec sa mère.
Quand ceux de la ville eurent mangé les chevaux, les chiens, les chats, et tout ce qui pouvait être un aliment, tant fùt-il immonde, il fallut bien se rendre
Charles VII, dont le règne se définit : la victoire de la France sur l'Angleterre, lui arracha des dents, trente ans plus tard, cette riche proie. Elle perdit avec l'Aquitaine, son paradis de France, la Normandie, une autre elle-même, une terre anglaise, d'aspect, de production, qu'elle devait toujours voir en face pour la regretter.
Le climat de la Normandie n'est pas tout à i fait celui de l'Angleterre. Du côté de la France,
Teau tombe en pluie plus qu'en brouillards; c'est une irrigation moins parfaite, mais qui n'est pas moins pour notre pays une source de richesse. Si vous comparez ce nord brumeux au midi, sans doute vous trouverez que les productions y sont moins variées; en recompense la nature y fait pour l'homme ce qui est en Provence, en Languedoc, son plus grand, son plus difficile travail : Virrigation,
La pluie donne à la Normandie son véritable caractère. Les animaux des prairies ont plutôt l'air de s'en réjouir comme s'ils prévoyaient que l'herbe n'en sera que plus tendre. L'humidité constante fait de cet ouest de la France un immense pâturage, d'une vie sans cesse renouvelée.
Si, partant de Paris, vous prenez, à droite, par le Vexin normand, vous verrez, dès Gisors, un changement subit se produire : la forte verdure commence, les belles carnations; les usines se multiplient le long des eaux, les fermes sur la campagne. Si, au contraire, vous suivez, à gauche, la route qui par Mantes, Vernon, Louviers et le Pont- de-l' Arche conduit à Rouen, la Normandie vous apparaît, à Louviers, noyée dans les canaux. La brique et les pommes se montrent plutôt, dès Vernon. En avançant, vous ondulez sur des terrains mollement accidentés,
médiocrement variés par la nature, mais variés 8Mt contraire par les hommes. Sur le tapis arlequiné jaune et vert, on admire Fextrême subdivision des propriétés. C'est presque du ' Lycurgue. Il semble que ce soit la saie bariolée des anciens Gaulois qu'on ait étendue sur le soi.
Ces champs, tous en parallélogrammes, vous représentent le castrum romain. La division sévère du territoire ne dut commencer qu'avec rétablissement des légions en colonies, l'égalité est le principe de l'art de l'agrimensor romain. S'il ne partage d'abord que les terres patriciennes, c'est qu'alors il n'y a point d'autre ^•opHélé.
Les plébéiens ne sont pas dans la cité. La loi impériale, c'est-à-dire plébéienne, ne fait qu'étendre cela à tous.
Les bois, produit de la nature ou de la vieille et patiente aristocratie qui imitait la nature, — se croyant éternelle comme elle, — les bois s'en vont, pour faire place aux plantes rapides et mobiles. Sur les coteaux, les falaises mieux essuyées que la plaine, plus éventées aussi, vous voyez monter le blé comme pour témoigner que l'air de mer qui le rase n'est ni froid, ni hostile.
Malgré le déboisement progressif de la Normandie, la campagne est loin de se présenter
LA NORMANDIE "Zb^J
dans l'état de nudité indigente qui attriste tant d'autres points de la France. Les longues ave nues des châteaux normands, l'épais rideau de verdure dont s'enveloppent les grandes fermes, les arbres qu'on entretient soigneusement au bas des routes et le long des cavées profondes pour soutenir les terres, les haies, enfin, partout multipliées par crainte des empiétements, font, de la basse Normandie surtout, un véritable bocage \
Dans cet occident de la France (de même en Bretagne et en Yendée), il semble qu'on ait senti la nécessité de se défendre. La propriété y est plus divisée que dans la haute Normandie^ précisément parce qu'elle l'était moins avant la Révolution. La terre, au moins en partie, a passé d'un coup aux mains de celui qui la cultive. Les longs fermages, très usités en Normandie, équivalent presque, pour le paysan, à la possession de la terre. Aussi, le sentiment de la propriété est-il en lui très vif. La finale traînante de la prononciation normande exprime, à elle seule, un retour énergique d'égoïsme.
Ce nord-ouest de la France, comme le sudouest et le sud-est, regarde la mer. Mais au
1. Le vrai bocage normand, à la porte de la Bretagne, occupe la moitié sud de trois départements (Orne, Calvados, Manche). C'est là surtout qu'il y a divisions et subdivisions de propriétés et de fermes.
nord, ce ne sont pas ces ports, ces abris admi-i râbles du midi : Marseille, Toulon, Hyères, etc.
