Notre jeunesse
Une famille de républicains foiiriéristes. — les Milliet. — Après tant d'heureuses rencontres, après les cahiers de Vuillaume c'est une véritable bonne fortune pour nos cahiei^s que de pouvoir commencer aujourd'hui la publication de ces archives d'une famille républicaine. Quand M. Paul Milliet m'en apporta les premières propositions, avec cette inguérissable modestie des gens qui apportent vraiment quelque chose il ne manqua point de commencer par s'excuser, disant : Vous verrez. Il y a là dedans des lettres de Victor Hugo, de Béranger. (Il voulait par là s'excuser d'abord sur ce qu'il y avait, dans les papiers qu'il m'apportait, des documents sur les grands hommes, provenant de grands hommes, des documents historiques, sur les hommes historiques, et, naturellement, des documents inédits.) Il y a des lettres de la conquête de l'Algérie, de l'expédition du Mexique, de la guerre de Crimée. (Ou peut-être plutôt de la guerre d'Italie.) (Il voulait s'excuser par là, alléguer qu'il y avait, dans ces papiers, des documents historiques, sur les grands événements de Vhistoire, provenant, venant directement des grands événements, et naturellement des documents authen-
Chaides Pégiij^
tiques, et naturellement des documents inédits.) Je lui répondis non.
Je lui dis non vous comprenez. Ne vous excusez pas. Glorifiez-vous au contraire. Des lettres de Béranger, des lettres de Victor Hugo, il y en a plein la chambre. Nous en avons par dessus la tête. Il y en a plein les bibliothèques et c'est même de cela (et pour cela) que les bibliothèques sont faites. C'est même de cela que les bibliothécaires aussi sont faits. Et nous autres aussi les amis des bibliothécaires. Nous en avons nous en avons nous en avons. On nous en publie encore tous les jours. Et quand il n'y en aura plus on en publiera encore. Parce que, dans le besoin, nous en ferons. Que dis-je, nous en faisons, on en fait. Et la famille nous aidera à en faire. Parce que ça fera toujours des droits d'auteur à toucher.
Mais ce que nous voulons avoir, ce que nous ne pouvons pas faire, c'est précisément les lettres de gens qui ne sont pas Victor Hugo. Quinet, Raspail, Blanqui, — Fourier, — c'est très bien. Mais ce que nous voulons savoir, c'est exactement, c'est précisément quelles troupes avaient derrière eux, quelles admirables troupes, ces penseurs et ces chefs républicains, ces grands fondateurs de la République.
Voilà ce que nous voulons avoir, ce que nul ne peut faire, ce que nul ne peut controuver.
Sur les grands patrons, sur les chefs l'histoire nous renseignera toujours, tant bien que mal, plutôt mal que bien, c'est son métier, et à défaut de l'histoire les historiens, et à défaut des historiens les professeurs (d'histoire). Ce que nous voulons savoir et ce que nous ne pouvons pas inventer, ce que nous voulons connaître,
ce que nous voulons apprendre, ce n'est point les premiers rôles, les grands masques, le grand jeu, les grandes marques, le théâtre et la représentation; ce que nous voulons savoir c'est ce qu'il y avait derrière, ce qu'il y avait dessous, comment était fait ce peuple de France, enfin ce que nous voulons savoir c'est quel était, en cet âge héroïque, le tissu même du peuple et du parti républicain. Ce que nous voulons faire, c'est bien de Vhistologie ethnique. Ce que nous voulons savoir c'est de quel tissu était tissé, tissu ce peuple et ce parti, comment vivait une famille républicaine ordinaire, moyenne pour ainsi dire, obscure, prise au hasard, pour ainsi dire, prise dans le tissu ordinaire, prise et taillée à plein drap, à même le drap, ce qu'on y croyait, ce qu'on y pensait, — ce qu'on y faisait, car c'étaient des hommes d'action, — ce qu'on y écrivait; comment on s'y mariait, comment on y vivait, de quoi, comment on y élevait les enfants; — comment on y naissait, d'abord, car on naissait, dans ce temps-là; — comment on y travaillait ; comment on y parlait ; comment on y écrivait; et si l'on y faisait des vers quels vers on y faisait; dans quelle terre enfin, dans quelle terre commune, dans quelle terre ordinaire, sur quel terreau, sur quel terrain, dans quel terroir, sous quels cieux, dans quel climat poussèrent les grands poètes et les grands écrivains. Dans quelle terre de pleine terre poussa cette grande République. Ce que nous voulons savoir, c'est ce que c'était, c'est quel était le tissu même de la bourgeoisie, de la République, du peuple quand la bourgeoisie était grande, quand le peuple était grand, quand les républicains étaient héroïques et que la République avait les mains pures.
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Charles Péguy
Pour tout dire quand les républicains étaient républicains et que la république était la république. Ce que nous voulons voir et avoir ce n'est point une histoire endimanchée, c'est l'histoire de tous les jours de la semaine, c'est un peuple dans la texture, dans la tissure, dans le tissu de sa quotidienne existence, dans l'acquêt, dans le gain, dans le labeur du pain de chaque jour, panent quotidianum, c'est une race dans son réel, dans son épanouissement profond.
Maintenant s'il y a des lettres de Victor Hugo et des vers de Béranger, nous ne ferons pas exprès de les éliminer. D'abord Hugo et Béranger sortaient de ces gens-là. Mais avec ces familles-là il faut toujours se méfier des procès.
Gomment vivaient ces hommes qui furent nos ancêtres et que nous reconnaissons pour nos maîtres. Quels ils étaient profondément, communément, dans le laborieux train de la vie ordinaire, dans le laborieux train de la pensée ordinaire, dans l'admirable train du dévouement de chaque jour. Ce que c'était que le peuple du temps qu'il y avait un peuple. Ce que c'était que la bourgeoisie du temps qu'il y avait une bourgeoisie. Ce que c'était qu'une race du temps qu'il y avait une race, du temps qu'il y avait cette race, et qu'elle poussait. Ce que c'était que la conscience et le cœur d'un peuple, d'une bourgeoisie et d'une race. Ce que c'était que la République enfin du temps qu'il y avait une République : voilà ce que nous voulons savoir; voilà très précisément ce que M. Paul Milliet nous apporte.
Gomment travaillait ce peuple, qui aimait le travail, universus universum, qui tout entier aimait le travail tout entier, qui était laborieux et encore plus travailleur, qui se délectait à travailler, qui travaillait tout entier
ensemble, bourgeoisie et peuple, dans la joie et dans la santé ; qui avait un véritable culte du travail ; un culte, une religion du travail bien fait. Du travail fini. Comment tout un peuple, toute une race, amis, ennemis, tous adversaires, tous profondément amis, était gonflée de sève et de santé et de joie, c'est ce que l'on trouvera dans les archives, parlons modestement dans les papiers de cette famille républicaine.
On y verra ce que c'était qu'une culture, comment c'était infiniment autre (infiniment plus précieux) qu'une science, une archéologie, un enseignement, un renseignement, une érudition et naturellement un système. On y verra ce que c'était que la culture du temps que les professeurs ne l'avaient point écrasée. On y verra ce que c'était qu'un peuple du temps que le primaire ne l'avait point oblitéré.
On y verra ce que c'était qu'une culture du temps qu'il y avait une culture; conunent c'est presque indéfinissable, tout un âge, tout un monde dont aujourd'hui nous n'avons plus l'idée.
On y verra ce que c'était que la moelle même de notre race, ce que c'était que le tissu cellulaire et médullaire. Ce qu'était une famille française. On y verra des caractères. On y verra tout ce que nous ne voyons plus, tout ce que nous ne voyons pas aujourd'hui. Comment les enfants faisaient leurs études du temps qu'il y avait des études.
Enfin tout ce que nous ne voyons plus aujourd'hui.
On y verra dans le tissu même ce que c'était qu'une cellule, une famille; non point une de ces familles qui fondèrent des dynasties, les grandes dynasties républicaines ; mais une de ces familles qui étaient comme des
Charles Pégii)'
dynasties de peuple républicaines. Les dynasties du tissu commun de la République.
Ces familles qui justement comptent pour nous parce qu'elles sont du tissu commun.
Un certain nombre, un petit nombre peut-être de ces familles, de ces communes dynasties, s'alliant généralement entre elles, se tissant elles-mêmes entre elles comme des fils, par filiation, par alliance ont fait, ont fourni toute l'histoire non pas seulement de la République, mais du peuple de la République. Ce sont ces familles, presque toujours les mêmes familles, qui ont tissé l'histoire de ce que les historiens nommeront le mouvement républicain et que nous nommerons résolument, qu'il faut nommer la publication de la mystique républicaine. L'affaire Dreyfus aura été le dernier sursaut, le soubresaut suprême de cet héroïsme et de cette mystique, sursaut héroïque entre tous, elle aura été la dernière manifestation de cette race, le dernier effort, d'héroïsme, la dernière manifestation, la dernière publication de ces familles.
Halévy croirait aisément, et je croirais bien volontiers avec lui qu'un petit nombre de familles fidèles, ayant fondé la République, l'ont ainsi maintenue et sauvée, la maintiennent encore. La maintiennent-elles autant? A travers tout un siècle et plus, en un certain sens, presque depuis la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Je croirais bien volontiers avec lui qu'un petit nombre de fidélités familiales, dynastiques, héréditaires ont maintenu, maintiennent la tradition, la mystique et ce que Halévy nommerait très justement la conservation républicaine. Mais où je ne croirais peut-être pas avec lui, c'est que je crois que nous en sommes
littéralement les derniers représentants, et à moins que nos enfants ne s'y mettent, presque les survivants, posthumes.
En tout cas les derniers témoins.
Je veux dire très exactement ceci : nous ne savons pas encore si nos enfants renoueront le fil de la tradition, de la conservation républicaine, si se joignant à nous par dessus la génération intermédiaire ils maintiendront, ils retrouveront le sens et l'instinct de la mystique républicaine. Ce que nous savons, ce que nous voyons, ce que nous connaissons de toute certitude, c'est que pour l'instant nous sommes l'arrière-garde.
Pourquoi le nier. Toute la génération intermédiaire a perdu le sens républicain, le goût de la République, l'instinct, plus sûr que toute connaissance, l'instinct de la mystique républicaine. Elle est devenue totalement étrangère à cette mystique. La génération intermédiaire, et ça fait vingt ans.
Vingt-cinq ans d'âge et au moins vingt ans de durée.
Nous sommes l'arrière-garde; et non seulement une arrière-garde, mais une arrière-garde un peu isolée, quelquefois presque abandonnée. Une troupe en l'air. Nous sommes presque des spécimens. Nous allons être, nous-mêmes nous allons être des archives, des archives et des tables, des fossiles, des témoins, des survivants de ces âges historiques. Des tables que l'on consultera.
Nous sommes extrêmement mal situés. Dans la chronologie. Dans la succession des générations. Nous sommes une arrière-garde mal liée, non liée au gros de la troupe,, aux générations antiques. Nous sommes la dernière des générations qui ont la mystique républi-
Charles Péguy
caine. Et notre affaire Dreyfus aura été la dernière des opérations de la mystique républicaine.
Nous sommes les derniers. Presque les après-derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s'en font gloire et orgueil.
Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n'en remontre pas, de ceux à qui on n'en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n'a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Gomme nous. C'est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l'athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n'ont pas de mystique. Et qui s'en vantent. Qu'on ne s'y trompe pas, et que personne par conséquent ne se réjouisse, ni d'un côté ni de l'autre. Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondéqient le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C'est ensemble un même, un seul mouvement profond de démystication. C'est du même mouvement profond, d'un seul mouvement, que ce peuple ne croit plus à la République et qu'il ne croit plus à Dieu, qu'il ne veut plus mener la vie républicaine, et qu'il ne veut plus mener la vie chrétienne, (qu'il en a assez), on pourrait presque dire qu'il ne veut plus croire aux idoles et qu'il ne veut plus croire au vrai Dieu. La même incrédulité, une seule incrédulité atteint les idoles et Dieu, atteint ensemble les faux
dieux et le vrai Dieu, les dieux antiques, le Dieu nouveau, les dieux anciens et le Dieu des chrétiens. Une même stérilité dessèche la cité et la chrétienté. La cité politique et la cité chrétienne. La cité des hommes et la cité de Dieu. C'est proprement la stérilité moderne. Que nul donc ne se réjouisse, voyant le malheur qui arrive à l'ennemi, à l'adversaire, au voisin. Car le même malheur, la mêm,e stérilité lui arrive. Comme je l'ai mis tant de fois dans ces cahiers, du temps qu'on ne me lisait pas, le débat n'est pas proprement entre la République et la Monarchie, entre la République et la Royauté, surtout si on les considère comme des formes politiques, comme deux formes politiques, il n'est point seulement, il n'est point exactement entre l'ancien régime et le nouveau régime français, le monde moderne ne s'oppose pas seulement à l'ancien régime français, il s'oppose, il se contrarie à toutes les anciennes cultures ensemble, à tous les anciens régimes ensemble, à toutes les anciennes cités ensemble, à tout ce qui est culture, à tout ce qui est cité. C'est en effet la première fois dans l'histoire du monde que tout un monde vit et prospère, parafa prospérer contre toute culture.
Que l'on m'entende bien. Je ne dis pas que c'est pour toujours; Cette race en a vu bien d'autres. Mais enfin c'est pour le temps présent.
Et nous V sommes.
Nous avons même des raisons très profondes d'espérer que ce ne sera pas pour longtemps.
Nous sommes extrêmement mal situés. Nous sommes en effet historiquement situés à un point critique, à un
Charles Péguy
point de discernement, à ce point de discrimination. Nous sommes situés juste entre les générations qui ont la mystique républicaine et celles qui ne l'ont pas, entre celles qui l'ont encore et celles qui ne l'ont plus. Alors personne ne veut nous croire. Des deux côtés. Neiitri, ni les uns ni les autres des deux. Les vieux républicains ne veulent pas croire qu'il n'y a plus des jeunes républicains. Les jeunes gens ne veulent pas croire qu'il y a eu des vieux républicains.
Nous sommes entre les deux. Nul ne veut donc nous croire. Ni les uns ni les autres. Pour tous les deux nous avons tort. Quand nous disons aux vieux républicains : Faites attention, après nous il n'y a personne, ils haussent les épaules. Ils croient qu'il y en aura toujours. Et quand nous disons aux jeunes gens : Faites attention, ne parlez point si légèrement de la République, elle n'a pas toujours été un amas de politiciens, elle a derrière elle une mystique, elle a en elle une mystique, elle a derrière elle tout un passé de gloire, tout un passé d'honneur, et ce qui est peut-être plus important encore, plus près de l'essence, tout un passé de race, d'héroïsme, peut-être de sainteté, quand nous disons cela aux jeunes gens, ils nous méprisent doucement et déjà nous traiteraient de vieilles barbes.
Ils nous prendraient pour des maniaques.
Je répète que je ne dis point que c'est pour toujours. Les raisons les plus profondes, les indices les plus graves nous font croire au contraire, nous forcent à penser que la génération suivante, la génération qui vient après celle qui vient immédiatement après nous, et qui bientôt sera la génération de nos enfants, va être enfin une génération mystique. Cette race a trop de
sang dans les veines pour demeurer l'espace de plus d'une génération dans les cendres et dans les moisissures de la critique. Elle est trop vivante pour ne pas se réintégrer, au bout d'une génération, dans l'organique.
Tout fait croire que les deux mystiques vont refleurir à la fois, la républicaine et la chrétienne. Du même mouvement. D'un seul mouvement profond, comme elles disparaissaient ensemble, (momentanément), comme ensemble elles s'oblitéraient. Mais enfin ce que je dis vaut pour le temps présent, pour tout le temps présent. Et dans l'espace d'une génération il peut se produire tout de même bien des événements.
