Dugès
quête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner des parties hostiles, mais les unir, jamais.
On a vu l'accumulation des races qui sont venues, au premier âge de la vie de la France, se déposer l'une sur l'autre et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Pouvait-on dire que €e fût là la France? De ces éléments dont la France s'est faite, un tout autre mélange pouvait résulter. Les mêmes principes chimiques composent l'huile et le sucre. Ainsi, les mêmes principes donnés, tout n'est pas donné; reste le mystère du travail, des modifications que ces principes opèrent sur eux-mêmes, en un mot le mystère de l'existence propre, spéciale.
Combien doit-on en tenir compte, quand il s'agit d'un mélange actif et vivant comme une nation !
La conquête et la guerre n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide sympathie du génie gallique, son instinct social et centralisateur ont fait le reste *. L'unité obtenue, ces provinces, diverses de climat, de mœurs et de langage, se sont
1. Il faut dire aussi que, chez nous, la langue et le droit ont tendu à l'unité. Dès 1300, la France a tiré de cent dialectes une langue dominante, celle de Joinville et de Beaumarchais.
comprises, se sont aimées; toutes se sont senties solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis au rivage de FOcéan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.
Ainsi s'est formé l'esprit général, universel de la contrée. L'esprit local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la race, a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé k son soleil; le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature, l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé ; la société humaine est spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la patrie.
Les époques barbares que nous avons parcourues ne nous ont présenté presque rien que de local, de particulier, de matériel. L'homme
L'fLE-DE-FRANGE — PARIS — PATRIE 297
tenait au sol, il y était cng-age, il semblait en faire partie. L'histoire, dans les temps anciens, a regardé la terre, comme la race elle-même si puissamment influencée par la terre. Mais, peu à peu, la force propre qui est en l'homme l'a dégagé, déraciné de cette terre. Il en est sorti, Ta repoussée, l'a foulée; il lui a fallu, au lieu de son village natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie par laquelle il put compter lui-même dans les destinées du monde. C'est au moment où la France a supprimé dans son sein toutes les Frances divergentes, qu'elle a donné sa haute et originale révélation. Elle s'est trouvée elle-même, et tout en proclamant le futur droit du monde, elle s'est distinguée du monde, plus qu'elle n'avait fait jamais. Elle a fortifié son individualité, acquérant toujours davantage des originalités plus puissantes et plus fécondes. Elle est devenue de plus en plus une nation.
Gardons-nous bien de perdre cela. La nationalité, la patrie, c'est toujours la vie du monde. Elle morte, tout serait mort. Si cela est vrai^pour les autres peuples, combien plus pour la France.
N'écoutez donc pas ceux qui disent : « Qu'est-ce que c'est que la Patrie? » Prosaïque commen- ] taire de la poésie d'Horace : « Rome s'écroule, fuyons aux îles fortunées. »
Nous ne sommes point des fils d'esclaves, sans patrie, sans dieux, comme Tétait le grand poète que nous venons de citer; nous ne sommes pas des Romains de Tarse, comme l'apôtre des gentils, nous sommes les Romains -de Rome et les Français de la France. Nous sommes les fils de ceux qui, par l'effet d'une nationalité héroïque, ont fait l'ouvrage du monde, et fondé, pour toute nation, l'évangile de l'égalité. Nos pères n'ont pas compris la fraternité comme cette vague sympathie qui fait accepter, aimer tout, qui mêle, abâtardit, confond. Ils crurent que la fraternité n'était pas l'aveugle mélange des existences et des caractères, mais bien l'union des cœurs. Ils gardèrent pour eux, pour la France, l'originalité du dévouement, du sacrifice, que personne ne lui disputa. L'occasion était belle pour les autres nations de ne pas la laisser seule. Elles n'imitèrent pas la France dans son dévouement. Pourquoi la France les imiterait-elle aujourd'hui dans leur égoïsme, leur indifférence et en tant.de choses regrettables? La voie de l'imitation, c'est tout simplement la voie du suicide et de la mort.
