LE BOURBONNAIS — LE BERRY
une race à part comme la Bretagne ou la Flandre, pas même une province comme la Bourgogne, mais une agrégation toute artificielle des démembrements des diverses provinces, Berry, Bourgogne, Auvergne. Peu de cohésion dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc Ide Bourbon possédait au dehors au xv* siècle (Auvergne, Beaujolais, Forez).
Tous ces pays du centre, la France dormante des grandes plaines (Berry, Sologne, Orléanais), la France sauvage et sans route des montagnes (Velay, Vivarais, Limousin, Périgord, Quercy, Rouergue), sont sans contact avec l'étranger. Mais ce bizarre empire de Bourbon, oii il semblait que le possesseur ne tint pas fortement au sol comme un duc de Bretagne, remis aux mains d'un traître faillit perdre la France. Ce fief central et massif de Bourbonnais, Auvergne et Marche, par ses possessions excentriques, le Beaujolais, le Forez, les Bombes, tenait trois anneaux pour enserrer Lyon, les rudes montagnes d'Ardèche; Gien, pour dominer la Loire, puis, tout au nord, Clermont en Beauvoisis.
On comprendrait à peine un damier de pièces si hétérogènes si Tonne savait qu'elles venaient, en partie, de confiscations faites par Louis XL Sinistres dépouilles des Armagnacs et autres, prises aux traîtres et qui firent des traîtres.
Ce roi prévoyant, qui avait fauché les tyrans féodaux, laissait à regret les Bourbons debout. L'aîné mourait. Pour ruiner plus sûrement le cadet, il lui avait donné sa fille, Anne de Beaujeu, avec l'engagement précis qu'à sa mort tout reviendrait au roi.
Mais Anne voulut garder son royaume dans le royaume, en maintenant cette puissance de Bourbon que, par elle, son père avait compté détruire. C'était comme une dernière tour du monde féodal qui restait debout au cœur de la France. Elle ne pouvait consentir à tomber qu''en se transformant, devenant trône de France. Anne de Beaujeu y mit pour gardien, en lui faisant épouser sa fille, l'homme brillant, dangereux et fatal que François I" fit connétable et qui, en retour, somma le roi de France de se rendre son prisonnier à Pavie.
Traître à la France, traître à l'Italie, notre alliée, Bourbon s*en alla, ensuite, faire le sac de Rome pour le compte de l'Empereur. Il voulut donner lui-même l'assaut, monter à l'échelle. Une balle l'atteint, il se sent mort.
Morte, aussi, de ce jour, fut la féodalité. La même heure marqua sa dernière et suprême ruine. La France, désormais, s'appartenait tout entière.
CENTRE d'attraction
Pour trouver le vrai centre de la France, le noyau autour duquel tout devait s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace : Bourges et le Bourbonnais, berceau de la dynastie. Il ne faut pas chercher la principale séparation des eaux, ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de la Saône, de la Seine et de la Meuse; pas môme le point de séparation des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances plus politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est un centre excentrique, qui dérive et appuie au nord, principal théâtre de l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre et de l'Aile-
magne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuve» qui l'entourent, il se caractérise selon la vérité; par le nom d'Ile-de-France.
On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan*. Il semblerait que, par analogie, les populations, aux temps modernes, ont coulé d'ensemble avec les fleuves. Nous avons vu qu'il n'en fut pas ainsi au moyen âge, que les fleuves ne furent pas desroutes. Sans compter les innombrables péages, les rivières du Midi vont à la mer en véritablestorrents. Au nord, les pentes sont peu rapides,. les fleuves sont dociles. Ils n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les provinces autour du centre qui les attirait.
La Seine, doucement épanchée des coteaux de la Bourgogne (Côte-d'Or), est en tous sens le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible. Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône,, qui tombe comme un taureau échappé des^ Alpes, perce un lac de dix-huit lieues, et vole à la mer , en mordant ses rivages. La Seine reçoit de bonne heure l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur
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prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre Pont-de-l' Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare dans ses îles innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits, jaunes et rouges. Je ne puis comparer à ce spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche point; c'est l'immobilité, ou du moins l'agitation sans progrès visible. La Seine marche, et porte la pensée de la France, de Paris vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la lointaine Amérique.
Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Ghâlons, Reims, qu'il emporte dans son mouvement. A quoi se rattache une ceinture extérieure , Nantes , Bordeaux , Clermont et Toulouse, Lyon, Besançon, Metz et
Strasbourg-, Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa densité au nord; au midi, les cercles qu'il décrit se relâchent et s'élargissent.
Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé notre jurisprudence : Établissements de France et d'Orléans; — Coutumes de France et DE Vermandois '. C'est entre l'Orléanais et le Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, entre Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son centre, son assiette et son point de repos. Elle l'avait cherché en vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Ciermoni {A gendicum, urhs Arvernorum). Elle l'avait cherché dans les capitales de l'Eglise mérovingienne et carlovingienne, Tours et Reims.
La France capétienne du roi de Saint-Denis*^ entre la féodale Normandie et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à Orléans,
1. A Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; en Picardie, roriginalilé du droit féodal et coutumier; deux Picards, Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.