La longue muraille des falaises normandes, incessamment battue des courants de la Manche, sapée de leurs fureurs discordantes, n'a que d'étroites percées d'un difficile accès. Ces ports imperceptibles, la mer, si l'on n'y veillait, les aurait bientôt comblés. Elle roule contre eux ses montagnes de galets; elle rétrécit l'entrée des passes par l'écroulement des falaises, un monde en démolition.
Ici, les rapports de l'homme sont visiblement bien moins avec la terre qu'avec l'Océan. Si la nature — mère impartiale — le dispense des grands labeurs agricoles dont elle accable le paysan du Midi ; si elle a fait pour lui la prairie normande, et si, après Pavoir faite, elle s'est chargée du soin de l'entretenir; si, grâce à elle, tant de bras sont libres, c'est qu'elle entend donner à l'homme du Nord une autre mission à remplir.
La Manche a longtemps été pour la population des côtes normandes, comme le golfe de Gascogne pour les Basques, une grande école d'audace et d'héroïsme. Les femmes aussi s'en mêlaient. Elles n'allaient pas à la pêche de Terre-Neuve, mais elles tissaient leur lot de filets qu'elles confiaient aux pécheurs. Ce lot
de filets était leur fief, qu'elles administraient avec la prudence de la femme de Guillaume le Conquérant.
Pourquoi la France s'est-elle désintéressée de la mer? Pourquoi cette association pacifique entre pêcheurs, celle des filets pour la pêche, sur les côtes d'Iiarfleur et de Barfleur, la plus belle à mon sens, n'existe-t-elle plus aujourd'hui que dans Thistoire? L'Océan ne seraitil donc pour nous, désormais, que Finfini stérile?
Grande race des marins normands qui la première trouva l'Amérique, fonda les comptoirs d'Afrique, conquit les deux Siciles et l'Angleterre! ne vous retrouverai-je donc plus que sur
la tapisserie de Bayeux? Qui n'a le cœur
percé, en passant des falaises aux dunes, de nos côtes si languissantes à celles d'en face qui sont si vivantes, de l'inertie de Cherbourg à la brûlante activité de Porlsmouth?
Il est pourtant visible, par le nombre innombrable des églises de Normandie, que la vie de la France, au moyen âge, était surtout à l'ouest. L'Angleterre, aux x% xn% xm*^ siècles, se vit plusieurs fois envahie; la Franfye eut alors l'avantage sur mer.
D'où vient qu'elle abandonne chaque jour davantage sa part de la vie maritime quand la
nature, l'entourant d'eau de trois côtés, lui a marqué si fortement ses destinées?
Serrée à l'est par les hautes montagnes du Dauphiné, la longue muraille du Jura et les replis des Vosges, la France, d'elle-même, se porte à Fouest, à l'Océan. La proue de son vaisseau, la granitique Bretagne, y plonge déjà tout entière à Passant des tempêtes. Derrière, la presqu'île du Cotentin se dresse comme une voile ouverte au vent. L'élan est donné et la France le suit; elle coule avec tous ses fleuves Ters cet infini de la liberté *.
1. Il suffit d'avoir remarqué la physionomie de la Bretagne pùuT qu'elle s'impose. Rien de plus expressif. Pïénez uaie carte de France suffisamment étendue et bien délimitée. Celle que j'ai sous les yeux est une carte hydrographique teintée de vert et liserée de rouge pour marquer les frontières. Ni provinces, ni départements ne sont encore indiqués, ce qui met en relief la netteté de l'ensemble. Mettez cette carte bien en face et regardez d'abord la Bretagne. N'est-ce pas, vue de profil, la tête d'un grand oiseau singulièrement animé de vie et d'action? C'est une tête d'aigle, ou plutôt, car ehe est chauve, d'un gigantesque condor âprement avide de Tinfini vers lequel il s'élance. Suivez maintenant à droite le contour de la carte, vous verrez le corps de l'oiseau se, dessiner à son tour. Il couvre toute la France. Ses vastes ailes, à demi repliées, sont chargées de toutes nos provinces du nord-est, que la bête emporte avec elle comme une proie à l'Océan. Mais la charge en est si lourde qu'elle l'oblige à se replier fortement sur elle-même pour ajouter à la puissance de l'effort. Sous cette flexion, les flancs se sont évidés... Le vide s'est creusé si profond qu'une mer tout entière y peut tenir (le golfe de Gascogne). L'élan est déjà dans la tête et dans les ailes, mais le reste du corps tient encore à la terre. On dirait qu'au moment de prendre l'essor, l'oiseau, si puissant qu'il soit, surchargé du poids énorme de tant de provinces, a
voulu s'assurer le meilleur point d'appui. Jetant, hardiment, ses puissantes serres à l'autre bout de la France, il les a plantées, non pas en bas, sur le sable de la plaine, mais em haut, sur la montagne et sur le roc, sur la cime granitique des Pyrénées. Regardez encore; non seulement cette figure d'oiseau emportant la France à l'Océan se détachera à vos yeux dans une étonnante vigueur, mais vous saisirez de plus en plus, dans tous ses mouvements, une précision, une justesse pour ainsi dire géométriques. (M"* J. M.)