Il peut arriver des malheurs.
Telle est notre maigre situation. Nous sommes maigres. Nous sommes minces. Nous sommes une lamelle. Nous sommes comme écrasés, comme aplatis entre toutes les générations antécédentes, d'une part, et d'autre part une couche déjà épaisse des générations suivantes. Telle est la raison principale de notre maigreur, de la petitesse de notre situation. Nous avons la tâche ingrate, la maigre tâche, le petit office, le maigre devoir de faire communiquer, par nous, les uns avec les autres, d'assurer la communication entre les uns et les autres, d'avertir les uns sur les autres, de renseigner les uns sur les autres. Nous serons donc généralement conspués de part et d'autre. C'est le sort commun de quiconque essaie de dire un peu de vérité(s).
Nous sommes chargés, comme par hasard, de faire communiquer par nous entre eux des gens qui précisément ne veulent pas communiquer. Nous sommes
Charles Péguy
chargés de renseigner des gens qui précisément ne veulent pas être renseignés.
Telle est notre ingrate situation.
Nous retournant donc vers les anciens, nous ne pouvons pourtant dire et faire, nous ne pouvons que répéter à ces républicains antécédents : Prenez garde. Vous ne soupçonnez pas, vous ne pouvez pas imaginer à quel point vous n'êtes pas suivis, à quel point nous sommes les derniers, à quel point votre régime se creuse en dedans, se creuse par la base. Vous tenez la tête, naturellement, vous tenez le faîte. Mais toute année qui vient, toute année qui passe vous pousse d'un cran, fait de votre faîte une pointe plus amincie, plus tremblante, plus seulette, plus creusée en dessous. Et déjà dix, quinze, bientôt vingt annuités, annualités de jeunes gens vous manquent à la base.
Vous tenez la pointe, vous tenez le faîte, vous tenez la tête, mais ce n'est qu'une position de temps, une situation comme géographique, historique, temporelle, temporaire, chronologique, chronographique. Ce n'est qu'une situation par le fait de la situation. Ce n'est pas, ce n'est nullement une situation organique. La situation à la pointe, la situation de pointe du bourgeon qui organiquement, végétalement mène l'arbre, tire tout l'arbre à lui. Et par où il a passé tout l'arbre passera.
Je suis épouvanté quand je vois, quand je constate simplement ce que nos anciens ne veulent pas voir, ce qui est l'évidence même, ce qu'il suffît de vouloir bien regarder : combien nos jeunes gens sont devenus
étrangers à tout ce qui fut la pensée même et la mystique républicaine. Gela se voit surtout, et naturellement, comme cela se voit toujours, à ce que des pensées qui étaient pour nous des pensées sont devenues pour eux des idées, à ce que ce qui était pour nous, pour nos pères, un instinct, une race, des pensées, est devenu pour eux des propositions, à ce que ce qui était pour nous organique est devenu pour eux logique.
Des pensées, des instincts, des races, des habitudes qui pour nous étaient la nature même, qui allaient de soi, dont on vivait, qui étaient le type même de la vie, à qui par conséquent on ne pensait même pas, qui étaient plus que légitimes, plus qu'indiscutées : irraisonnées, sont devenues ce qu'il y a de pire au monde : des thèses, historiques, des hypothèses, je veux dire ce qu'il y a de moins solide, de plus inexistant. Des dessous de thèses. Quand un régime, d'organique est devenu logique, et de vivant historique, c'est un régime qui est par terre.
On prouve, on démontre aujourd'hui la République. Quand elle était \dvante on ne la prouvait pas.
On la vivait. Quand un régime se démontre, aisément, commodément, victorieusement, c'est qu'il est creux, c'est qu'il est par terre.
Aujourd'hui la République est une thèse, acceptée, par les jeunes gens. Acceptée, refusée; indifféremment; cela n'a pas d'importance; prouvée, réfutée. Ce qui importe, ce qui est grave, ce qui signifie, ce n'est pas que ce soit appuyé ou soutenu, plus ou moins indifféremment, c'est que ce soit une thèse.
C'est-à-dire, précisément, qu'il faille l'appuyer ou la soutenir.
Charles Pégiij^
Quand un régime est une thèse, parmi d'autres, (parmi tant d'autres), il est par terre. Un régime qui est debout, qui tient, qui est vivant, n'est pas une thèse.
— Qu'importe, nous disent les politiciens, professionnels. Qu'est-ce que ça nous fait, répondent les politiciens, qu'est-ce que ça peut nous faire. Nous avons de très bons préfets. Alors qu'est-ce que ça peut nous faire. Ça marche très bien. Nous ne sommes plus républicains, c'est vrai, mais nous savons gouverner. Nous savons même mieux gouverner, beaucoup mieux que quand nous étions républicains, disent-ils. Ou plutôt quand nous étions républicains nous ne savions pas du tout. Et à présent, ajoutent-ils modestement, à présent nous savons un peu. Nous avons désappris la République, mais nous avons appris de gouverner. Voyez les élections. Elles sont bonnes. Elles sont toujours bonnes. Elles seront meilleures. Elles seront d'autant meilleures que c'est nous qui les faisons. Et que nous commençons à savoir les faire. La droite a perdu un million de voix. Nous lui en eussions aussi bien fait perdre cinquante millions et demi. Mais nous sommes mesurés. Le gouvernement fait les élections, les élections font le gouvernement. C'est un prêté rendu. Le gouvernement fait les électeurs. Les électeurs font le gouvernement. Le gouvernement fait les députés. Les députés font le gouvernement. On est gentil. Les populations regardent. Le pays est prié de payer. Le gouvernement fait la Chambre. La Chambre fait le gouvernement. Ce n'est point un cercle vicieux, comme vous pourriez le croire. Il n'est point du tout vicieux. C'est
un cercle, tout court, un circuit parfait, un cercle fermé. Tous les cercles sont fermés. Autrement ça ne serait pas des cercles. Ce n'est pas tout à fait ce que nos fondateurs avaient prévu. Mais nos fondateurs ne s'en tiraient pas déjà si bien. Et puis enfin on ne peut pas fonder toujours. Ça fatiguerait. La preuve que ça dure, la preuve que ça tient, c'est que ça dure déjà depuis quarante ans. Il y en a pour quarante siècles. C'est les premiers quarante ans qui sont les plus durs. C'est le premier quarante ans qui coûte. Après on est habitué. Un pays, un régime n'a pas besoin de vous, il n'a pas besoin de mystiques, de mystique, de sa mystique. Ce serait plutôt embarrassant. Pour un aussi grand voyage. Il a besoin d'une bonne politique, c'est-à-dire d'une politique bien gouvernementale.
Ils se trompent. Ces politiciens se trompent. Du haut de cette République quarante siècles (d'avenir) ne les contemplent pas. Si la République marche depuis quarante ans, c'est parce que tout marche depuis quarante ans. Si la République est solide en France, ce n'est pas parce que la République est solide en France, c'est parce que tout est solide partout. Il y a dans l'histoire moderne, et non pas dans toute histoire, il y a pour les peuples modernes de grandes vagues de crises, généralement parties de France, (1789-1816, i83o, 1848) qui font tout trembler d'un bout du monde à l'autre bout. Et il y a des paliers, plus ou moins longs, des calmes, des bonaces qui apaisent tout pour un temps plus ou moins long. Il y a les époques et il y a les périodes. Nous sommes dans une période. Si la République est
Charles Péguy
assise, ce n'est point parce qu'elle est la République, (cette République), ce n'est point par sa vertu propre, c'est parce qu'elle est, parce que nous sommes dans une période, d'assiette. La durée de la République ne prouve pas plus la durée de la République que la durée des monarchies voisines ne prouve la durée de la Monarchie. Cette durée ne signifie point qu'elles sont durables, mais qu'elles ont commencé, qu'elles sont dans une période, durable. Qu'elles se sont trouvées comme ça, dans une période, de durée. Elles sont contemporaines, elles trempent dans le même temps, dans le même bain de durée. Elles baignent dans la même période. Elles sont du même âge. Voilà tout ce que ça prouve.
Quand donc les républicains arguënt de ce que la République dure pour dire, pour proposer, pour faire état, pour en faire cette proposition qu'elle est durable, quand ils arguënt de ce qu'elle dure depuis quarante ans pour inférer, pour conclure, pour proposer qu'elle est durable, pour quarante ans, et plus, qu'elle était au moins durable pour quarante ans, qu'elle était valable, qu'elle avait mi bon au moins pour quarante ans, ils ont l'air de plaider l'évidence même. Et pourtant ils font, ils commettent une pétition, de principe, un dépassement d'attribution. Car dans la République, qui dure, ce n'est point la République, qui dure. C'est la durée. Ce n'est point elle la République qui dure en elle-même, en soimême. Ce n'est point le régime qui dure en elle. Mais en elle c'est le temps qui dure. C'est son temps, c'est son âge. En elle ce qui dure c'est tout ce qui dure. C'est la tranquillité d'une certaine période de l'humanité,
d'une certaine période de l'histoire, d'une certaine période, d'un certain palier historique.
Quand donc les républicains attribuent à la force propre du régime, à une certaine vertu de la République la durée de la République ils commettent à leur profit et au profit de la République un véritable dépassement de crédit, moral. Mais quand les réactionnaires par contre, les monarchistes nous montrent, nous font voir avec leur complaisance habituelle, égale et contraire à celle des autres, nous représentent, au titre d'un argument, la solidité, la tranquillité, la durée des monarchies voisines, (et même, en un certain sens, leur prospérité, bien qu'ici, en un certain sens, ils aient quelquefois beaucoup plus raison), ils font exactement, de leur côté, non pas même seulement un raisonnement du même ordre, mais le même raisonnement. Ils font, ils commettent la même anticipation, une anticipation contraire, la même, une anticipation, une usurpation, un détournement, un débordement, un dépassement de crédit symétrique, antithétique, homothétique : la même anticipation, la même usurpation, le même détournement, le même débordement, le même dépassement de crédit.
Quand les républicains attribuent à la République, (aux républicains), (au peuple, aux citoyens) à l'assiette, à la tranquillité, à la solidité, à la durée de la République la durée de la République ils attribuent à la République ce qui n'est pas d'elle mais du temps où elle se meut. Quand les monarchistes attribuent aux monarchies voisines, (aux monarques) (aux monarchistes, aux peuj)les, aux sujets), à leur assiette, à leur tranquillité, à leur solidité, à leur dm'ée leur durée ils
Charles Péguy
attribuent à ces monarchies ce qui n'est pas d'elles mais du temps où elles se meuvent. Du même temps. Qui est le temps de tout le monde. Et cet escalier à double révolution centrale, cette symétrie, cet antithétisme homothétique des situations, cet appareillement des attributions n'a rien qui doive nous étonner. Les républicains et les monarchistes, les gouvernants républicains et les théoriciens monarchistes font le même raisonnement, commettent la même attribution, des attributions contraires, complémentaires, homothétiques, la même fausse attribution parce que tous les deux ils ont la même conception, les uns et les autres ils sont des intellectuels, tous les deux ensemble et séparément, tous les deux contrairement et ensemble ils sont des politiques, ils croient en un certain sens à la politique, ils parlent le langage politique, ils sont situés, ils se meuvent sur le plan (de la) politique. Ils parlent donc le même langage. Ensemble les uns et les autres. Ils se meuvent donc sur le même plan. Ils croient aux régimes, et qu'un régime fait ou ne fait pas la paix et la guerre, la force et la vertu, la santé et la maladie, l'assiette, la durée, la tranquillité d'un peuple. La force d'une race. C'est comme si l'on croyait que les châteaux de la Loire font ou ne font pas les tremblements de terre.
Nous croyons au contraire (au contraire des uns et des autres, au contraire de tous les deux ensemble) qu'il y a des forces et des réalités infiniment plus profondes, et que ce sont les peuples au contraire qui font la force et la faiblesse des régimes ; et beaucoup moins les régimes, des peuples.
Nous croyons que les uns et les autres ensemble ils ne voient pas, ils ne veulent pas voir ces forces, ces réalités infiniment plus profondes.
Si la République et les monarchies voisines jouissent de la même tranquillité, de la même durée, c'est qu'elles trempent, qu'elles baignent dans le même bain, dans la même période, qu'elles parcourent ensemble le même long palier. C'est qu'elles mènent la même vie, au fond, la même diète. Là-dessus les républicains et les monarchistes font des raisonnements contraires, le même raisonnement contraire, ils font des raisonnements conjugués. Nous au contraire, nous autres, nous plaçant sur un tout autre terrain, descendant sur un tout autre plan, essayant d'atteindre à de tout autres profondeurs, nous pensons, nous croyons au contraire que ce sont les peuples qui font les régimes, la paix et la guerre, la force et la faiblesse, la maladie et la santé des régimes.
Les républicains et les monarchistes ensemble, premièrement font des raisonnements, deuxièmement font des raisonnements conjugués , appariés , couplés , géminés.
Nous tournant donc vers les jeunes gens, nous tournant d'autre part, nous tournant de l'autre côté nous ne pouvons que dire et faire, nous ne pouvons que leur dire : Prenez garde. Vous nous traitez de vieilles bêtes. C'est bien. Mais prenez garde. Quand vous parlez à la légère, quand vous traitez légèrement, si légèrement la République, vous ne risquez pas seulement d'être injustes, (ce qui n'est peut-être rien, au moins vous le
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Charles Péguy
dites, dans votre système, mais ce qui, dans notre système, est grave, dans nos idées, considérable), vous risquez plus, dans votre système, même dans vos idées, vous risquez d'être sots. Pour entrer dans votre système, dans votre langage même. Vous oubliez, vous méconnaissez qu'il y a eu une mystique républicaine; et de l'oublier et de la méconnaître ne fera pas qu'elle n'ait pas été. Des hommes sont morts pour la liberté comme des hommes sont morts pour la foi. Ces élections aujourd'hui vous paraissent une formalité grotesque, universellement menteuse, truquée de toutes parts. Et vous avez le droit de le dire. Mais des hommes ont vécu, des hommes sans nombre, des héros, des martyrs, et je dii-ai des saints, — et quand je dis des saints je sais peut-être ce que je dis, — des hommes ont vécu sans nombre, héroïquement, saintement, dès hommes ont souffert, des hommes sont morts, tout un peuple a vécu pour que le dernier des imbéciles aujourd'hui ait le droit d'accomplir cette formalité truquée. Ce fut un terrible, un laborieux, un redoutable enfantement. Ce ne fut pas toujours du dernier grotesque. Et des peuples autour de nous, des peuples entiers, des races travaillent du même enfantement douloureux, travaillent et luttent pour obtenir cette formalité dérisoire. Ces élections sont dérisoires. Mais il y a eu un temps, mon cher Variot, un temps héroïque où les malades et les mourants se faisaient porter dans des chaises pour aller déposer leur bulletin dans l'urne. Déposer son bulletin dans l'urne, cette expression vous paraît aujourd'hui du dernier grotesque. Elle a été préparée par un siècle d'héroïsme. Non pas d'héroïsme à la manque, d'un héroïsme à la littéraire. Par un siècle du plus
incontestable, du plus authentique héroïsme. Et je dirai du plus français. Ces élections sont dérisoires. Mais il y a eu une élection. C'est le grand partage du monde, la grande élection du monde moderne entre l'Ancien Régime et la Révolution. Et il y a eu un sacré ballottage, Variot, Jean Variot. Il y a eu ce petit ballottage qui commença au moulin de Valmy et qui finit à peine 3. sur les hauteurs de Hougoumont. D'ailleurs ça a fini comme toutes les affaires politiques, par une espèce de compromis, de cote mal taillée entre les deux partis qui étaient en présence.
