MORVAN — AUTUNOIS
des coteaux et couvrent tout d'une triste uniformilé.
Cette ville, étayée ainsi en terrasses, semble un vaste autel gaulois. On comprend à merveille qu'elle n'ait pu jamais avoir qu'une importance religieuse. Retirée au fond des bois, sur un torrent qui n'est pas navigable, enveloppée de ses brouillards, elle semble, au contraire de toutes les villes, vouloir s'éloigner de sa rivière même, et des routes qui en suivent le bord. Elle plane au-dessus de la sombre vallée, lui prêtant la noblesse de ses monuments.
La cathédrale où fut tué saint Léger, dont on voit encore quelques débris, occupe, selon toute apparence, la place des écoles romaines d'Autun, si célèbres dans l'ancienne Gaule. Ces écoles elles-mêmes ne firent que continuer les écoles des druides dont Autun était l'un des centres principaux. Elle les perdit comme tout le reste, ces fameuses écoles. Ce qu elle garda, ce fut son génie austère. .lusqu'aux temps modernes elle a donné des hommes d'Etat, des légistes, le chancelier Rolin, les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit sévère s'étend loin à l'ouest et au nord. De Vézelay, Théodore de Bèze, l'orateur du calvinisme, le verbe d« Calvin.
La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable et vineuse Bourgogne, doit remonter le doux et nonchalant petit fleuve, la Saône par Chalon, puis tourner par la côte d'Or au pla- : teau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon pays où les villes mettent des pampres dans leurs armes, où tout le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux noëls. Un bas-relief de Dijon représente les triumvirs tenant chacun à la main un gobelet. Ce trait est local.
Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches, plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Beiiigne, à Dijon; près de Màcon, Cluny;
La BOUI'.GOr,NE t'JJ
à deux pas de Chalon, Cileaux, sœur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres. Telle était la splendeur de ces monastères que Cluny reçut une fois le pape, le roi de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans que les moines se dérangeassent. Citeaux fut plus grande encore, ou du moins plus féconde. On forçait ses moines de monter en chaire et de prêcher la croisade. Les ordres militaires d'Espagne et de Portugal, Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava et Avis relevaient de Gîteaux. Les moines de Bourgogne étendaient leur influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes lui donnaient des rois.
Cîteaux est la mère de Clairvaux, la mère de saint Bernard; son abbé, ïabbé des abbés, était reconnu pour chef d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastères. Ce sont les moines de Citeaux qui, au commencement du xm^ siècle, fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché, à Vézelay, la seconde croisade de Jérusalem.
La riche et vineuse Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de celle qui verse la Seine, de Dijon et de
Monlbard, que sont parties les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais Taimable sentimentalité de la Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grâce au nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, Mme de Chantai et sa petite-fille, Mme de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le poète de l'âme religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui de l'histoire et de rhumanité. Né à Bourg, il a été élevé à Charolles *.
La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable de réconcilier le Nord et le Midi. Les Burgundes, qui s'établirent à l'ouest du Jura vers la même époque que les Goths dans l'Aquitaine, avaient peut-être encore plus de douceur. Avant leur entrée dans l'empire, ils étaient presque tous gens de métiers, ouvriers en charpente ou en menuiserie, gagnaient leur vie à ce travail dans les intervalles 4e paix; ils étaient ainsi étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif qui nourrissait l'insolence des autres conquérants. « Grands mangeurs, taille de géant, longs cheveux, incommodes et grossiers, mais point
1. La Bourgogne adonnéencoreRameau,GuytondeMorveau, Vaugelas, Vauban, Lalanne, Prieur, Carnot, Gaspard Monge,' Marmont, Junot, Joubert, etc
du tout méchants », tels nous les dépeint Sidonius.
Chez les Burgundes prévalait l'autorité des chefs militaires qui les menaient au combat. L'esprit de la bande guerrière, du comitatus, aperçu par Tacite dans les premiers Germains, €st tout-puissant chez ce peuple. Ce principe d'attachement à un chef, ce dévouement personnel, cette religion de l'homme envers l'homme, devint le principe de l'organisation féodale qui fut si forte en Bourgogne.
De charpentiers, les Burgundes se firent vignerons. La culture de la vigne, si ancienne dans le pays, a singulièrement influé sur le caractère de son histoire. Les vignobles s'étendant de proche en proche sur les coteaux, la population, dans les classes inférieures, a augmenté à son tour. Le travail de la vigne occupe la famille entière, hommes, femmes et enfants. Population, encore aujourd'hui, assez misérable, faisant le vin et buvant la piquette, le résidu de la vendange. Les paysans de Bourgogne se sont révoltés plus d'une fois depuis le temps des Bagaudes jusqu'au xvn® siècle oii, dans une insurrection, ils se firent un roi (le roi Mâchas) contre Louis XIV.