Rien de plus positif et réel que le génie de notre bonne et forte Flandre; rien de plus solidement fondé, solidis fundaium ossibus intus. Sur ces grasses et plantureuses campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à Tenvi, grossissent à plaisir. Le bœuf et le cheval y gonflent, à jouer l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du département du Nord.
La force prolifique des Bolgs d'Irlande se trouve chez nos Belges de Flandre et des Pays-Bas. Dans répais limon de ces riches plaines, dans
ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand, de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente mille hommes, tous forts, bien nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes, qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de leurs mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de battre l'enclume sur la cuirasse des chevaliers, des foulons, des boulangers, qui pétrissaient l'émeute comme le pain, des bouchers qui pratiquaient sans scrupule leur métier sur des hommes.
Froidement héroïques devant la mort, on les vit, à Roosebeke, se lier les uns aux autres pour être sûrs de charger avec ensemble et de ne pas être séparés.
Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.
Peu guerriers d'ailleurs de leur nature, sauf quelques moments de colère brutale, avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros et grossiers qu'ils étaient *, ils fai-
1. Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du Mannekenpiss, le plus vieux bourgeois de la ville; on lui donne un habit neuf aux grandes fêtes.
saient merveilleusement leurs affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie, l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel, ne fut plus remarquable. Nul peuple peut-être, au moyen âge, ne comprit mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans Froissart, et dans Gommines son Machiavel. Ajoutez-y ses empereurs-historiens de Gonstantinople. Ses auteurs de fabliaux sont encore des historiens, au moins en ce qui concerne les mœurs publiques.
Mœurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère, plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature devient puissante. L'histoire, le récit, ne suffisent plus à satisfaire , le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Bologne *. L'architecture aussi prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture normande, aiguisée en
t. Né à DouaL
Ogives et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes. L'ogive s'assouplit en courbes molles , en arrondissements voluptueux. Le courbe tantôt s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante tour d'Anvers s'élève doucement étagée, comme une gigantesque corbeille tressée des joncs de l'Escaut.
Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande, éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs. Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manque la vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace pas le peuple de marbre des cités d'Italie *. Par-dessus ces églises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, l'honneur et la joie de la commune flamande. Le même air, joué d'heure
1. La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille statues et fîgurines.
en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais combien de générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés sur rétabli.
Le pauvre tisserand, aux caves les plus noires de Lille, était illuminé du carillon ami, de son joyeux concert qui sonnait : « Sois gai et sois fier! Travaille et sois gai!... Allons! tisse encore! ta journée avance; encore un quart et c'est fini!... »
L*instinct musical s'est développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.
En Flandre, la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de vives et vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent lourdement. (Voir au Musée du Louvre le tableau intitulé : Fête flamande.)
Au delà de l'Escaut, au milieu des tristes tmarais, des eaux profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme et Grotius. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle
Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la peinture. La belle suite des tableaux commandés par Marie de Médicis, peinture allégorique et officielle, ne donne point la fougue de son génie.
Quand le duc de Bourgogne, frère de Charles V, épousa l'héritière des comtés de Flandre, d'Artois, de Rethel, de Nevers et de Franche-Comté, le roi fit le sacrifice de rendre aux Flamands Lille et Douai, la Flandre française, la barrière du royaume au nord, espérant que dans cette alliance la France absorberait la Flandre (1400). Il n'en fut pas ainsi. La distinction resta profonde, les mœurs différentes, la barrière des langues immuable; la langue française et wallonne ne gagna pas un pouce de terrain sur le flamand. La riche Flandre ne devint pas un accessoire de la pauvre Bourgogne. Ce fut le contraire. La Flandre continua à regarder vers l'Angleterre. L'alliance commerciale avec l'Anglerre faisait la richesse du pays.