Ces élections sont dérisoires. Mais l'héroïsme et la sainteté avec lesquels, moyennant lesquels on obtient des résultats dérisoires, temporellement dérisoires, c'est tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sacré au monde. C'est tout ce qu'il y a de plus beau. Vous nous reprochez la dégradation temporelle de ces résultats, de nos résultats. Voyez vous-mêmes. Voyez vos propres résultats. Vous nous parlez toujours de la dégradation républicaine. La dégradation de la mystique en politique n'est-elle pas une loi commune.
Vous nous parlez de la dégradation républicaine, ^ c'est-à-dire, proprement, de la dégradation de la mystique républicaine en politique républicaine. N'y a-t-il pas eu, n'y a-t-il pas d'autres dégradations. Tout commence en mystique et finit en politique. Tout commence par la mystique, par une mystique, par sa (propre) mystique et tout finit par de la politique. La question, importante, n'est pas, il est important, il est intéressant que, mais l'intérêt, la question n'est pas que telle
Charles Péguj^
politique l'emporte sur telle ou telle autre et de savoir qui l'emportera de toutes les politiques. L'intérêt, la question, l'essentiel est que dans chaque ordre, dans chaque système la mystique ne soit point dévorée par la politique à laquelle elle a donné naissance.
L'essentiel n'est pas, l'intérêt n'est pas, la question n'est pas que telle ou telle politique triomphe, mais que dans chaque ordre, dans chaque système chaque mystique, cette mystique ne soit point dévorée par la politique issue d'elle.
En d'autres termes il importe peut-être, il importe évidemment que les républicains l'emportent sur les royalistes ou les royalistes sur les républicains, mais cette importance est infiniment peu, cet intérêt n'est rien en comparaison de ceci : que les républicains demeurent des républicains; que les républicains soient des républicains.
Et j'ajouterai, et ce ne sera pas seulement pour la symétrie, complémentairement j'ajoute : que les royalistes soient, demeurent des royalistes. Or c'est peutêtre ce qu'ils ne font pas en ce moment-ci même, où très sincèrement ils croient le faire le plus, l'être le plus.
Vous nous parlez toujours de la dégradation républicaine. N'y a-t-il point eu, par le même mouvement, n'y a-t-il point une dégradation monarchiste, une dégradation royaliste parallèle, complémentaire, symétrique, plus qu'analogue. C'est-à-dire, proprement parlant, une dégradation de la mystique monarchiste, royaliste en une certaine politique, issue d'elle, correspondante, en
une, en la politique monarchiste, en la politique royaliste. N'avons-nous pas vu pendant des siècles, ne voyons-nous pas tous les jours les effets de cette politique. N'avons-nous pas assisté pendant des siècles à la dévoration de la mystique royaliste par la politique royaliste. Et aujourd'hui même, bien que ce parti ne soit pas au pouvoir, dans ses deux journaux principaux nous voyons, nous lisons tous les jours les effets, les misérables résultats d'une politique; et même, je dirai plus, pour qui sait lire, un déchirement continuel, un combat presque douloureux, même à voir, même pour nous, un débat presque touchant, vraiment touchant entre une mystique et une politique, entre leur mystique et leur politique, entre la mystique royaliste et la politique royaliste, la mystique étant naturellement à V Action française, sous des formes rationalistes qui n'ont jamais trompé qu'eux-mêmes, et la politique étant au Gaulois, comme d'habitude sous des formes mondaines. Que serait-ce s'ils étaient au pouvoir. (Comme nous, hélas).
On nous parle toujours de la dégradation républicaine. Quand on voit ce que la politique cléricale a fait de la mystique chrétienne, comment s'étonner de ce que la politique radicale a fait de la mystique républicaine. Quand on voit ce que les clercs ont fait généralement des saints, comment s'étonner de ce que nos parlementaires ont fait des héros. Quand on voit ce que les réactionnaires ont fait de la sainteté, comment s'étonner de ce que les révolutionnaires ont fait de l'héroïsme.
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Charles Péguy
Et alors il faut être juste, tout de même. Quand on veut comparer un ordre à un autre ordre, un système à un autre système, il faut les comparer par des plans et sur des plans du même étage. Il faut comparer les mystiques entre elles; et les politiques entre elles. Il ne faut pas comparer une mystique à une politique; ni une politique à une mystique. Dans toutes les écoles primaires de la République, et dans quelques-unes des secondaires, et dans beaucoup des supérieures on compare inlassablement la politique royaliste à la mystique républicaine. Dans V Action française tout revient à ce qu'on compare presque inlassablement la politique républicaine à la mystique royaliste. Gela peut durer longtemps.
On ne s'entendra jamais. Mais c'est peut-être ce que demandent les partis.
C'est peut-être le jeu des partis.
Nos maîtres de l'école primaire nous avaient masqué la mystique de l'ancienne France, la mystique de l'ancien régime, ils nous avaient masqué dix siècles de l'ancienne France. Nos adversaires d'aujourd'hui nous veulent masquer cette mystique d'ancien régime, cette mystique de l'ancienne France que fut la mystique républicaine.
Et nommément la mystique révolutionnaire.
Car le débat n'est pas, comme on le dit, entre l'Ancien régime et la Révolution. L'Ancien Régime était un régime de l'ancienne France. La Révolution est éminemment une opération de l'ancienne France. La date discriminante n'est pas le premier janvier 1789, entre minuit et minuit une. La date discriminante est située aux environs de 1881.
Ici encore les républicains et les royalistes, les gouvernements, les gouTernants républicains et les théoriciens royalistes font le même raisonnement, un raisonnement en deux, complémentaires, deux raisonnements conjugués, complémentaires, conjugué». Couplés; géminés. Nos bons maîtres de l'école primaire nous disaient sensiblement : jusqu'au premier janvier 1789 (heure de Paris) notre pauvre France était un abîme de ténèbres et d'ignorance, de misères les plus effrayantes, des barbaries les plus grossières, (enfin ils faisaient leur leçon), et vous ne pouvez pas même vous en faire une idée; le premier janvier 1789 on installa partout la lumière électrique. Nos bons adversaires de l'Ecole d'en face nous disent presque : jusqu'au premier janvier 1789 brillait le soleil naturel; depuis le premier janvier 1789 nous ne sommes plus qu'au régime de la lumière électrique. Les uns et les autres exagèrent.
Le débat n'est pas entre un ancien régime, une ancienne France qui finirait en 1789 et une nouvelle France qui commencerait en 1789. Le débat est beaucoup plus profond. Il est entre toute l'ancienne France ensemble, païenne (la Renaissance, les humanités, la culture, les lettres anciennes et modernes, grecques, latines, françaises), païenne et chrétienne, traditionnelle et révolutionnaire, monarchiste, royaliste et républicaine, — et d'autre part, et en face, et au contraire une certaine domination primaire, qui s'est établie vers 1881, qui n'est pas la République, qui se dit la République, qui parasite la République, qui est le plus dangereux ennemi de la République, qui est proprement la domination du parti intellectuel.
Le débat est entre toute cette culture, toute la culture,
Charles Pégiij^
et toute cette barbarie, qui est proprement la barbarie.
Le débat n'est pas entre les héros et les saints; le combat est contre les intellectuels, contre ceux qui méprisent également les héros et les saints.
Le débat n'est point entre ces deux ordres de (la) grandeur. Le combat est contre ceux qui haïssent la grandeur même, qui haïssent également l'une et l'autre grandeurs, qui se sont faits les tenants officiels de la petitesse, de la bassesse, et de la vilenie.
C'est ce que l'on verra, ce qui éclate avec une évidence saisissante dans les papiers de cette famille républicaine fouriériste. Ou plutôt, car c'est un peu moins compact, un peu moins tassé, dans les cahiers de cette famille de républicains fouriéristes. Mon Dieu, s'il y a des lettres de Victor Hugo, eh bien, oui, nous les publierons. Nous ne serons pas méchants. Nous ne ferons pas exprès d'embêter cette grande mémoire. Mais ce que nous publierons surtout, ce sont les dossiers, ce sont les papiers des Milliet. On y verra comment le tissu même du parti républicain était héroïque, et ce qui est presque plus important combien il était cultivé ; combien il était classique ; en un mot, pour qui sait voir, pour qui sait lire, combien il était ancienne France, et, au fond, ancien régime.
On y verra ce que c'était que la pâte même dont le pain était fait.
Notre collaborateur M. Daniel Halévy a fort bien indiqué, dans ces cahiers mêmes, dans son dernier cahier, il a marqué seulement mais il a fort bien marqué que l'histoire de ce siècle ne va pas pour ainsi dire tout de go. Qu'elle n'est pas simple, unique, unilatérale, univoque, bloquée, biocarde, enfin elle-même qu'elle n'est pas un bloc; qu'elle ne va point toute et toujours dans le même sens ; qu'elle n'est point d'un seul tenant. Il n'y a pas eu un ancien régime qui a duré des siècles ; puis un jour une révolution qui a renversé l'ancien régime ; puis des retours offensifs de l'ancien régime ; et une lutte, un combat, un débat d'un siècle entre la révolution et l'ancien régime, entre l'ancien régime et la révolution. La réalité est beaucoup moins simple. Halévy a fort bien montré que la République avait, était une tradition, une conservation, elle aussi, (elle surtout peut-être), qu'il y avait une tradition, une conservation républicaine. La différence, la distance entre les deux hypothèses, entre les deux théories se voit surtout, surgit comme d'elle-même naturellement à certains points critiques, par exemple aux coups d'État. Dans la première théorie, dans la première hypothèse, dans l'hypothèse du bloc et de la rigidité, les deux coups d'Etat sont des mouvements du même ordre, du même sens, du même gabarit, de la même teneur. C'est un mouvement, le même mouvement en deux fois. Le deuxième coup d'Etat est le recommencement, le double, la réduplication du premier. La reprise du premier.
Charles Péguy
Décembre est comme une deuxième édition de Brumaire. Brumaire était la première édition de Décembre. C'est ce qu'enseignent par un double enseignement, conjugué, par le même enseignement, par un enseignement conjugué, géminé, d'une part les instituteurs, d'autre part les réactionnaires. Pour les instituteurs et dans l'enseignement des instituteurs (notamment de Victor Hugo) les deux coups d'État sont deux crimes, un même crime, redoublé, le même crime, en deux temps. Pour les réactionnaires et dans l'enseignement des réactionnaires les deux coups d'État sont deux opérations de police, deux heureuses opérations de police, renouvelées l'une de Pautre, recommencées l'une de l'autre, redoublées l'une de l'autre. Recommandées l'une de l'autre.
Un mouvement en deux temps. Brumaire et décembre. C'est la double idée de Hugo et des bonapartistes.
La réalité est beaucoup moins simple, beaucoup plus complexe et peut-être même beaucoup plus compliquée. La Révolution française fonda une tradition, amorcée déjà depuis un certain nombre d'années, une conservation, elle fonda un ordre nouveau. Que cet ordre nouveau ne valût pas l'ancien, c'est ce que beaucoup de bons esprits ont été amenés aujourd'hui à penser. Mais elle fonda certainement un ordre nouveau, non pas un désordre, comme les réactionnaires le disent. Cet ordre ensuite dégénéra en désordre(s), qui sous le Directoire atteignirent leur plus grande gravité. Dès lors si nous nommons, comme on le doit, restaurations les restaurations d'ordre, quel qu'il soit, d'un certain ordre, de l'un ou de l'autre ordre, et si nous nommons perturbations les introductions de désordre(s), le i8 Brumaire fut certainement ime restauration (ensemble,
inséparablement républicaine et monarchiste, ce qui lui confère un intérêt tout particulier, un ton propre, un sens propre, ce qui en fait une opération réellement très singulière, comparable à nulle autre, et qu'il faudrait étudier de près, à laquelle surtout il ne faut rien comparer dans toute l'histoire du dix-neuvième siècle français, et même et autant dans toute l'histoire de France, à laquelle enfin il ne faut référer, comparer nulle autre opération française, à laquelle on ne trouverait d'analogies que dans certaines opérations peutêtre d'autres pays); (et surtout à qui il faut bien se garder de comparer surtout le 2 Décembre); i83o fut une restauration, républicaine; ah i'oubUais, on oublie toujours Louis XVIII; la Restauration fut une restauration, monarchiste; i83o fut une restauration, républicaine; 1848 fut une restauration républicaine, et une explosion de la mystique républicaine; les journées de juin même furent une deuxième explosion, une explosion redoublée de la mystique républicaine; au contraire le 2 Décembre fut une perturbation, xme introduction d'un désordre, la plus grande perturbation peut-être qu'il y eut dans l'histoire du dix-neuvième siècle français ; il mit au monde, il introduisit, non pas seulement à la tête, mais dans le corps même, dans la nation, dans le tissu du corps politique et social un personnel nouveau, nullement mystique, purement politique et démagogique ; il fut proprement l'introduction d'une démagogie ; le 4 septembre fut une restauration, républicaine; le 3i octobre, le 22 janvier même fut une journée républicaine; le 18 mars même fut une journée républicaine, une restauration républicaine en un certain sens, et non pas seulement un mouvement
Charles Pégu)'
de température, un coup de fièvre obsidionale, mais une deuxième révolte, une deuxième explosion de la mystique républicaine et nationaliste ensemble, républicaine et ensemble, inséparablement patriot(iqu)e ; les journées de mai furent certainement une perturbation et non pas une restauration ; la République fut une restauration jusque vers 1881 où l'intrusion de la tyrannie intellectuelle et de la domination primaire commença d'en faire un gouvernement de désordre.
C'est en ce sens, et en ce sens seulement, que le 2 Décembre fut le Châtiment, l'Expiation du 18 Brumaire, et que le Deuxième Empire fut le Châtiment du Premier. Mais loin d'être la réplique du premier le Second Empire fut en un sens tout ce qu'il y eut de plus contraire au premier. Le Premier Empire fut un régime d'ordre, d'un certain ordre. Il fut même, sous beaucoup d'indisciplines, même militaires, comme une sorte d'apothéose de la discipline, éminemment de la discipline militaire. Il fut un régime d'un très grand ordre et d'une très grande histoire. Le Deuxième Empire fut un régime de tous les désordres. Il fut réellement l'introduction d'un désordre, d'un certain désordre, l'introduction, l'installation au pouvoir d'une certaine bande, déconsidérée, très moderne, très avancée, nullement ancienne France, nullement ancien régime. Ou encore on peut dire que le Deuxième Empire est le plus gros boulangisme que nous ayons eu, et aussi le seul qui ait réussi.
La Révolution au contraire, la grande, avait été une
instauration. Une instauration plus ou moins heureuse, mais enfin une instauration.
Une instauration, c'est-à-dire ce dont toute restauration même n'est déjà plus qu'une répétition, une image affaiblie, un essai de recommencement.
En d'autres termes encore, en un autre terme, le premier Empire ne fut point ce que nous nonmions un césarisme. Le deuxième Empire fut ce que nous nommons un césarisme. Le boulangisme fut un césarisme. Il y eut beaucoup de césarisme dans l'antidreyfusisme. Il n'y en eut point dans le dreyfusisme. La domination combiste fut très réellement un césarisme, le plus dangereux de tous, parce que c'était celui qui se présentait le plus comme républicain. La domination radicale et radicalesocialiste est proprement un césarisme, nommément un multicésarisme de comités électoraux.
Il faut si peu suivre les noms, les apparences, les aspects, il faut tant se méfier des noms que de même que le Deuxième Empire, historiquement, réellement, ne continue pas l'Empire premier, de même la troisième République, historiquement, réellement, ne se continue pas elle-même. La suite, la continuation de la troisième République ne continue pas le commencement de la troisième République, Sans qu'il y ait eu en 1881 aucun grand événement, je veux dire aucun événement
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' Charles Pégivy
inscriplible, à cette date la République a commencé de se discontinuer. De républicaine elle est notamment devenue césarienne.