Les pays de vignobles — paysages de médiocre grandeur — n'ont leur véritab?3 carac-
NoTRE Franck. 15
tère qu'en mars, lorsque la vigne n'a pas encore de feuilles. Alors, on ne voit, à perte de rm que des échalas d'un gris mort; plus haut, 1( sommets des coteaux, autrefois couverts de bois, maintenant dépouillés même de terre végétale, et montrant leurs os, de rudes roches grisâtres.
Cependant,, quelle que soit cette tristesse, il vaut mieux voir ce pays nu que lorsqu'il esl voilé, paré de feuilles. Sur les horizons découverts aucun détail n'échappe. Rien n'empêche d'observer le travailleur. On le voit partout courbé sur sa vigne rampante, ramenant la terre alentour, rapportant les échalas et les repiquant. Grand travail! résultat toujours incer-j tain,... voilà l'histoire du paysan bourguignoi depuis des siècles.
La gelée, la grêle, sont aujourd'hui les seuls fléaux à craindre. Autrefois il y avait aussi les razzias qu'ordonnaient les seigneurs pour leurs guerres ruineuses. Ces comtes ou ducs, sortis de deux branches des Capets, ont donné au xif siècle des souverains aux royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à tous les Pays-Bas. Au xiv® siècle, ils encouragèrent en Angleterre les prétentions des Lancastre, afm de créer un précédent, le triomphe des branches cadettes.
Ce fut la faute de nos rois après Crécy, Cour-
tray, Poitiers, qui avaient tué la féodalité du moyen âge, de refaire une féodalité artificielle et de placer les grands fiefs dans les mains des princes leurs parents. Ces cadets ne visèrent rien que le trône de France.
La première maison de Bourgogne s'éteignit au milieu du xiv* siècle; le roi Jean le Bon déclara le duché réuni à la couronne. Mais son fils Charles V l'en détacha pour le donner à son frère Philippe le Hardi. Dès lors, la branche de Bourgogne grandira en ruinant la branche aînée; elle composera avec les Anglais quand elle ne les servira pas directement contre la Fi^*ee; elle accroîtra rapidement sa puissance par la masse énorme et toujours grossissante de ses possessions *.
La lutte ouverte commence sous Charles VII entre le duc et le roi, et ce n'est pas le duc qui est le moins roi des deux. Tuteurs des dauphins pendant leur minorité, ou leur donnant l'hospitalité, ces ducs de Bourgogne, de Charles V à Louis XI, ne perdront aucune occasion de s'unir à l'étranger, à l'ennemi, espérant s'enrichir avec lui ou par lui, des dépouilles de la France.
Cette ingrate maison de Bourgogne qui tua sa mère autant qu'elle le put, à la fin ne représen-
1. Voir, page 22, quelle était l'étendue des possessions de Charles le Téméraire.
tait plus ni France ni Bourgogne. On le voit à Montlhéry où, sous le nom de Bourguignons^, le comte de Charolàis amenait une Babel, tout ce qu'il y avait d'oppositions de la Frise au Jura.
Mais la province restait française. Le sentiment de la patrie et sa fierté se retrouvent mêmt dans les hommes les plus compromis du parti bourguignon. Il suffirait de citer le mot du sire de rile-Adam qui avait pris Paris, croyant que son maître en profiterait. Celui-ci, comme on sait, le livra à Henri V *.
Ces puissants ducs, dont le monstrueux empire s'étendait si loin au nord et à l'est, n'ont pu descendre la vallée de la Seine, s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des Anglais. Le pauvre roi de Bourges^ d'Orléans et de Reims, l'a emporté sur le grand duc de Bourgogne. Les communes de France, qui avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre l'oppresseur des communes de Flandre.
1. Voici ce mot: Un jour, l'Ile-Adam se présenta devant le roi d'Angleterre vêtu d'une grosse cotte grise. Le roi ne passa point cela : « L'Ile-Adam, lui dit-il, est-ce là la robe d'un maréchal de France?» L'autre, au lieu de s'excuser, réplique qu'il Ta fait tout exprès pour venir par les bateaux de la Seine. Et il regardait le roi fixement. « Comme.nt donc, dit, l'Anglais avec hauteur, osez-vous bien regarder un prince au' visage quand vous lui parlez! — Sire, dit le Bourguignon;; c'est notre coutume à nous autres Français ; quand un homme parle à un autre, de quelque rang qu'il soit, les yeux baissés,' on dit qu'il n'est pas prud'homme, puisqu'il n'ose regarder en face. »
Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France. Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit, le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses formes. La chair et le sang dominent ici : l'enflure aussi, et la sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France.