Ne croyez pas qu'on imite... On prend à un peuple voisin telle chose qui chez lui est vivante; on se l'approprie tant bien que mal, malgré les
répugaances d'un organisme qui n'était pas fait pour elle; mais c'est un corps étranger que vous vous mettez dans la chair; c'est une chose inerte et morte, c'est la mort que vous adoptez. Que dire, si cette chose n'est pas étrangère seulement et différente, mais ennemie! Si vous Tollez chercher justement chez ceux que la nature i vous a donnés pour adversaires, qu'elle vous a symétriquement opposés? Si vous demandez un renouvellement de vie à ce qui est la négation de votre vie propre?
Quelles que soient les épreuves que notre nation ait traversées, n'ouhlions pas que nous sommes les fils de la grande patrie, la France. Nous en avons le droit.
Si l'on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang, d'or, et d'efforts de toute sorte, pour les choses désintéressées qui ne devaient profiter qu'au monde, la pyramide de la France irait montant jusqu'au ciel... Et la vôtre, ô nations, toutes tant que vous êtes ici, ah! la vôtre, l'entassement de vos sacrifices, irait au genou d'un enfant.
C'est pour votre cause qu'elle a donné sans \ compter... Et n'ayant plus rien, elle a dit : k Jo n'ai ni or, ni argent, mais ce que j'ai, je le donne. » Alors elle a donné son âme. Ce qui \ fait la vie du monde, c'est le souffle de la
France en quelque état qu'elle soit. Mais d'avoir tant donné, ne croyez pas qu'elle en soit appauvrie, tarie. « Plus on donne, et plus on garde. »
' Cette tradition de fraternité, c'est celle qui fait de l'histoire de France celle de l'humanité. En elle se perpétue, sous formes diverses, l'idéal moral
i du monde, de saint Louis à la Pucelle, de Jeanne d'Arc à nos jeunes généraux de la Révolution. Le saint de la France, quel qu'il soit, est celui de toutes les nations; il est adopté, héni et pleuré du genre humain parce qu'elle est, entre toutes les nations, celle qui a confondu son intérêt et sa destinée avec ceux de Thumanité.
lyv
Préface v-xiz
Sa lutte au moyen âge pour conquérir son unité géographique et morale 1-26
LA FRANCE A VOL d'oISEAU
Une bonne géographie doit être à la fois physique et /
historique 27
La méthode historique permet d'observer l'alternance ^
du caractère des provinces 29
La France vue du Jura 30
Les bassins du Rhône et de la Garonne sont secondaires. La vie forte est au nord 31
La France étudiée en latitude et longitude 32
Différence profonde entre la Normandie et la Bretagne. 33
Sa physionomie 35
Génie de la Bretagne, son indomptable résistance 37
Saint-Malo 38
Brest, port militaire 39
La pointe de Saint-Mathieu. Guerre atroce entre la mer
et l'homme 40
L'île de Sein o... 42
Garnac 43
Auray. — Quiberon, théâtre des guerres bretonnes.... 45
Caractère sombre du Morbihan 41
Ce (|u'était la vieille noblesse bretonne. Le duc portait
couronne 48
Le vieil idiome s'en va : M. Système 51
Nantes est peu bretonne, son caractère 52
Ce que fut la ville pendant la Révolution 53
Où finit le monde celtique 55
L'Angevin plus disciplinable que le Breton 56
Angers : ce qu'elle fut, ce qu'elle est aujourd'hui 56
ijaumur dort aussi au murmure de la Loire 51
Tours, saint Martin, le Delphes de la vieille France 51
Paysages de la Loire 59
La Loire n'est pas le fleuve de la civilisation 60
Caractère du Poitou : un assemblage de natures diverses 62
Il n'a rien pu achever 64
Poitiers 64
Caractère des Poitevins 66
Hommes illustres du Poitou 61
Le plateau des Deux-Sèvres, La Rochelle 61
Sièges de La Rochelle 68
Attachement des Rochelois pour la France 69
Ce que perdit la France le jour où tomba La Rochelle.. 70
La Vendée; elle ne s'est révélée qu'à la Révolution.... 71
Profonde différence entre le Breton et le Vendéen 72
Ce que fut la guerre de Bretagne et celle de la Vendée. 73