Quand la maison de Bourgogne s'éteignit par la mort de Charles le Téméraire et de sa fille Marie, les Flamands s'empressèrent de nous rendre les possessions françaises qui, sous le feu
duc, n'avaient servi qu'à tourmenter la Flandre. S'ils avaient pu encore donner le Hainaut et Namur et tous les pays wallons, ils l'eussent fait volontiers afin d'avoir, désormais, des comtes de Flandre paisibles et raisonnables.
Que ce pays ait contenu, néanmoins, tant de germes de troubles, on pourrait, dès lors, s'en étonner. La Flandre est le pays du travail, et le travail veut la paix. Elle l'eût gardée cette paix, si les grandes villes fussent restées amies. Dans la dispute qui s'éleva entre les cités rivales, Gand prévalut sur Bruges et sur Ypres, au xiv^ siècle. Au xv®, où la lutte fut directement entre le comte et les villes, leur désunion les fit de nomeau succomber. Gand ne fut pas soutenue de Bruges et Gand, à son tour, fut brisée.
Outre les divisions intestines, cette frontière des races et des langues européennes est un grand théâtre des victoires de la vie et de la mort *. Les hommes poussent vite, multiplient à étouffer; puis les batailles y pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux funérailles d'Attila, elle se renouvelle
1. La Flandre hollandaise est composée de places cédées par le traité de 1648 et par le troité de la Ban'ière (1715). Ce nom est significatif.
incessamment en Belgique, entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les Germains. C'est là le coin de l'Europe, le rendee-vous des guerres. Yoilà pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le temps d'y sécher! Lutte terrible et variée! A nous les batailles de Bouvines, Roosebeke, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus, Jemmapes; à eux, celles des Éperons, de Courtray. Faut-il nommer Waterloo ! *
Angleterre ! Angleterre ! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à seul : vous aviez le monde ave« vous. Pourquoi prenez-vous pour vous 4a%rèe la gloire? Y a-t-il tant à s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière levée delà France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard de miséricorde dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?
1. La grande bataille des temps modernes s'est livrée précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. A quelques pas en deçà de ce nom flamand, on trouve le Mont-Saint^ Jean. — Le monticule qu'on a élevé dans cette plaine semble un tumulus barbare, «eltique ou germanique.
Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble >ien grande cette Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque et d'Anvers en ruine.
Tous les autres pays, Russie, Autriche, Italie, Espagne , France , ont leurs capitales à l'ouest et regardent au couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à l'est, comme pour braver le monde, unum omnia contra. Cette dernière terre du vieux continent est la terre héroïque, Tasile . éternel des bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés, Normands avides, et l'industrialisme flamand persécuté, et le calvinisme vaincu, tous ont passé la mer, et pris pour la patrie la grande île : Arva, beata petamus arva, divites et insulas... Ainsi l'Angleterre a engraissé de malheurs et grandi de ruines. Mais à mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile, se sont mis à se regarder, à mesure qu^ils ont remarqué les différences de races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus Kymrys, Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. C'a été comme
*ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces combats d'animaux étonnés d'être ensemble : hippopotames et lions , tigres et crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé de l'Océan, se sont assez longtemps mordus et 4iéchirés, ils se sont jetés à la mer, ils ont mordu la France.
La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français sont <îeux des hommes qui tentèrent de grandes «hoses contre l'Anglais. La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de Dunkerque et d'Anvers, voilà, -quoi que ces hommes aient fait du reste, des noms chers au pays. Pour moi, je me sens per- ;Sonnellement obligé envers ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean Bart, les Surcouf, ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient secouer tristement ta tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur •taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs inonosyllabes.
La lutte contre l'Angleterre a rendu à la -France, nous l'avons dit plus haut, un immense service. Elle a confirmé, précisé sa nationalité. -A force de se serrer contre l'ennemi, les pro-
vinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de près l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles étaient France.
Il ne fallait pas moins pour nous calmer qu'une pensée si grave, que cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramené vers la mer, nous portions sur la plage, de la Hogue à Dunkerque, tout ce pesant passé.
Regardons-la cette mer, de Boulogne. On voit mieux de ce point... On y voit l'Océan rouler sa vague impartiale de l'une à l'autre rive. On y distingue le mouvement alternatif de ces grandes eaux et de ces grands peuples. Le flot qui porta là-bas César et le christianisme rapporte Pelage et Colomban. Le flux poussa Guillaume, Éléonore et les Plantagenêts ; le reflux ramène Edouard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne ; sous Louis XIV, c'est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la liberté; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'égalité... Tel est ce majestueux balancement, cette féconde alluvion qui alterne d'un bord à l'autre... Non, cette mer n'est pas la mer stérile *.
Dure émulation, la rivalité! sinon la guerre... Ces deux grands peuples doivent à jamais s'ob-