Il ne faut pas dire seulement : Tout s'explique, je dirai : Tout s'éclaire par là. Les difficultés incroj-^ables de l'action publique et privée s'éclairent soudainement, d'un grand jour, d'une grande lumière, quand on veut bien donner audience pour ainsi dire, quand on veut bien considérer, quand on veut bien seulement faire attention à cette distinction, à cette récrimination, je veux dire à cette discrimination remontante que nous venons de reconnaître. Tous les sophismes, tous les paralogismes de l'action, tous les parapragmatismes, — ou du moins tous les nobles, tous les dignes, les seuls précisément où nous puissions tomber, les seuls que nous puissions commettre, les seuls innocents, ■ — si coupables pourtant, — viennent de ce que nous prolongeons indûment dans l'action politique, dans la politique, une ligne d'action dûment commencée dans la mystique. Une ligne d'action était commencée, était poussée dans la mystique, avait jailli dans la mystique, y avait trouvé, y avait pris sa source et son point d'origine. Cette action était bien lignée. Cette ligne d'action n'était pas seulement naturelle, elle n'était pas seulement légitime, elle était due. La vie suit son train. L'action suit son train. On regarde par la portière. Il y a un mécanicien qui conduit. Pourquoi s'occuper de la conduite. La vie continue. L'action continue. Le 111 s'enfile. Le fil de l'action, la ligne de l'action
continue. Et continuant, les mêmes personnes, le même jeu, les mêmes institutions, le même entourage, le même appareil, les mêmes meubles, les habitudes déjà prises, on ne s'aperçoit pas que l'on passe par dessus ce point de discernement. D'autre part, par ailleurs, extérieurement l'histoire, les événements ont marché. Et l'aiguille est franchie. Par le jeu, par l'histoire des événements, par la bassesse et le péché de l'homme la mystique est devenue politique, ou plutôt l'action mystique est devenue action politique, ou plutôt la politique s'est substituée à la mystique, la politique a dévoré la mystique. Par le jeu des événements, qui ne s'occupent pas de nous, qui pensent à autre chose, par la bassesse, par le péché de l'homme, qui pense à autre chose, la matière qui était matière de mystique est devenue matière de politique. Et c'est la perpétuelle et toujours recommençante histoire. Parce que c'est la même matière, les mêmes hommes, les mêmes comités, le même jeu, le même mécanisme, déjà automatique, les mêmes entours, le même appareil, les habitudes déjà prises, nous n'y voyons rien. Nous n'y faisons pas même attention. Et pourtant la même action, qui était juste, à partir de ce point de discernement devient injuste. La même action, qui était légitime, devient illégitime. La même action, qui était due, devient indue. La même action, qui était celle-ci, à partir de ce point de discernement ne devient pas seulement autre, elle devient généralement son contraire, son propre contraire. Et c'est ainsi qu'on devient innocemment criminel.
La même action, qui était propre, devient sale, devient une autre action, sale.
Charles Péguy
C'est ainsi qu'on devient innocent criminel, peut-être les plus dangereux de tous.
Une action commencée sur la mystique continue sur la politique et nous ne sentons point que nous passons sur ce point de discernement, La politique dévore la mystique et nous ne sautons point quand nous passons sur ce point de discontinuité.
Quand par impossible un homme de cœur discerne au point de discernement, s'arrête au point d'arrêt, refuse de muer à ce point de mutation, rebrousse à ce point de rebroussement, refuse, pour demeurer fidèle à une mystique, d'entrer dans les jeux politiques, dans les abus de cette politique qui est elle-même un abus, quand un homme de cœur, pour demeurer fidèle à une mystique, refuse d'entrer dans le jeu de la politique correspondante, de la politique issue, de la parasitaire, de la dévorante politique, les politiciens ont accoutumé de le nommer d'un petit mot bien usé aujourd'hui : volontiers ils nous nommeraient traître.
D'ailleurs ils nous nommeraient traîtres sans conviction, pour mémoire, pour les électeurs. Parce qu'il faut bien mettre quelque mot dans les programmes et dans les polémiques.
Qu'on le sache bien c'est ce traître que nous avons toujours été et que nous serons toujours. C'est ce traître, notamment, éminemment, que nous avons toujours été dans l'affaire Dreyfus et dans l'affaire dreyfusisme. Le véritable traître, le traître au sens plein, au sens fort, au sens ancien de ce mot, c'est celui qui vend sa foi, qui vend son âme, qui livre son être même, qui perd son âme, qui trahit ses principes, son idéal, son être même, qui trahit sa mystique pour entrer dans la poli-
tique correspondante, dans la politique issue, passant coraplaisamment par dessus le point de discrinaination.
Je ne suis pas le seul. Les abonnés de ces cahiers, même aujourd'hui, après douze ans de morts, et de renouvellements annuels, se composent aujourd'hui encore pour les deux tiers, sont encore pour les deux tiers des anciens dreyfusards, des nouveaux dreyfusards, des dreyfusards perpétuels, des dreyfusards impénitents, des dreyfusards mystiques, des hommes de cœur, des petites gens, généralement obscurs, généralement pauvres, quelques-uns très pauvres, pour ainsi dire misérables, qui ont sacrifié deux fois leur carrière, leur avenir, leur existence et leur pain : une première fois pour lutter contre leurs ennemis, une deuxième fois pour lutter contre leurs amis; et combien n'est-ce pas plus difficile ; une première fois pour résister à la politique de leurs ennemis, une deuxième fois pour résister à la politique de leurs amis ; une première fois pour ne pas succomber à leurs ennemis, une deuxième fois pour ne pas succomber à leurs amis.
C'est ce traître-ci que nous entendons être.
Une première fois pour ne pas succomber à la démagogie de leurs ennemis, une deuxième fois pour ne pas succomber à la démagogie de leurs amis ; une première fois pour ne pas succomber à l'inimitié, une deuxième fois pour ne pas succomber à la plus difficile amitié.
Tous nous savons ce que ça nous a coûté. Et c'est pour cela que nous exigerons toujours de nos amis un respect que nos ennemis ne nous ont jamais refusé.
Les politiciens veulent que nous endossions leurs po-
Charles Péguy
litiques, que nous marchions dans leurs politiques, dans leurs combinaisons, que nous entrions dans leurs vues, politiques, que nous trahissions nos mystiques pour leurs politiques, pour les politiques correspondantes, pour les politiques issues. Mais nous ne sommes pas sous leurs ordres.
Alors les politiciens veulent décerner l'honneur et le droit. Mais ils n'en sont peut-être pas maîtres.
Ils veulent décerner l'obéissance et l'obédience, confirmer la firme, distribuer l'honneur, déclarer la règle. Mais ils n'en sont peut-être pas maîtres.
Ils ne sont pas nos maîtres. Tout le monde n'est pas sous leurs ordres. Ils ne sont pas même leurs propres maîtres.
Parlons plus simplement de ces grands hommes. Et moins durement. Leur politique est devenue un manège de chevaux de bois. Ils nous disent : Monsieur, vous avez changé, vous n'êtes plus à la même place. La pi^euve, c'est que vous n'êtes plus en face du même chevau de bois. — Pardon, monsieur le député, ce sont les chevaux de bois qui ont tourné.
Il faut rendre d'ailleurs cette justice à ces malheureux qu'ils sont généralement très gentils avec nous, excepté la plupart de ceux qui sortant du personnel enseignant constituent le parti intellectuel. Tous les autres, les députés propres, les politiciens proprement dits, les parlementaires professionnels ont bien autre chose à faire que de s'occuper de nous, et surtout que de nous ennuyer ou de nous être désagréables : les concurrents,
les compétiteurs, les électeurs, la réélection, les compétitions, les affaires, la vie. Us aiment mieux nous laisser tranquilles. Et puis nous sommes si petits (en volume, en masse) pour eux. En masse politique et sociale. Ils ne nous aperçoivent même pas. Nous n'existons pas pour eux. Ne nous gonflons pas jusqu'à croire que nous existons pour eux, qu'ils nous voient. Ils nous méprisent trop pour nous haïr, pour nous en vouloir de nous être infidèles, je veux dire de ce qu'ils nous sont infidèles, à nous et à notre mystique, leur mystique, la mystique qui ilous est conamune, censément, réellement commune, (à nous parce que nous nous en nourrissons et qu'inséparablement nous vivons pour elle, à eux parce qu'ils en profitent et qu'ils la parasitent), pour même nous (en) tenir rigueur. Quand nous sollicitons, à notre tour de bêtes, ils mettent même souvent une sorte de dilection, secrète, un certain point d'honneur, d'un certain honneur, une coquetterie à nous rendre service. Ils ont l'air de dire : Vous voyez bien. Nous faisons ce métier-là. Nous savons très bien ce qu'il vaut. Il faut bien gagner sa vie. Il faut bien faire une carrière. Au moins rendez-nous cette justice que quand il le faut, quand on le peut, quand l'occasion s'en présente, nous sommes encore compétents, nous sommes encore capables de nous intéresser aux grands intérêts spirituels, de les défendre.
Ils ont raison. Et il faut que nous leur fassions cette justice. C'est une espèce de coquetterie qu'ils ont, fort louable, une dilection, (un remords), une sorte de garantie intérieure qu'ils prennent, un regret qui leur vient, comme une réponse qu'ils font à un avertisse-
ment secret. Ceux qui sont intraitables, ceux qui sont bien fermés, ce ne sont que les anciens intellectuels devenus députés, notamment les anciens professeurs, nommément les anciens normaliens. Ceux-là en veulent véritablement à la culture. Ils ont contre elle une sorte de haine véritablement démoniaque.
Il faut d'ailleurs bien faire attention. Quand on parle de parti intellectuel et de l'envahissement de la domination du primaire il faut prendre garde. Il ne suffît pas de dire primaire, primaire. Il faut bien voir aujourd'hui que le primaire n'est pas tout, (tout entier), dans le primaire. Il s'en faut. Il n'est point tant dans le primaire. Il s'en faut, et ce n'est même pas là qu'il est le plus. Il faut prendre garde que c'est sans aucun doute dans le supérieur aujourd'hui qu'il y a le plus de primaire, de contamination primaire, de domination primaire. Pour moi j'ai la conviction qu'il se distribue beaucoup plus de véritable culture, aujourd'hui même encore, dans la plupart des écoles primaires, dans la plupart des écoles des villages de France, entre les carrés de vignes, à l'ombre des platanes et des marronniers, qu'il ne s'en distribue entre les quatre murs de la S orbonne. Voici quelle est à peu près aujourd'hui, dans la réalité, la hiérarchie des trois enseignements : Un très grand nombre d'instituteurs encore, même radicaux et radicaux-socialistes, même francs-maçons, même librepenseurs professionnels, pour toutes sortes de raisons de situation et de race continuent encore d'exercer, généralement à leur insu, dans les écoles des provinces et même des villes un certain ministère de la culture. Ils sont encore, souvent malgré eux, des ministres, des maîtres de la distribution de la culture. lis exercent
cet office. L'enseignement secondaire donne un admirable exemple, fait un admirable effort pour maintenir, pour (sauve)garder, pour défendre contre l'envahissement de la barbarie cette culture antique, cette culture classique dont il avait le dépôt, dont il garde envers et contre tout la tradition. C'est un spectacle admirable que (celui que) donnent tant de professeurs de l'enseignement secondaire, pauvres, petites gens, petits fonctionnaires, exposés à tout, sacrifiant tout, luttant contre tout, résistant à tout pour défendre leurs classes. Luttant contre tous les pouvoirs, les autorités temporelles, les puissances constituées. Contre les familles, ces électeurs, contre l'opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l'opinion; contre les parents des élèves; contre le proviseur, le censeur, l'inspecteur d'Académie, le recteur de l'Académie, l'inspecteur général, le directeur de l'enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement; littéralement contre leur pain. Contre leurs chefs, contre leurs maîtres, contre l'administration, la grande Administration, contre leurs supérieurs hiérarchiques, contre leurs défenseurs naturels, contre ceux qui devraient naturellement les défendre. Et qui les abandonnent au contraire. Quand ils ne les trahissent pas. Contre tous leurs propres intérêts. Contre tout le gouvernement, notamment contre le plus redoutable de tous, contre le gouvernement de l'opinion, qui partout est toute moderne. Pourquoi. Par une indestructible probité. Par une indestructible piété. Par un invincible, un insurmontable attachement de race et de liberté à
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Charles Péguy
leur métier, à leur office, à leur ministère, à leur -sdeille vertu, à leur fonction sociale, à un vieux civisme classique et français. Par un inébranlable attachement à la vieille culture, qui en effet était la vieille vertu, qui était tout un avec la vieille vertu, par une continuation, par une sorte d'héroïque attachement au vieux métier, au vieux pays, au vieux lycée. Pour quoi. Pour tâcher d'en sauver un peu. C'est par eux, par un certain nombre de maîtres de l'enseignement secondaire, par un assez grand nombre encore heureusement, que toute culture n'a point encore disparu de ce pays. Je connais, je pourrais citer moi tout seul, moi tout petit cent cinquante professeurs de l'enseignement secondaire qui font tout, qui risquent tout, qui bravent tout, même et surtout l'ennui, le plus grand risque, la petite fin de carrière, pour maintenir, pour sauver tout ce qui peut encore être sauvé. On trouverait difficilement cinquante maîtres de l'enseignement supérieur, et même trente, et même quinze, qui se proposent autre chose (outre la carrière, et l'avancement, et pour commencer précisément d'être de l'enseignement supérieur) qui se proposent autre chose que d'ossifier, que de momifier la réalité, les réalités qui leur sont imprudemment confiées, que d'ensevelir dans le tombeau des fiches la matière de leur enseignement.
Je citerais cent cinquante professeurs de l'enseignement secondaire qui font tout ce qu'ils peuvent, et même plus, pour essayer seulement de sauvegarder un peu, dans ce vieux pays, un peu de bon goût, un peu de tenue, un peu d'ancien goût, un peu des anciennes mœurs de l'esprit, un peu de ce vieil esprit de la liberté de l'esprit.
Les instituteurs ne font point tant partie du parti intellectuel. Ni tant qu'ils le croient. Ni tant qu'ils le voudraient bien. Ils ont tant d'autres attaches encore dans le pays réel, quoi qu'ils fassent. Ils sont beaucoup plus les agents de la culture qu'ils ne le voudraient. Les professeurs de l'enseignement secondaire n'en font pour ainsi dire aucunement partie, excepté les politiciens, les quelques-uns qui ont chauffé leur avancement, leur rapide acheminement sur Paris. Autrement, pour tout le reste, pour tous les autres, pour tout le corps, on peut dire, il faut dire que l'enseignement secondaire, tout démantelé qu'il soit, tout défait que l'on l'ait fait, est encore la citadelle, le réduit de la culture en France.
On fait quelquefois grand état, dans le supérieur, au moins dans le commencement, dois-je dire pour épater les nouveaux, les jeunes gens, de ce que les professeurs de l'enseignement secondaire font des classes, tandis que messieurs les maîtres et professeurs de l'enseignement supérieur au contraire font des cours. Il faut malheureusement le leur dire : Dans l'état actuel de l'enseignement c'est dans les classes que se distribue encore beaucoup de culture, et c'est dans les cours qu'il n'y en a plus.
Ceux qui sont acharnés surtout, comme parti politique, comme parti intellectuel, ceux qui sont forcenés, ce sont ces jeunes gens qui passent directement de l'ancienne et de la nouvelle Ecole Normale au Parti Socialiste Unifié. Les dernières élections viennent de nous envoyer encore tout un paquet de ces jolis garçons. Les enfants de chœur, notamment celui qui est si joli et joufïlu. Gomme c'est son devoir d'enfant de chœur.