C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne, devoir, après ces riants coteaux, des plaines basses et crayeuses. Le cœur de la Champagne est un morceau de craie. Sans parler du désert de la Champagne Pouilleuse, une triste mer de chaume étendue sur une immense plaine de plâtre, le pays est généralement plat, pâle, d'un prosaïsme désolant *. Les bêtes sont chétives; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières traînent leur eau blanche entre deux rangs de
1. Cela va jusqu'à Reims. Au delà, le sol se modifie, et le pays gagne étonnamment. Rethel marque la transition entre la Champagne et les Ardennes. Ses environs sont très fertiles; beaucoup de cidre. C'est dire que les arbres commencent à paraître, tandis que tout le reste du pays les repousse. La racine atteint la craie, sèche et meurt.
jeunes peupliers. La maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu sa frêle existence en s'encapuchonnant tantj qu'elle peut d'ardoises, au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente. ,
De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie sœur de Tours, ville sacrée et tant soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages.
Ces villes, essentiellement démocratiques et antiféodales, de Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., ont été l'appui principal de la monarchie; elles devaient sympathiser avec le pouvoir pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la turbulence» militaire des seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti de la paix, de l'ordre, de la sûreté des routes. Ceci explique la haine furieuse des seigneurs contre la Champagne qui avait de bonne , heure abandonné leur ligue. La jalousie de la i féodalité contre l'industrialisme ne fut point
certainement étrangère aux affreux ravages que les barons firent dans la Champagne pendant la minorité de saint Louis.
Dès le xi^ siècle, les comtés de Blois et de Champagne s'étant divisés, cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable que guerrière, libres penseurs, poètes, pèlerins, croisés, ces comtes n'eurent ni l'esprit de suite ni la ténacité de leurs rivaux de Normandie et d'Anjou. Ils encourageaient les communes commerçantes, divisaient, à Troyes, la Seine en canaux et protégeaient également saint Bernard et Abailard, son rival *.
La coutume de Troyes, qui consacrait l'égalité des partages, a contribué aussi à diviser et à anéantir les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours se divisant, put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare que le ventre anoblit. Cette précaution illusoire n'empêcha pas les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin ils jetèrent la vraie honte et se firent commerçants.
1. C'est sur l'Ardusson, entre Nogent et Pont-sur-Seine, qu'Abailard fonda le Paraclet
LA CHAMPAGNE 24f
Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les Médicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de soie, de fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de toute l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de coton, des cuirs * : nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne grâce au comptoir et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer de la généalogie des acheteurs, ni disputer du cérémonial. Ainsi peu à peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, Thibaut, tantôt roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, il se trouvait fort
1. Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il bâtit Saint-Urbain et fit représenter sur une tapisserie son père faisant des souliers.
bien de ramitié de ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au visage.
Il n'en fut pas moins le plus puissant appiH de la royauté après la mort de Louis YIII.
Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, naïveté * dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des facétieux récits sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en Champagne, en Flandre, s'étendit en longs
i. L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnête Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, considéré comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un désespoir enfantin, et qu'il devient rageur^ il prend le nom de Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé, quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean. — Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie. —Les noraiB le plus communément portés par les domestiques, dans la jieille France aristocratique, étaient les noms de province : Lorrain, Picard, et surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il y ait beaucoup de malice et d'ironie.
poèmes *, en belles histoires. La liste de nos poètes romanciers s'ouvre par Chrétien, de Troyes, et Guyot, de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes leurs gestes : Villehardouin, le premier prosateur, le premier historien de la France en langue vulgaire; — Joinville et le cardinal de Retz nous ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut faisait peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho, les épiciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes : c'est la Satyre Ménippée (Passerat et Pithou).
Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne que nous avons suivie du Languedoc et de la Provence, par Lyon et la Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire , l'esprit de l'homme a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois degrés : la fougue et l'ivresse
1. Le vrai miracle de la Champagne, c'est sa poésie étendue en longs poèmes comme ses plaines; ce sont ses cathédrales, autres épopées celtiques apportées de loin. — On ne voit point de carrières autour de Reims ni de Troyes.
spirituelle du Midi; Téloquence et la rhétorique bourguignonne *; la grâce et l'ironie champenoise. C'est le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein de caprice * et de saillies. Rien qu'un souffle, il est vrai, mais un souffle d'esprit. A peine doit-il quelque chose à la terre. Là crût aussi cette chose légère^ profonde pourtant, ironique à la fois et rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux ^
1. Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux caractères.
2. Cela doit s'entendre non seulement du vin, mais de la vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent quo celui du milieu qui donne de bon vin.