Pépin y fut élu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut
2. Beau vais, Abbeville : dans toute cette Picardie, le» hommes, les femmes sont gais, énergiques, avec quelqut chose de bref. Petit vin, petit élan et court.
Ici, le peuple s'adresse directement au roi pour faire garantir solennellement des concessions^ souvent violées par les seigneurs laïques et ecclésiastiques. C'est à ces villes qu'on a plus particulièrement donné le nom de communes ou, pour être plus exact, de bourgeoisies.
C'est dans la vaillante et colérique Picardie dont ces communes avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de tant d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois pairies ecclésiastiques. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait Jeté les fondements d'une forte démocratie. Cambrai, Douai ont encore une grande figure ecclésiastique, militaire, universitaire.
Elles furent héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas inclinée et vêtue ; de marbre, comme les miranda d'Italie, mais ; parées d'une cloche sonore qui li'appelait pas en vain les bourgeois à la bataille contre l'évêque ou le seigneur. Les femmes y allaient comme les hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à l'attaque du château d'Amiens et s'y firent toutes blesser; ainsi plus tard Jeanne Hachette, au siège de Beauvais. Gaillarde et rieuse population, d'impétueux soldats
€t de joyeux conteurs, pays de mœurs légères, des fabliaux salés, des bonnes chansons de Béranger.
Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette ardente Picardie. La noblesse entra de bonne heure dans la grande pensée de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes de Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de Louis XIV fut dite et jugée par le Picard Saint-Simon. Un autre Picard, vingt ans après Commines, trente ans avant Montaigne, a donné la nouvelle langue française. Elle jaillit de la bouche de Calvin, cette langue sobre et forte, étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée.
Le même pays qui donna Calvin, commença la Ligue contre Calvin. Un moine d'Amiens, Pierre l'Ermite, avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, à Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon la changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La République, elle, fut poussée par les mains picardes dans sa course rapide, de €ondorcet en Camille Desmoulins, de Desmou-
lins en Gracclius Babeuf \ Elle fut chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France : « Je suis vilain et très vilain. » Entre ces vilains, plaçons au premier rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de l'armée *.
Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme Ton voit, le privilège de l'éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne : ici il y a du vin dans le cœur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le nord. La plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, Lesueur ^, Goujon, Cousin, Mansard, Le Nôtre,
1. Condorcet, né à Ribemont en 4743, mon en 1794. — Camille Desmoulins, né à Guise en 1702, mort en 1794. — Babeuf, né à Saint-Quentin, mort en 1797. — Déranger est né à Paris, mais d'une famille picarde.
2. Né à Ham. — Plusieurs généraux de la Révolution sont sortis de la Picardie : Dumas, Dupont, Serrurier, etc. — Ajoutons à la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de gloire : Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélémy; Boutillier, l'auteur de la Somme rurale-, l'historien Guibert de Nogent; Gharlevoix; les d'Estrées et ies Genlis.
3. Claude le Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, mort en 1682. — Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594, mort en 1665. — Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1655. — Jean Cousin, fondateur de l'école française^ né à Soucy,près de Sens, vers 1501. — Jean Goujon, né à Paris, mort en 1572. — Germain Pilon, né à Loué, à six lieues du
?,84 NX)TRE FRANCK
David, appartiennent aux provinces septentrionales; et, si nous passons la Belgique, si nous regardons cette petite France de Liège, isolée au milieu de la langue étrangère, nous y trouvons notre Grétry.
Mans, mort à la fin du xvie siècle. — Pierre Lescot, l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à Paris en 1510, mort en 1571. — Callot, ce rapide et spirituel artiste qui grava quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en 1635. — Mansard, l'architecte de Versailles et des Invalides, né à Paris en 1645. mort en 1708. — Le Nôtre, né à Paris en 1613, mort en 1700, etc.
Nous sommes enfin arrivés au terme du voyage; nous entrons dans notre Ile-de-France^ si bien nommée. Ici, il y a de tout, mais avec travail, des pommiers, des vignes, de Torge, du froment, cidre, vin, bière, farines, pâturages même. La Normandie, la Bourgogne, la France et la Flandre semblent s'être réunies pour doter ce berceau de la France. Les routes ne sont bordées ni de noyers comme en Touraine, ni de pommiers comme en Normandie. L'orme dur et patient y croît pour l'industrie. Vous ne trouverez ici, ni légers treillages, où la vigne tombe en guirlandes, ni cultures mariées... Médiocrité forte, riche, intelligente, laborieuse, communications faciles, comme un appel du centre aux. extrémités.
Paris.