Charles Péguy
Notre première règle de conduite, ou, si l'on préfère, la première règle de notre conduite sera donc, étant dans l'action, de ne jamais tomber dans la politique, c'est-à-dire, très précisément, suivant une ligne de l'action, de nous défier, de nous méfier de nous-mêmes et de notre propre action, de faire une extrême attention à distinguer le point de discernement, et ce point reconnu, de rebrousser en effet à ce point de rebroussement. Au point où la politique se substitue à la mystique, dévore la mystique, trahit la mystique, celuilà seul qui laisse aller, qui abandonne, qui trahit la politique est aussi le seul qui demeure fidèle à la mystique, celui-là seul qui trahit la politique est aussi le seul qui ne trahit pas la mystique.
Au point de rebroussement il ne faut rien garder de la vieille analyse, de la vieille idée. De l'habitude. Il faut être prêt à recommencer, il faut recommencer de piano l'analyse.
Si notre première règle d'action, de conduite sera de ne point continuer aveuglément par dessus le point de discernement une action commencée en mystique et qui finit en politique, pareillement, parallèlement notre première règle de connaissance, de jugement, de connaissement sera de ne point continuer aveuglément par dessus le point de discernement un jugement, un connaissement sur une action commencée en mystique et qui finit en politique. Il faut avant tout et sur tout se défier, se méfier de soi, de son propre jugement, de
son propre connaissement. Il faut sur tout se donner garde de continuer. Continuer, persévérer, en ce senslà, c'est tout ce qu'il y a de plus dangereux pour la justice, pour l'intelligence même. Prendre son billet au départ, dans un parti, dans une faction, et ne plus jamais regarder comment le train roule et surtout sur quoi le train roule, c'est, pour un homme, se placer résolument dans les meilleures conditions pour se faire criminel.
Tout le fatras des propos et des conversations, les embarras, les apparentes contradictions, les embroussaillements, les inextricables difficultés du jugement, les apparentes incompréhensions et impossibilités de comprendre et de suivre, les bonnes fois contraires et les mauvaises fois entrelacées, les bonnes et les mauvaises fois adverses, le recommencement perpétuel et fatigant de la vanité des mêmes propos, la répétition, l'exécrable répétition des mêmes incohérents et infatigables propos seraient beaucoup éclairés si l'on faisait seulement attention de quoi on parle, si, sur toute action, dans chaque action, dans chaque ordre, on parle de la mystique ou, plus généralement, de la politique. Ainsi s'explique que dans tant de polémiques, dans tant de débats les deux adversaires, les deux ennemis paraissent avoir également raison, également tort. Une des principales causes en est que l'un parle de la mystique, et l'autre répond de la politique correspondante, de la politique issue. Ou l'un parle de la politique, et l'autre répond de la mystique antérieure. Ce n'est pas seulement la justice, dans l'ordre du jugement moral, qui demande que l'on compare toujours deux actions aux mêmes étages et non point en deux
Charles Péguy
étages différents, la mystique à la mystique et la politique à la politique, et non point la mystique à la politique ni la politique à la mystique, c'est aussi la justesse, dans l'ordre du jugement mental, qui a exactement la même exigence.
Quand nos instituteurs comparent incessamment la mystique républicaine à la politique royaliste et quand tous les matins nos royalistes comparent la mystique royaliste à la politique républicaine, ils font, ils commettent le même manquement, deux manquements mutuellement complémentaires, deux manquements mutuellement contraires, mutuellement inverses, mutuellement réciproques, deux manquements contraires le même, un manquement conjugué; ensemble ils manquent à la justice et à la justesse ensemble.
Une première conséquence de cette distinction, une première application de ce reconnaissement, de ce discernement, de cette redistribution, c'est que les mystiques sont beaucoup moins ennemies entre elles que les politiques, et qu'elles le sont tout autrement. Il ne faut donc pas faire porter aux mystiques la peine des dissensions, des guerres, des inimitiés politiques, il ne faut pas reporter sur les mystiques la malendurance des politiques. Les mystiques sont beaucoup moins ennemies entre elles que les politiques ne le sont entre elles. Parce qu'elles n'ont point comme les politiques à se partager sans cesse une matière, temporelle, un monde temporel, une puissance temporelle incessamment limitée. Des dépouilles temporelles. Des dépouilles mortelles. Et quand elles sont ennemies, elles le sont tout autrement, à une profondeur infiniment plus essentielle, avec une noblesse infiniment plus profonde.
Par exemple jamais la mystique civique, la mystique antique, la mystique de la cité et de la supplication antique ne s'est opposée, n'a pu s'opposer à la mystique du salut comme la politique païenne s'est opposée à la politique chrétienne; aussi grossièrement, aussi bassement, aussi temporellement, aussi mortellement que les empereurs païens se sont opposés aux empereurs chrétiens, et réciproquement. Et la mystique du salut aujourd'hui ne peut pas s'opposer à la mystique de la liberté comme la politique cléricale s'oppose par exemple à la politique radicale. Il est aisé d'être ensemble bon chrétien et bon citoyen, tant qu'on ne fait pas de la politique.
Les politiciens, au moment qu'ils changent la mystique en politique, une mystique en une politique, si on ne les suit pas, alors c'est eux qui vous accusent de changer.
Nous en avons eu un exemple éminent dans l'affaire Dreyfus continuée en affaire dreyfusisme. On peut dire que les politiciens introduisent et dans l'action et dans la connaissance (où déjà il y en a tant, où il y en a tant de naturelles), des difficultés artificielles, des difficultés supplémentaires, des difficultés surérogatoires, des difficultés plus qu'il n'y en a. Et il y en a déjà tant. Ils veulent toujours, quelquefois par politique, mais généralement par incompréhension naturelle, par insuffisance, par incapacité d'aller profondément, que les serviteurs des mystiques deviennent les agents des politiques. Ils introduisent partout, ils découpent des déchirures temporelles gratuites, des déchirures poli-
Charles Pégu)^
tiques artificielles. Comme si ce n'était pas assez déjà des grands déchirements mystiques. Ils créent ainsi des enchevêtrements.
Nous en avons eu un exemple éminent dans cette immortelle affaire Dreyfus continuée en affaire Dreyfusisme. S'il y en eut une qui sauta par dessus son point de discernement, ce fut celle-là. Elle offre, avec une perfection peut-être unique, comme une réussite peutêtre unique, comme un exemple unique, presque comme un modèle un raccourci unique généralement de ce que c'est que la dégradation, l'abaissement d'une action humaine, mais non pas seulement cela : particulièrement, proprement un raccourci unique, (comme) une culmination de ce que c'est que la dégradation d'une action mystique en action politique passant (aveuglément?) par dessus son point de rupture, par dessus son point de discernement, par dessus son point de rebroussement, par dessus son point de continuité discontinue.
Faut-il noter une fois de plus qu'il y eut, qu'il y a
dans cette affaire Dreyfus, qu'il y aura longtemps en elle, et peut-être éternellement, une vertu singulière. Je veux dire une force singulière. Nous le voyons bien aujourd'hui. A présent que l'affaire est finie. Ce n'était pas une illusion de notre jeunesse. Plus cette affaire est finie, plus il est évident qu'elle ne finira jamais. Plus elle est finie plus elle prouve. Et d'abord il faut noter qu'elle prouve qu'elle avait une vertu singulière. Dans les deux sens. Une singulière vertu de vertu tant qu'elle demeura dans la mystique. Une singulière vertu de malice aussitôt qu'elle fut entrée dans la politique. C'est un des plus grands mystères qu'il y ait dans l'histoire et dans la réalité, et naturellement aussi, naturellement
donc l'un donc de ceux sur qui l'on passe le plus aveuglément, le plus aisément, le plus inattentivement, le plus sans sauter, que cette espèce de différence absolue, (irrévocable, irréversible, comme infinie), qu'il y a dans le prix des événements. Que certains événements soient d'un certain prix, aient un certain prix, un prix propre ; que des événements différents du même ordre ou d'ordres voisins, ayant la même matière ou des matières du même ordre et de même valeur, ayant la même forme ou des formes du même ordre et de même valeur, aient pourtant des prix, des valeurs infiniment différentes; que chaque événement, opérant une même matière, faisant devenir une même matière, sous une même forme, dans une même forme, que tout événement ait pourtant un prix propre, mystérieux, une force propre en soi, une valeur propre, mystérieuse ; qu'il y ait des guerres et des paix qui aient une valeur propre, qu'il y ait des affaires qui aient une valeur propre, absolue; qu'il y ait des héroïsmes qui aient une valeur propre ; qu'il y ait des saintetés même qui aient une valeur propre, c'est assurément un des plus grands mystères de l'événement, un des plus poignants problèmes de l'histoire ; qu'il y ait non seulement des hommes (et des dieux) qui comptent plus que d'autres, infiniment plus, mais qu'il y ait des peuples, qui sont comme marqués, qu'il y ait comme une destination, comme une évaluation, comme une mesure non pas seulement des honunes et des dieux, mais des peuples mêmes ; qu'il y ait des peuples tout entiers qui aient un prix, une valeur propre, qui soient marqués pour l'histoire, pour toute l'histoire temporelle, et (par suite) peut-être sans doute pour l'autre, et que des peuples tout entiers, tant
Charles Péguy -
d'autres peuples, l'immense majorité des peuples, la presque totalité soient marqués au contraire pour le silence et l'ombre, pour la nuit et le silence, pour tomber dans un silence, ne se lèvent que pour tomber, c'est un mystère que nous ne voyons pas, comme tous les plus grands mystères, précisément parce que nous y baignons, comme dans tous les plus grands mystères; enfin qu'il y ait non seulement des hommes et pour ainsi dire des dieux temporellement élus, mais des peuples entiers temporellement élus et peut-être plus, c'est certainement peut-être le plus grand mystère de l'événement, le plus poignant problème de l'histoire. Qu'il y ait même comme des événements élus. C'est le plus grand problème de la création. Nous ne manquerons point, nous n'éviterons point de le considérer, de le méditer longuement dans les études que nous avons commencées de la situation faite à l'histoire et à la sociologie dans la philosophie générale du monde moderne.
Il faut donc le dire, et le dire avec solennité : Vaffaire Dreyfus fat une affaire élue. Elle fut une crise éminente dans trois histoires elles-mêmes éminentes. Elle fut ime crise éminente dans l'histoire d'Israël. Elle fut une crise éminente, évidemment, dans l'histoire de France. Elle fut surtout une crise éminente, et cette dignité apparaîtra de plus en plus, elle fut surtout une crise éminente dans l'histoire de la chrétienté. Et peut-être de plusieurs autres. Ainsi par un recoupement, par une élection peut-être unique elle fut triplement critique. Elle fut triplement éminente. Elle fut proprement une affaire
culminante. Pour moi, si je puis continuer ces études que nous avons commencées de la situation faite à l'histoire et à la sociologie dans la philosophie générale du monde moderne, suivant cette méthode que nous gardons de ne jamais rien écrire que de ce que nous avons éprouvé nous-mêmes, nous prendrons certainement cette grande crise comme exemple, comme référence de ce que c'est qu'une crise, un événement qui a une valeur propre éminente.
Ce prix, cette valeur propre de l'affaire Dreyfus apparaît encore, apparaît constamment, quoi qu'on en ait, quoi qu'on fasse. Elle revient malgré tout, comme un revenant, comme une revenante. Ce qui double la preuve, ou plutôt ce qui fait la preuve, c'est qu'elle ne se manifeste pas seulement dans un sens, dans l'un des deux sens, mais ce qui fait la preuve (rien ne prouve autant que le mal), c'est hélas qu'elle prouve, qu'elle se manifeste également dans tous les deux sens. Elle a dans le bon sens, dans le sens mystique, une force incroyable de vertu, une vertu de vertu incroyable. Et dans le mauvais sens, dans le sens politique, elle a une force, une vertu de vice incroyable. Aujourd'hui encore, aujourd'hui comme toujours, aujourd'hui plus que jamais on ne peut pas en parler à la légère, on ne peut pas en traiter légèrement, on ne peut pas en parler d'un air détaché. On ne peut pas en parler sans se passionner, aussitôt. Aujourd'hui comme jamais tout propos qui se tient, tout article de revue ou de journal, tout livre, tout cahier qui s'écrit de l'affaire Dreyfus a en lui, porte en lui on ne sait quel virus, quel point de virus
Charles Péguy
qui nous travaille infatigable. On n'en peut point toucher un mot qui ne soit nocif et sacré. Nous n'en souffrons que trop, quelquefois, aux cahiers, le jeudi. Mais c'est la marque même et le signe de la valeur, du prix propre, le signe de l'élection.
Pour moi si ayant achevé une œuvre infiniment plus grave je viens à l'âge des Confessions, qui est, comme on sait, cinquante ans révolus, à neuf heures du matin, c'est ce que je me proposerai certainement d'y représenter. J'essaierai, reprenant, achevant mon ancienne décomposition du dreyfusisme en France de donner non pas une idée, mais j'essaierai de donner une représentation de ce que fut dans la réalité cette immortelle affaire Dreyfus. Elle fut, comme toute affaire qui se respecte, une affaire essentiellement mystique. Elle vivait de sa mystique. Elle est morte de sa politique. C'est la loi, c'est la règle. C'est le niveau des vies. Tout parti vit de sa mystique et meurt de sa politique. C'est ce que j'essaierai de représenter. J'avoue, je commence à croire que ce ne sera pas inutile. Je soupçonne qu'il y a sur cette affaire Dreyfus de nombreux malentendus. J'avoue que je ne me reconnais pas du tout dans le portrait que Halévy a tracé ici même du dreyfusiste. Je ne me sens nullement ce poil de chien battu. Je consens d'avoir été vainqueur, je consens (ce qui est mon jugement propre) d'avoir été vaincu (ça dépend du point de vue auquel on se place), je ne consens point d'avoir été battu. Je consens d'avoir été ruiné, (dans le temporel, et fort exposé dans l'intemporel), je consens d'avoir été trompé, je consens d'avoir été berné. Je ne
consens point d'avoir été mouillé. Je ne me sens point ce poil de chien mouillé. Je ne me reconnais point dans ce portrait. Nous étions autrement fiers, autrement droits, autrement orgueilleux, infiniment fiers, portant haut la tête, infiniment pleins, infiniment gonflés des vertus militaires. Nous a^dons, nous tenions un tout autre ton, un tout autre air, un tout autre port de tête, nous portions, à bras tendus, un tout autre propos. Je ne me sens aucunement l'humeur d'un pénitent. Je hais une pénitence qui ne serait point une pénitence chrétienne, qui serait une espèce de pénitence civique et laïque, une pénitence laïcisée, sécularisée, temporalisée, désaffectée, une imitation, une contrefaçon de la pénitence. Je hais une humiliation, une humilité qui ne serait point une humilité chrétienne, l'humilité chrétienne, qui serait une espèce d'humilité civile, civique, laïque, une imitation, une contrefaçon de Z'humilité. Dans le civil, dans le civique, dans le laïque, dans le profane je veux être bourré d'orgueil. Nous l'étions. Nous en avions le droit. Nous en avions le devoir. Non seulement nous n'avons rien à regretter. Mais nous n'avons rien, nous n'avons rien fait dont nous n'ayons à nous glorifier. Dont nous ne puissions, dont nous ne devions nous glorifier. On peut commencer demain matin la publication de mes œuvres complètes. On pourrait même y ajouter la publication de mes propos, de mes paroles complètes. Il n'y a pas, dans tous ces vieux cahiers, un mot que je changerais, excepté quatre ou cinq mots que je connais bien, sept ou huit mots de théologie qui pourraient donner matière à un malentendu, être interprétés à contre-sens, parce qu'ils sont au style indirect et que l'on ne voit pas assez dans la phrase qu'ils sont au style
indirect. Non seulement nous n'avons rien à désavouer, mais nous n'avons rien dont nous n'ayons à nous glorifier. Car dans nos plus ardentes polémiques, dans nos invectives, dans nos pamphlets nous n'avons jamais perdu le respect du respect. Du respectable respect. Nous n'avons, nous n'avons à avoir ni regret ni remords. Dans ces confessions d'un dreyfusiste qui feront une part importante de nos Confessions générales, il y aura, je l'ai promis, de nombreux cahiers qui s'ÎQtituleront Mémoires d'un âne, ou peut-être, plus platement, mémoires d'un imbécile. Il n'y en aura aucun qui s'intitulera mémoires d'un lâche, ou d'un pleutre (nous laisserons ceux-ci à faire à M. Jaurès et ils ne seront certainement pas mal faits). (Il est si bon maquignon.) Il n'y en aura aucun qui s'intitulera cahiers, mémoires d'un faible; d'un repentant. Il n'y en aura aucun qui s'intitulera mémoires d'un homme politique. Ils seront tous, dans le fond, les mémoires d'un homme mystique.
On peut publier demain matin nos œuvres complètes. • Non seulement il n'y a pas une virgule que nous ayons à désavouer, mais il n'y a pas une virgule dont nous n'ayons à nous glorifier.
C'est bien l'idée de Halévy, qu'en effet je ne m'y reconnaisse pas. Plusieurs fois il nous le dit expressément. Mais je ne sais pas si son lecteur voit bien toujours que c'est son idée.
Notre collaborateur a bien marqué, dans tout son cahier, qu'en effet il ne s'agit point de nous. Ce qu'il a voulu faire, ce qu'il a si parfaitement réussi à nous donner, c'est bien plutôt l'histoire du dreyfusisme, le portrait du dreyfusisme que le portrait du dreyfusiste ; que l'histoire ou le portrait d'un dreyfusiste ; ou encore ce serait, je crois, dans sa pensée, le portrait, l'histoire et le portrait d'un dreyfusiste moyen ; ou plutôt c'est l'histoire et le portrait d'un parti, du parti dreyfusiste; ou plus exactement d'un dreyfusiste qui était dans le parti dreyfusiste. Mais je crois qu'il y a un abîme entre l'histoire et le portrait d'un dreyfusiste qui était dans le parti dreyfusiste et l'histoire et le portrait d'un dreyfusiste qui n'était pas dans le parti dreyfusiste. C'est pour cela que quand je lisais en épreuves le cahier de notre collaborateur je voyais venir ce malentendu, je voyais prendre corps ce contre-sens. Je voyais poindre ce double sens et la confusion de ce double sens. C'est pour cela que j'avais une sourde révolte, sourde naturellement parce que je ne suis pas éloquent. Je ronchonnais, je marmonnais, je marmottais, tout en lisant mes épreuves, et plus je trouvais que le cahier est beau, plus je trouvais qu'il est bon, plus je me révoltais. Parce que plus je pensais qu'il serait écouté. Plus je pensais qu'il porterait. C'est pourquoi ce que je veux contester à notre collaborateur, c'est la proportion, c'est la quotité même, la quotité respective, dans l'ensemble du dreyfusisme et du parti dreyfusiste, de ceux que son cahier habille, et de ceux qu'il n'habille pas. De ceux à qui son cahier convient, et de ceux à qui il ne convient pas. Il a bien pensé lui-même, il a fait une réserve, il a fait une distinction utile en marquant bien qu'il fallait mettre
Charles Péguy
à part ceux des dreyfusistes qui n'étaient point entrés dans les démagogies politiques, notamment dans la démagogie combiste. Mais où je conteste à notre collaborateur, c'est quand il paraît admettre que nous ne représentons pas le dreyfusisme et que les autres le représentent, quand il nous classe et nous met à part comme une exception, comme une sorte d'exception, quand toute son attention se porte sur les autres, sur ceux que nous sommes autorisés à nommer les politiciens. Nous prétendons au contraire que nous les mystiques nous sommes et nous fûmes, que nous avons toujours été le cœur et le centre du dreyfusisme, et que nous seuls nous le représentons.
Halévy a quelquefois l'air de dire que les autres auraient comme suivi une courbe légitime et que nous autres nous serions des sauvages, presque comme des fantaisistes, que nous aurions fait une rupture, brusque, un saut illégitime. Ce seraient les autres qui seraient pour ainsi dire de droit et nous qui serions comme de travers. Ce seraient les autres qui seraient la règle, le commun, l'ordinaire, le naturel, et nous qui serions non pas seulement l'extraordinaire, mais l'exception, et surtout une exception artificielle. On veut toujours que ce soit la faiblesse et la dégradation qui soit la règle, l'ordinaire, le commun, qui soit comme de droit, qui aille de soi. C'est précisément ce que je conteste dans tous les ordres, au moins pour cette race française. En France le courage et la droiture vont très bien de soi.
Sans doute les apparences donneraient raison à Halévy, les apparents seraient pour lui. Je veux dire que si l'on (ne) considère (que) les dreyfusistes appa-
rents, les hommes en vue, jom*nalistes, publicistes, conférenciers, Universités Populaires, parlementaires, candidats, hommes politiques, tout ce qui parle et tout ce qui cause, tout ce qui écrit et tout ce qui publie, l'immense majorité des hommes en vue, la presque totalité des apparents s'empressèrent d'entrer dans les démagogies dreyfusistes, je veux dire dans les démagogies politiques issues de la mystique dreyfusiste. Mais ce que je conteste précisément, ce que je nie, c'est que ceux qui sont apparents pour l'histoire (et que l'histoire, en retour, saisit avec tant d'empressement) aient une grande importance dans les profondeurs de la réalité. Atteignant donc à des réalités profondes, seules importantes, je prétends que tous les dreyfusistes mystiques sont demeurés dreyfusistes, qu'ils sont demeurés mystiques, et qu'ils sont demeurés les mains pures. Qu'importe que tous les apparents, tous les phénomènes, tous les officiels, tous les avantageux aient abandonné, aient raillé, aient renié, aient trahi cette mystique pour la politique issue, pour toutes sortes de politiques, pour toutes les démagogies politiques. Cela, mon cher Halévy, vous l'avez dit vous-même : C'est le niveau des vies. Qu'importe qu'ils nous raillent. Seuls nous représentons et eux ils ne représentent pas. Qu'importe qu'ils nous tournent en dérision. Eux-mêmes ils ne vivent que par nous, ils ne sont que par nous. Les vanités mêmes qu'ils sont, sans nous ils ne le seraient pas.
Et non seulement je prétends que les dreyfusistes mystiques sont demeurés dreyfusistes et qu'ils sont demeurés mystiques. Mais j'atteste en plus, en surcroît, qu'ils étaient le nombre et qu'ils sont demeurés le
jeunesse.
Charles Péguy
nombre. Même au grossier point de vue, non plus de la qualité, de la vertu, mais de la quotité même et de la quantité, c'est eux qui comptaient, c'est eux qui comptent.
La politique se moque de la mystique, mais c'est encore la mystique qui nourrit la politique même.
Car les politiques se rattrapent, croient se rattraper en disant qu'au moins ils sont pratiques et que nous ne le sommes pas. Ici même ils se trompent. Et ils trompent. Nous ne leur accorderons pas même cela. Ce sont les mystiques qui sont même pratiques et ce sont les politiques qui ne le sont pas. C'est nous qui sommes pratiques, qui faisons quelque chose, et c'est eux qui ne le sont pas, qui ne font rien. C'est nous qui amassons et c'est eux qui pillent. C'est nous qui bâtissons, c'est nous qui fondons, et c'est eux qui démolissent. C'est nous qui nourrissons et c'est eux qui parasitent. C'est nous qui faisons les œuvres et les hommes, les peuples et les races. Et c'est eux qui ruinent.
Le peu même qu'ils sont, ils ne le sont que par nous. La misère, la vanité, le vide, l'infirmité, la frivolité, la bassesse, le néant qu'ils sont, cela même ils ne le sont que par nous.
C'est pour cela qu'il ne s'agit point qu'ils nous regardent comme des inspecteurs (comme eux-mêmes étant des inspecteurs). Il ne s'agit point qu'ils nous examinent et nous jugent, qu'ils nous passent en revue
et en inspection. Qu'ils nous demandent des comptes, eux à nous, vraiment ce serait risible. Tout le droit qu'ils ont, avec nous, c'est de se taire. Et de tâcher de se faire oublier. Espérons qu'ils en useront largement.
Ce que je prétends, c'est que tout le corps mystique du dreyfusisme est demeuré intact. Qu'importe que les politiciens aient trahi cette mystique. C'est leur office même.
Après vous me direz que ni les Etats-Majors ni les comités ni les ligues n'étaient donc de cette mystique. Naturellement qu'ils n'en étaient pas. Vous n'auriez tout de même pas voulu qu'ils en fussent. Qu'importe toute la Ligue des Droits de l'Homme ensemble, et même du Citoyen, que représente-t-elle, en face d'une conscience, en face d'une mystique. Qu'importe une politique, cent politiques, au prix d'une mystique. Tout détestables qu'ils soient, ils ne sont encore que par nous, ils sont encore et toujours nos débiteurs. Toute mystique est créancière de toutes politiques.
Leur détestation même est de nous, est notre œuvre, nous parasite.
Vous ajouterez que la victime elle-même n'était donc point de sa mystique. De sa propre mystique. Cela est devenu évident. Nous fussions morts pour Dreyfus.
Charles Péguy
Dreyfus n'est point mort pour Dreyfus. Il est de bonne règle que la victime ne soit point de la mystique de sa propre affaire.
C'est le triomphe de la faiblesse humaine, le couronnement de notre vanité, la plus grande preuve; le plus grand effort, le chef-d'œuvre, la démonstration la plus haute, suprême, culminante de notre infirmité.
Il fallait que ce fût ainsi pour que le chef-d'œuvre de notre misère fût achevé, pour que toute l'amertume fût bue, pour que l'ingratitude fût vraiment couronnée.
Pour que ce fût complet. Pour que le désabusement fût achevé.
L'affaire Dreyfus, le dreyfusisme, la mystique, le mysticisme dreyfusiste fut une culmination, un recoupement en culmination de trois mysticismes au moins : juif, chrétien, français. Et comme je le montrerai ces trois mysticismes ne s'y déchiraient point, ne s'y meurtrissaient point, mais y concouraient au contraire par une rencontre, par un recoupement, en une rencontre, en im recoupement peut-être unique dans l'histoire du monde.
Je suis en mesure d'affirmer que tous les mystiques dreyfusistes sont demeurés mystiques, sont demeurés dreyfusistes, sont demeurés les mains pures. Je le sais, j'en ai la liste aux cahiers. Je veux dire que tout ce qu'il y avait de mystique, de fidèle, de croyant dans le dreyfusisme s'est réfugié, s'est recueilli aux cahiers, dès le principe et toujours, guidés par un
instinct sûr, par le plus profond des instincts, comme dans la seule maison qui eût gardé le sens et la tradition, le dépôt, sacré pour nous, et peut-être pour riiistoire, de la mystique dreyfusiste. Tel fut le premier fond, le premier corps de nos amis et de nos abonnés. Beaucoup déjà sont morts. Tous ceux qui ne sont pas morts nous sont restés invariablement fidèles. Ou plutôt ce fut ce premier fond, ce premier corps, tout ce qu'il y avait de mystique, de fidèle, de croyant dans le dreyfusisme qui fut, qui devint non point seulement nos amis et nos abonnés, mais nos cahiers mêmes, le corps et l'institution de nos cahiers. Je puis donc le dire. Les hommes qui se taisent, les seuls qui importent, les silencieux, les seuls qui comptent, les tacites, les seuls qui compteront, tous les mystiques sont restés invariables, infléchissables. Toutes les petites gens. Nous enfin. J'en ai encore eu la preuve et reçu le témoignage aux vacances de Pâques, aux dernières, et à ces vacances de la Pentecôte, où tant de nos amis et de nos abonnés des départements, notamment des professeurs, nous ont fait l'amitié de venir nous voir aux cahiers. Ils sont comme ils étaient, ce qu'ils étaient, ils sont les mêmes hommes qu'il y a dix ans. Qu'il y a douze ans. Qu'il y a quinze ans. Et moi aussi j'ose dire qu'ils m'ont trouvé le même homme qu'il y a dix ans. Douze ans. Quinze ans. Ce qui est peut-être plus difficile.
Ceux qui se taisent, les seuls dont la parole compte.
Voilà quel était le cœur et la force du dreyfusisme. Ce cœur, ce centre, cette force est demeurée intacte.
jeunesse.
Il s'était même créé mi homieur dreyfusiste, ce qui est la marque même et la consécration d'une mystique, de la création d'une mystique. Quand une mystique en vient à créer un honneur, son honneur, un honneur propre, particulier, c'est qu'elle existe bien, comme mystique. Elle a donné, elle a trouvé sa marque. Cet homieur, dreyfusiste, est demeuré intact.
Cette fidélité même que nos amis et que nos abonnés nous ont gardée depuis quinze ans à travers tant d'épreuves, à travers toutes les misères, toutes les détresses, à travers, dessous tous les malentendus politiques, toutes les hontes politiques, cette amitié impeccable, cette fidélité d'un autre âge, cette fidélité ancienne, antique, d'un autre temps, cette amitié, cette fidélité unique dans tout le monde moderne ne s'explique elle-même que comme une amitié, une fidélité de l'ordre mystique. Elle nous récompense nous-mêmes d'une fidélité toute mystique à notre mystique.
Il n'est pas mort, pour lui ; mais plusieurs sont morts pour lui. Gela fait, cela consacre, cela sanctionne une mystique.
D'autres sont morts pour lui.
Il ne s'est pas ruiné pour lui-même. Il ne se ruinera pour nul autre. Mais beaucoup se sont ruinés pour lui. Beaucoup ont sacrifié pour lui leur carrière, leur pain, leur vie même, le pain de leurs femmes et de leurs enfants. Beaucoup se sont jetés pour lui dans une
misère inexpiable. Cela fait, cela consacre, cela sanctionne une mystique.
La misère, le seul incurable des maux.
D'autres se sont ruinés, se sont temporellement perdus pour lui.
Le plus grand de tous, Bernard-Lazare, quoi qu'on en ait dit, quoi qu'on en ait, plus lâchement, laissé dire, a vécu pour lui, est mort pour lui, est mort pensant à lui.
Ce qu'il y a de plus fort, c'est que cette mystique, que nos amis ont ignorée, plus que méconnue, ignorée, (nos amis, j'entends ici ce mot au sens politique, au sens des combats politiques, nos amis politiques, nos politiciens, nos parasites), nos adversaires eux-mêmes l'ont soupçonnée. M. Barrés a fort bien noté plusieurs fois que le mouvement dreyfusiste fut un mouvement religieux. Il a même écrit, et il y a longtemps, qu'il fallait regretter que cette force religieuse fût perdue. Sur ce point au moins nous sommes en mesure de le rassurer. Cette force religieuse ne sera point perdue. Aux reconstructions qui s'imposent, aux restitutions, nous avons dit le mot aux restaurations qui s'annoncent nous venons la tête haute, fiers et tout pleins de notre passé, battus de tant d'épreuves, forgés par nos misères mêmes. Aux restaurations qui s'annoncent nous venons la mémoire pleine, le cœur plein, les mains pleines et pures.
Charles Péguy
Moi-même si depuis bientôt quinze ans (en comptant tout) mal doué de ressources, mal doué de forces de tout ordre, mal doué de talents, à travers des difficultés de toutes sortes, à travers des traverses sans nombre j'ai pu tenir le coup, si j'ai pu continuer cette œuvre, persévérer dans cette œuvre, dans cette opération incessante, c'est certainement que je suis attaché à ces cahiers, à cette institution, à cette œuvre d'un attachement, d'une liaison qui est de l'ordre mystique.