Pour ce centre du centre, Paris, Ile-de-France, il n'est qu'une manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la monarchie. On les caractériserait mal en citant, comme nous Tavons fait pour la Picardie, quelques noms propres; ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de TIle-de-France exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre €t les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d'un génie médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux qui sont nés à Paris ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général dans le génie français ; ou, si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera tout au plus un reste de cette
vieille sève d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la Sainte-Chapelle.
Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire : le général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer : la description de Paris en serait le dernier chapitre *. Le génie parisien est la forme la plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas ainsi : de toutes ces négations d'idées matérielles, locales, particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous l'avons vu en Juillet.
1. Nous espérons donner bientôt ce chapitre en nous aidant des papiers inédits de M. Michelet. (M"" J. M.)
288 NOTRE FRAT^GB
La France, comme le corps humain, est un systèmb organique complet, fortement centralisé.
/ G*est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du centre aux extrémités, et d'embrasser de Tœil ce vaste et puissant organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées, opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif; de voir l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la Champagne et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne ; de voir la convoitise, Tesprit conquérant de la Normandie contenus entre la résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre. Considérée en longitude , la France ondule en deux longs systèmes organiques comme le , corps humain est double d'appareil , gastrique et cérébro-spinal. D'une part , les provinces de Normandie, Bretagne et Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles
de Picardie et de Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.
La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et guerrière , la vertu d'action est aux extrémités, Imlelligence au centre. Les provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent les traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et renouvellent sans cesse d'une population énergique le centre énervé par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui ; en lui elles s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles 4se reconnaissent à peine :
« Miranturque novas frondes et non sua poraa. » j
Cette belle centralisation par quoi la France -est la France, elle attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités; l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; c'est le sort des pro-
vinces centralisées qui ne sont pas le centre même. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette préoccupation de l'intérêt central, que les provinces excentriques ne peuvent l'être par l'originalité qu'elles conservent. La Picardie centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans les temps modernes. Dans la France, la première gloire es-t d'être Français. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convention eut à vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l'Europe.
du role que remplissent nos provinces frontières.
Ce qu'est la France comparée aux
autres nations.
C C'est néanmoins une des grandeurs de la rance que sur toutes ses frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque chose du génie étranger. A FAllemagne, elle
L'ILE-DE-FRANCE — PAillS — PATRIE 29t
oppose une France allemande; à l'Espagne, une France espagnole; à l'Italie, une France italienne. Entre ces provinces et les pays voisins,. il y a analogie et néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime pas l'Ibérienne Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure Angleterre, la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne; à l'Italie, la fougue provençale; au massif empire germanique, les solides et profonds bataillons de l'Alsace et de la Lorraine *; à l'enflure, à la colère belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie , la sobriété , la
1. Nous avons laissé cette phrase qui exprime si bien la nécessité, pour la France, de recouvrer ses légitimes frontières; non pour l'attaque contre un peuple dont l'amitié lui vaut mieux que la haine, mais pour ses /garanties naturelles. (M"' J. M.)
réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la Champagne. '
Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui l'entourent, la première > impression n'est pas favorable. Il est peu de côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont, pour le commerce et l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool? Mais il ne faut pas prendre la France pièce à pièce, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la beauté de notre pays. Il n'a pas cette tête de FAngleterre monstrueusement forte d'industrie , de richesse; mais il n'a pas non plus le désert de la haute Ecosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire; l'Allemagne, un pays, une race; la France est une personne.
La SUPÉRIORITÉ SOCIALE DE LA FrANCE TIENT A SA FORTE PERSONNALITÉ.
La personnalité, l'unité, c'est par là que Têtre se place haut dans Féchelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.
Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et autres, la vie locale est forte. « Dans chaque segment de sangsue se trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des organes respiratoires et reproducteurs. Aussi a-t-on remarqué qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des autres. A mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualité du grand tout se prononcer davantage. L'individualité dans les animaux composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu'on approche des degrés supérieurs. La
centralisation est plus complète, à mesure que l'animal monte dans l'échelle \ » Les nations peuvent se classer comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarité de ces parties entre elles, îa réciprocité de fonctions qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité sociale. C'est celle de la France , le pays du monde oii la nationalité, où la personnalité nationale se rapproche le plus de la personnalité individuelle.
Diminuer, sans détruire, la vie locale, particulière, au profit de la vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité humaine. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui, par son exemple, et par l'énergie de son action^ a le plus avancé la centralisation du monde.
Comment la France s'est unifiée et a fondé LA patrie.
Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la con-