Je'le disais précisément à Isaac pendant les vacances de Pâques. Nous déjeunions ensemble, une fois par an. Je lui disais : Vous croyez, vous dites que nous sommes purs, que nous avons les mains pures. Vous le croyez, vous le dites. Mais vous ne savez pas ce que vous dites. Vous ne pouvez pas mesurer ce que vous croyez. Il faut vivre à Paris, dans ce que l'on a fait de la République, pour savoir, pour mesurer ce que c'est que d'être pur.
J'ai la certitude en effet que nos amis de province nous font confiance. Mais ils ne peuvent pas savoir, ils ne peuvent pas soupçonner de quoi ils nous font confiance, quelle est la matière, le terrain de la confiance qu'ils nous font.
L'affaire Dreyfus fut un recoupement, une culmination de trois mystiques au moins. Premièrement elle fut sur le chemin de la mystique hébraïque. Pourquoi le nier. Ce serait le contraire au contraire qui serait suspect,
Il y a une politique juive. Pourquoi le nier. Ce serait le contraire au contraire qui serait suspect. Elle est sotte, comme toutes les politiques. Elle est prétentieuse, comme toutes les politiques. Elle est envahissante, comme toutes les politiques. Elle est inféconde, comme toutes les politiques. Elle fait les affaires d'Israël comme les politiciens républicains font les affaires de la République. Elle est surtout occupée, comme toutes les politiques, à étouffer, à dévorer, à supprimer sa propre mystique, la mystique dont elle est issue. Et elle ne réussit guère qu'à cela.
Loin donc qu'il faille considérer l'affaire Dreyfus comme une combinaison, politique, un agencement, comme une opération de la politique juive, il faut au contraire la considérer comme une opération, comme une œuvre, comme une explosion de la mystique juive. Les politiciens, les rabbins, les communautés d'Israël, pendant des siècles et des siècles de persécutions et d'épreuves, n'avaient que trop pris l'habitude, politique, le pli de sacrifier quelques-uns de leurs membres pour avoir la paix, la paix du ménage politique, la paix des rois et des grands, la paix de leurs débiteurs, la paix des populations et des princes, la paix des antisémites. Ils ne demandaient qu'à recommencer. Ils ne demandaient qu'à continuer. Ils ne demandaient qu'à sacrifier Dreyfus pour conjurer l'orage. La grande majorité des Juifs est comme la grande majorité des (autres) électeurs. Elle craint la guerre. Elle craint le trouble. Elle craint l'inquiétude. Elle craint, elle redoute plus que tout peut-être le simple dérangement. Elle aimerait mieux le silence, une tranquillité basse. Si on pouvait s'arranger moyennant un silence entendu, acheter la
Charles Péguy
paix en livrant le bouc, payer de quelque livraison, de quelque trahison, de quelque bassesse une tranquillité précaire. Livrer le sang innocent, elle sait ce que c'est. En temps de paix elle craint la guerre. Elle a peur des coups. Elle a peur des affaires. Elle est forcée à sa propre grandeur. Elle n'est conduite à ses grands destins douloureux que forcée par une poignée de factieux, une minorité agissante, une bande d'énergumènes et de fanatiques, une bande de forcenés, groupés autour de quelques têtes qui sont très précisément les prophètes d'Israël. Israël a fourni des prophètes innombrables, des héros, des martyrs, des guerriers sans nombre. Mais enfin, en temps ordinaire, le peuple d'Israël est comme tous les peuples, il ne demande qu'à ne pas entrer dans un temps extraordinaire. Quand il est dans une période, il est comme tous les peuples, il ne demande qu'à ne pas entrer dans une époque. Quand il est dans une période, il ne demande qu'à ne pas entrer dans une crise. Quand il est dans une bonne plaine, bien grasse, où coulent les ruisseaux de lait et de miel, il ne demande qu'à ne pas remonter sur la montagne, cette montagne fût-elle la montagne de Moïse. Israël a fourni des prophètes innombrables; plus que cela elle est elle-même prophète, elle est ellemême la race prophétique. Toute entière, en un seul corps, un seul prophète. Mais enfin elle ne demande que ceci : c'est de ne pas, donner matière aux prophètes à s'exercer. Elle sait ce que ça coûte. Instinctivement, historiquement, organiquement pour ainsi dii'e elle sait ce que ça coûte. Sa mémoire, son instinct, son organisme même, son corps temporel, son histoire, toute sa mémoire le lui disent. Toute sa mémoire en est pleine.
Vingt, quarante, cinquante siècles d'épreuves le lui disent. Des guerres sans nombre, des meurtres, des déserts, des prises de villes, des exils, des guerres étrangères, des guerres civiles, des captivités sans nombre. Cinquante siècles de misères, quelquefois dorées. Comme les misères modernes. Cinquante siècles de détresses, quelquefois anarchistes, quelquefois masquées de joies, quelquefois masquées, maquillées de voluptés. Cinquante siècles peut-être de neurasthénie. Cinquante siècles de blessures et de cicatrices, des points toujours douloureux, les Pyramides et les Champs-Elysées, les rois d'Egypte et les rois d'Orient, le fouet des eunuques et la lance romaine, le Temple détruit et non rebâti, une inexpiable dispersion leur en ont dit le prix pour leur éternité. Ils savent ce que ça coûte, eux, que d'être la voix charnelle et le corps temporel. Ils savent ce que ça coûte que de porter Dieu et ses agents les prophètes. Ses prophètes les prophètes. Alors, obscurément, ils aimeraient mieux qu'on ne recommence pas. Ils ont peur des coups. Ils en ont tant reçu. Ils aimeraient mieux qu'on n'en parle pas Ils ont tant de fois payé pour eux-mêmes et pour les autres. On peut bien parler d'autre chose. Ils ont tant de fois payé pour tout le monde, pour nous. Si on ne parlait de rien du tout. Si on faisait des affaires, de(s) bonnes affaires. Ne triomphons pas. Ne triomphons pas d'eux. Combien de chrétiens ont été poussés à coups de lanières dans la voie du salut. C'est partout pareil. Ils ont peur des coups. Toute l'humanité a généralement peur des coups. Au moins avant. Et après. Heureusement elle n'a quelquefois pas peur des coups pendant. Les plus merveilleux soldats peut-être
Chaires Péguy
du grand Napoléon, ceux de la fin, ne provenaient-ils pas généralement de bandes de déserteurs et d'insoumis que les gendarmes impériaux avaient poussés, menottes aux mains, avaient refoulés comme un troupeau jusqu'en cette île de Walcheren. De là sortit pourtant Lutzen, Bautzen, la Bérésina, le glorieux Walcheren- Infanterie, i3i"^^ de l'arme.
Ils ont tant fui, tant et de telles fuites, qu'ils savent le prix de ne pas fuir. Campés, entrés dans les peuples modernes, ils voudraient tant s'y trouver bien. Toute la politique d'Israël est de ne pas faire de bruit, dans le monde (on en a assez fait), d'acheter la paix par un silence prudent. Sauf quelques écervelés prétentieux, que tout le monde nomme, de se faire oublier. Tant de meurtrissures lui saignent encore. Mais toute la mystique d'Israël est qu'Israël poursuive dans le monde sa retentissante et douloureuse mission. De là des déchirements incroyables, les plus douloureux antagonismes intérieurs qu'il y ait eu peut-être entre une mystique et une politique. Peuple de marchands. Le même peuple de prophètes. Les uns savent pour les autres ce que c'est que des calamités.
Les uns savent pour les autres ce que c'est que des ruines; toujours et toujours des ruines; un amoncellement de ruines; habiter, passer dans un peuple de ruines, dans une ville de ruines.
Je connais bien ce peuple. Il n'a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n'y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, une douleur sourde, la mémoire d'une douleur sourde, mie cicatrice, une blessure, une meurtrissure d'Orient ou d'Occident. Ils ont les leurs, et toutes celles des autres. Par exemple on a
meurtri comme Français tous ceux de l'Alsace et de la Lorraine annexée.
C'est bien mal connaître la politique juive, au moment même qu'on en parle, que de supposer que ce soit la politique juive et le parti juif qui aient jamais soulevé une affaire comme l'affaire Dreyfus. Au contraire. Ce ne sont jamais eux qui soulèvent les tumultes. Ils ne demandent, ils ne recherchent que le silence. Ils ne demandent qu'à se faire oublier. Sauf quelques écervelés, ils ne recherchent que l'ombre et le silence.
En fait et dans le détail même c'est ne pas connaître un mot de l'affaire Dreyfus et du dreyfusisme et notamment de la manière dont elle a commencé que de croire, que de s'imaginer qu'elle est comme une invention, une fabrication, une forgerie du parti juif, de la politique juive, que le parti juif, la politique juive ait vu de bon cœur poindre le commencement de cette affaire. C'est très exactement le contraire. Ils ne savaient pas bien, mais ils se méfiaient. Us avaient raison de se méfier. Au point de vue des intérêts. Cette affaire, somme toute, et sous des victoires apparentes, sous des aspects de conquête(s), sous des surfaces de triomphe, leur a fait (beaucoup) plus de mal que de bien.
Au point où en est tombée aujourd'hui la courbe de l'histoire de cette affaire, nous pouvons dire en effet aujourd'hui qu'une première fois nous fûmes vainqueurs des antidreyfusistes antidreyfusistes ; qu'une deuxième fois nous fûmes vaincus par les antidreyfusistes dreyfusistes; qu'aujourd'hui enfin nous sommes en train d'être vaincus par les deux ensemble.
^3 jeunesse. — 5
Charles Péguy
Ils se méfiaient. Prévoyaient-ils ce tumulte énorme, cet énorme ébranlement. On ne prévoit jamais tout. En tout cas ils n'aiment pas soulever des tumultes.
Quand donc la famille de M. Dreyfus, pour obtenir une réparation individuelle, envisageait un chambardement total de la France, et d'Israël, et de toute la chrétienté, non seulement elle allait contre la politique française, mais elle n'allait pas moins contre la politique juive qu'elle n'allait évidemment contre la politique cléricale. Une mystique peut aller contre toutes les politiques à la fois. Ceux qui apprennent l'histoire ailleurs que dans les polémiques, ceux qui essaient de la suivre dans les réalités, dans la réalité même, savent que c'est en Israël que la famille Dreyfus, que l'affaire Dreyfus naissante, que le dreyfusisme naissant rencontra d'abord les plus vives résistances. La sagesse est aussi une vertu d'Israël. S'il y a les Prophètes il y a l'Ecclésiaste. Beaucoup disaient à quoi bon. Les sages voyaient surtout qu'on allait soulever un tumulte, instituer un commencement dont on ne verrait peut-être jamais la fin, dont surtout on ne voyait pas quelle serait la fin. Dans les familles, dans le secret des familles on traitait communément de folie cette tentative. Une fois de plus la folie devait l'emporter, dans cette race élue de l'inquiétude. Plus tard, bientôt tous, ou presque tous, marchèrent, parce que quand un prophète a parlé en Israël, tous le haïssent, tous l'admirent, tous le suivent. Cinquante siècles d'épée dans les reins les forcent à marcher.
Ils reconnaissent l'épreuve avec un instinct admirable, avec un instinct de cinquante siècles. Ils reconnaissent, ils saluent le coup. C'est encore un coup de Dieu, La ville encore sera prise, le Temple détruit, les femmes
emmenées. Une captivité vient, après tant de captivités. De longs convois traîneront dans le désert. Leurs cadavres jalonneront les routes d'Asie. Très bien, ils savent ce que c'est. Ils ceignent leurs reins pour ce nouveau départ. Puisqu'il faut y passer ils y passeront encore. Dieu est dur, mais il est Dieu. Il punit, et il soutient. Il mène. Eux qui ont obéi, impunément, à tant de maîtres extérieurs, temporels, ils saluent enfin le maître de la plus rigoureuse servitude, le Prophète, le maître intérieur.
Le prophète, en cette grande crise d'Israël et du monde, fut Bernard-Lazare. Saluons ici l'un des plus grands noms des temps modernes, et après Darmesteter l'un des plus grands parmi les prophètes d'Israël. Pour moi, si la vie m'en laisse l'espace, je considérerai comme une des plus grandes récompenses de ma vieillesse de pouvoir enfin fixer, restituer le portrait de cet homme extraordinaire.
J'avais commencé d'écrire un portrait de Bernard- Lazare. Mais pour ces hommes de cinquante siècles il faut bien peut-être un recul de cinquante ans. D'énormes quantités d'imbéciles, et en Israël et en Chrétienté, croient encore que Bernard-Lazare fut un jeune homme, tm homme jeune, on ne sait pas bien, un jeune écrivain, venu à Paris comme tant d'autres, pour s'y pousser, pour y faire sa fortune, dans les lettres, comme on disait encore alors, dans le théâtre, dans les contes, dans les nouvelles, dans le livre, dans la nouvelle, dans le recueil, dans le conte, dans le fatras, dans le journal, dans la politique, dans toute la misère temporelle, venu
Charles Péguy
au quartier, comme tous les jeunes gens de ces pays-là, un jeune juif du Midi, d'Avignon et de Vaucluse, ou des Bouches du Rhône, ou plutôt du Gard et de l'Hérault. Un jeune juif de Nîmes ou de Montpellier. Je ne serais pas surpris, j'ai même la certitude que le jeune Bernard- Lazare le croyait lui-même. Le prophète d'abord ne se connaît point. On trouverait encore des gens qui feraient tout un travail sur Bernard-Lazare symboliste et jeune poète ou ami des symbolistes ou ennemi des symbolistes. On ne sait plus. Et dans l'affaire Dreyfus même je ne serais pas surpris que l'Etat-Major dreyfusiste, l'entourage de Dreyfus, la famille de Dreyfus et Dreyfus lui-même aient toujours considéré Bernard-Lazare comme un agent, que l'on payait, comme une sorte de conseil juridique, ou judiciaire, non pas seulement dans les matières juridiques, comme un faiseur de mémoires, salarié, comme un publiciste, comme un pamphlétaire, à gages, comme un polémiste et un polémiqueur, comme un journaliste sans journal, comme un avocat officieux, honoré, comme un officieux, comme un avocat non plaidant. Gomme un faiseur, comme un établisseur de mémoires et dossiers, comme une sorte d'avocat consultant en matières juridiques et surtout en matières politiques, enfin comme un folliculaire. Gomme un écrivain professionnel. Par conséquent comme un homme que l'on méprise. Gomme un homme qui travaillait, qui écrivait sur un thème. Qu'on lui donnait, qu'on lui avait donné. Gomme un homme qui gagnait sa vie, qui gagnait ce qu'il pouvait, qui gagnait ce qu'il gagnait. Par conséquent comme un homme que l'on méprise. Gomme un homme à la suite. Peut-être comme un
agent d'exécution. Israël passe à côté du Juste, et le méprise. Israël passe à côté du Prophète, le suit, et ne le voit pas.
La méconnaissance des prophètes par Israël et pourtant la conduite d'Israël par les prophètes, c'est toute l'histoire d'Israël.
La méconnaissance des saints par les pécheurs et pourtant le salut des pécheurs par les saints, c'est toute l'histoire chrétienne.
La méconnaissance des prophètes par Israël n'a d'égale, n'a de comparable, bien que fort différente, que la méconnaissance des saints par les pécheurs.
On peut même dire que la méconnaissance des prophètes par Israël est une figure de la méconnaissance des saints par les pécheurs.
Quand le prophète passe, Israël croit que c'est un publiciste. Qui sait, peut-être un sociologue.
Si on pouvait lui faire une situation en Sorbonne. Ou plutôt à l'École (pratique (?) (!) des Hautes Études. Quatrième section. Ou cinquième. Ou troisième. Enfin section des sciences religieuses. A la Sorbonne, au bout de la galerie des Sciences, escalier E, au premier étage. On pourra toujours. On est si puissant dans l'État français.
L'un des documents les plus effrayants de l'ingratitude humaine, (ici ce fut particulièrement de l'ingratitude juive, mais généralement aussi ce fut l'ingratitude de tant d'autres, sinon la nôtre, une ingratitude commune), fut la situation faite à Bernard-Lazare aussitôt après le déclanchement et le triomphe apparent, le faux triomphe de l'affaire Dreyfus. La méconnaissance totale, l'ignorance même, la solitude, l'oubli, le mépris
Charles Péguy
où on le laissa tomber, où on le lit tomber, où on le fit périr. Où on le fit mourir.
— C'est de sa faute aussi s'il est mort, disent-ils dans leur incroyable, dans leur incurable bassesse, dans leur grossière promiscuité révoltante. Il ne faut jamais mourir. On a toujours tort de mourir. — Il faut donc dire, il faut donc écrire, il faut donc publier que comme il avait vécu pour eux, littéralement il est mort par eux et pour eux. Oui, oui, je sais, il est mort de ceci. Et de cela. On meurt toujours de quelque chose. Mais le mal terrible dont il est mort lui eût laissé un délai, dix, quinze, vingt ans de répit sans l'effroyable surmenage qu'il avait assumé pour sauver Dreyfus. Tension nerveuse effrayante et qui dura des années. Effroyable surmenage de corps et de tête. Surmenage de cœur, le pire de tous. Surmenage de tout.
On meurt toujours de quelque(s) atteinte(s).
Je ferai le portrait de Bernard-Lazare. Il avait, indéniablement, des parties de saint, de sainteté. Et quand je parle de saint, je ne suis pas suspect de parler par métaphore. Il avait une douceur, une bonté, une tendresse mystique, une égalité d'humeur, une expérience de l'amertume et de l'ingratitude, une digestion parfaite de l'amertume et de l'ingratitude, une sorte de bonté à qui on n'en remontrait point, une sorte de bonté parfaitement renseignée et parfaitement apprise d'une profondeur incroyable. Gomme une bonté à revendre. Il vécut et mourut pour eux comme un martyr. Il fut un prophète. Il était donc juste qu'on l'ensevelît prématurément dans le silence et dans l'oubli. Dans un silence fait. Dans un oubli concerté.
Il ne faut pas lui alléguer sa mort. Car sa mort même fut pour eux. Il ne faut pas lui reprocher sa mort.
On lui en voulait surtout, les Juifs lui en voulaient surtout, le méprisaient surtout parce qu'il n'était pas riche. Je crois même qu'on disait qu'il était dépensier. Cela voulait dire qu'on n'avait plus besoin de lui, ou que l'on croyait que l'on n'avait plus besoin de lui. Peut-être en effet leur coûtait-il un peu; leur avait-il coûté un peu plus. C'était un homme qui avait la main ouverte.
Seulement il faudrait peut-être considérer qu'il était sans prix.
Car il était mort avant d'être mort. Israël une fois de plus, Israël poursuivait ses destinées temporellement éternelles. Il est extrêmement remarquable que le seul journal où on ait jamais traité dignement notre ami, je veux dire selon sa dignité, selon sa grandeur, selon sa mesure, dans son ordre de grandeur, où on l'ait traité en ennemi sans doute, violemment, âprement, comme un ennemi, mais enfin à sa mesure, où on l'ait considéré à la mesure de sa grandeur, où on ait dit, en termes ennemis, mais enfin où on ait dit combien il aimait Israël et combien il était grand fut la Libre Parole, et que le seul homme qui l'ait dit fut M. Edouard Drumont. C'est une honte pour nous que le nom de Bernard-Lazare, depuis cinq ans, sept ans qu'il est mort, n'ait jamais figuré que dans un journal ennemi. Je ne parle pas des cahiers, dont il demeure l'ami intérieur, l'inspirateur secret, je dirai très volontiers, et
Charles Péguy
très exactement, le patron. En dehors de nous, je dis très limitativement, comme on dit dans le droit, en dehors de nous des cahiers, il n'y a que M. Edouard Drumont qui ait su parler de Bernard-Lazare, qui ait voulu en parler, qui lui ait fait sa mesure.
Les autres, les nôtres se taisaient dès avant sa mort, se sont tus depuis avec un soin, honteux, avec une perfection, avec une patience, avec une réussite extraordinaire.
Et il était mort avant d'être mort.
Ils avaient comme honte de lui. Mais en réalité c'étaient eux qui avaient honte d'eux devant lui.
C'étaient les politiciens, c'était la politique même qui avait honte de soi devant la mystique.
Combien de fois n'ai-je pas monté cette rue de Florence. Il y a pour tous les quartiers de Paris non seulement une personnalité constituée, mais cette personnalité a une histoire comme nous. Il n'y a pas bien longtemps et pourtant tout date. Déjà. Le propre de l'histoire, c'est ce changement même, cette génération et corruption, cette abolition constante, cette révolution perpétuelle. Cette mort. Il n'y a que quelques années, huit ans, dix ans, et quelle méconnaissance déjà, quelle méconnaissance immobilière. — Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas/ que le cœur d'un mortel);
On demeurait alors dans ce haut de Paris où personne aujourd'hui ne demeure plus. On bâtit tant de maisons partout, boulevard Raspail. M. Salomon Reinach devait demeurer encore 36 ou 38 rue de Lisbonne. Ou un autre numéro. Mais enfin Bernard-Lazare y passait, y pouvait
passer comme en voisin, en passant. Le quartier Saint- Lazare. La rue de Rome et la rue de Gonstantinople. Tout le quartier de l'Europe. Toute l'Europe. Des résonances de noms qui secrètement flattaient leur besoin de voyager, leur aisance à voyager, leur résidence européenne. Un quartier de gare qui flattait leur besoin de chemin de fer, leur goût du chemin de fer, leur aisance en chemin de fer. Tout le monde a démé-. nagé. Quelques-uns dans la mort. Et même beaucoup. Zola demeurait rue de Bruxelles, 8i ou 8i bis ou 83 rue de Bruxelles. Première audience. — Audience du y février. — Vous vous appelez Emile Zola? — Oui, m.onsieur. — Quelle est votre profession ? — Homme de lettres. — Quel est votre âge? — Cinquante-huit ans. — Quel est votre domicile? — ai bis, rue de Bruxelles. M. Ludovic Halévy ne demeurait-il pas rue de Douai, qui doit être dans le même quartier. 22, rue de Douai, et encore aujourd'hui 62, rue de Rome, i55, boulevard Haussmann, c'étaient des adresses de ce temps-là. Dreyfus même était de ce quartier. Labori seul demeure encore ^j ou ^o rue Condorcet. On me dit qu'il vient seulement d'émigrer 12, rue Pigalle, Paris IX^^^^ Toute une population, tout un peuple demeurait ainsi sur les hauteurs de Paris, dans le flanc des hauteurs de Paris, dans ce haut Paris serré, tout un peuple, amis, ennemis, qui se connaissaient, ne se connaissaient pas, mais se sentaient, se savaient voisins de campagne dans cet immense Paris.
Combien de fois n'ai-je point monté, dans les jours douloureux, jusqu'à cette rue de Florence. Jours douloureux pour lui et pour moi, ensemble, également, car
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nous sentions ensemble, également, que tout était perdu, que la politique, notre politique, (je veux dire la politique des nôtres), commençait à dévorer notre mystique. Lui le sentait si je puis dire avec plus de renseignement, je le sentais avec plus d'innocence. Mais il avait encore une innocence désarmante. Et j'avais déjà beaucoup de renseignement.
Je puis dire, pour qu'il n'y ait aucun malentendu, je dois dire que pendant ces dernières années, pendant cette dernière période de sa vie je fus son seul ami. Son dernier et son seul ami. Son dernier et son seul confident. A moi seul il disait alors ce qu'il pensait, ce qu'il sentait, ce qu'il savait enfin. Je le rapporterai quelque jour.
Je suis forcé d'y insister, je fus son seul ami et son seul confident. J'y insiste parce que quelques amis de contrebande qu'il avait, ou plutôt qu'il avait eus, des amis littéraires enfin, entreprenaient de se faire croire, et de faire croire au monde, qu'ils étaient restés ses amis, même après qu'ils avaient saboté, dénaturé, méconnu, inconnu, empolitiqué sa mystique.
Des amis de Quartier enfin, d'anciens amis d'étudiants, peut-être de Sorbonne. Des amis qui tutoient.
Et lui il était si bon que par cette incurable, par cette inépuisable bonté il le leur laissait croire aussi, et il le laissait croire au monde. Mais il m'en parlait tout autrement, parce que j'étais son seul confident, parce qu'il me confiait tous les secrets, tout le secret de sa pensée.
Il avait de l'amitié non pas une idée mystique seulement, mais un sentiment mystique, mais une expé-
rience d'une incroyable profondeur, une épreuve, une expérience, une connaissance mystique. Il avait cet attachement mystique à la fidélité qui est au cœur de l'amitié. Il faisait un exercice mystique de cette fidélité qui est au cœur de l'amitié. Ainsi naquit entre lui et nous cette amitié, cette fidélité éternelle, cette amitié que nulle mort ne devait rompre, cette amitié parfaitement échangée, parfaitement mutuelle, parfaitement parfaite, nourrie de la désillusion de toutes les autres, du désabusement de toutes les infidélités.
Cette amitié que nulle mort ne rompra.
Il avait au plus haut degré, au plus profond, cette morale de bande, qui est peut-être la seule morale.
Or pour sa mystique même il avait cette fidélité mystique, cette amitié mystique.
Cette amitié, cette morale de bande.
Il avait cette fidélité à soi-même qui est tout de même l'essentiel. Beaucoup peuvent vous trahir. Mais c'est beaucoup, c'est déjà beaucoup que de ne pas se trahir soi-même. Beaucoup de politiques peuvent trahir, peuvent dévorer, peuvent absorber beaucoup de mystiques. C'est beaucoup que les mystiques ne se trahissent point elles-mêmes.
Beaucoup de maréchaux ont pu trahir Napoléon. Mais
Charles Pégqy
au moins Napoléon ne s'est pas trahi lui-même. Le maréchal Napoléon n'a pas trahi Napoléon empereur.
On peut dire que ses dernières joies, tant qu'il marchait, tant qu'il allait encore, furent de venir comme se réchauffer parmi nous aux jeudis des cahiers, ou, pour parler plus exactement, le jeudi aux cahiers. Il aimait beaucoup deviser avec M. Sorel. Je dois dire que leurs propos étaient généralement empreints d'un grand désabusement.
Il avait un goût secret, très marqué, très profond, et presque très violent, pour M. Sorel. Un goût commun de désabusement; de gens à qui on n'en contait point. Quand ils riaient ensemble, quand ils éclataient, au même moment, car tous les deux avaient le rire jailli, c'était avec une profondeur d'accord, une complicité incroyable. Cet accord saisissant de l'esprit, du rire, qui n'attend pas, qui ne calcule pas, qui d'un coup atteint au plus profond, au dernier point, éclate et révèle. Qui d'un mot atteint au dernier mot. Tout ce que disait M. Sorel le frappait tellement qu'il m'en parlait encore tous les autres matins de la semaine. Ils étaient comme deux grands complices. Deux grands enfants terribles. Deux grands enfants complices qui eussent très bien connu les hommes.
L'amitié qu'il avait pour ces cahiers naissants, pour
moi, avait quelque chose de désarmant. C'était toute la sollicitude, toute la tendresse, tout le renseignement, tout l'avertissement d'un grand frère aîné qui en a beaucoup vu.
Qui a été très éprouvé par la vie. Par l'existence.
Dès lors il était suspect. Dès lors il était isolé. L'honneur d'avoir fait l'affaire Dreyfus lui collait aux épaules comme une chape inexpiable. Suspect surtout, solitaire surtout dans son propre parti. Pas un journal, pas une revue n'acceptait, ne tolérait sa signature. On eût pris peut-être à la rigueur un peu de sa copie, en la maquillant, en l'avachissant, en la sucrant. Surtout en enlevant, en effaçant cette diablesse de signature. Il revenait naturellement vers nous. Il n'y avait plus qu'aux cahiers qu'il pût parler, écrire, publier, — causer même. Quand on faisait des pourparlers pour créer un grand quotidien (dans ce temps-là on pourparlait toujours pour créer un grand nouveau quotidien) et qu'on demandait de l'argent aux Juifs (ils en donnaient alors, ils s'en laissaient arracher beaucoup trop, M. Jaurès en sait quelque chose) les capitalistes, les commanditaires juifs n'y mettaient guère qu'une condition : c'était que Bernard-Lazare n'y écrivît pas.
On s'organisait fort proprement de toutes parts pour qu'il mourût tout tranquillement de faim.
Il revenait vers nous comme par sa pente naturelle. Il était comme sacré, c'est-à-dire qu'on le comptait pour son compte, on le mesurait à sa mesure, on le prisait à sa valeur et en même temps et surtout on ne voulait plus entendre parler de lui. Tout le monde le taisait.
Charles Péguy
Ceux qu'il avait sauvés le taisaient plus obstinément, plus silencieusement que tous, l'enfonçaient dans un silence plus sourd, plus obstiné. Quelques-uns, dans la criminelle pénombre de l'arrière-pensée, commençaient à laisser se penser en eux qu'il était peut-être bien heureux, qu'il mourait peut-être juste à temps pour sa gloire. Quelques-uns le pensaient peut-être, quelquesuns le pensaient sans doute. Le fait est, il faut lui rendre cette justice qu'il mourait opportunément, commodément pour beaucoup. Presque pour tout le monde. Quelques personnes qu'il avait fait abonner aux cahiers pendant la crise de l'affaire Dreyfus attendaient impatiemment qu'il mourût pour nous envoyer leur désabonnement, se débarrasser de cet énorme tribut de vingt francs par an qu'il leur avait imposé pendant l'affaire Dreyfus, comme on disait déjà. Nous reçûmes le désabonnement de M. Louis Louis-Dreyfus dans la quinzaine ou dans le mois, peut-être dans la semaine qui suivit la mort de Bernard-Lazare.
Ceux qu'il avait sauvés étaient les plus pressés. Luimême le savait très bien. On a beau savoir aussi que c'est la règle. A chaque fois c'est toujours nouveau. Et c'est toujours dur à avaler.
Lui-même il ne se faisait aucune illusion sur les hommes qu'il avait défendus. Il voyait partout les politiques, les hommes politiques arriver, dévorer tout, dévorer, déshonorer son œuvre. Je dirai tout ce qu'il m'a dit. Il atteignait, il obtenait une profondeur de sentiment(s), une profondeur de regret incroyable, il
parvenait à ces profondeurs de bonté douce incroyables qui ne peuvent être qu'à base de désabusement.
Une petite minorité, un petit groupe, une immense majorité de juifs pauvres (il y en a, beaucoup), de misérables (il y en a, beaucoup), lui demeuraient fidèles, lui étaient attachés d'un attachement, d'un amour fanatique, qu'exaspéraient de jour en jour les approches de la mort. Ceux-là l'aimaient. Nous l'aimions. Les riches ne l'aimaient déjà plus.
Je dirai donc quel fut son enterrement.
Je dirai quelle fut toute sa fin.
Je dirai combien il souffrit.
Je dirai, dans ces confessions, combien il se tut.
Je vois encore sur moi son regard de myope, si intelligent et ensemble si bon, d'une si invincible, si intelligente, si éclairée, si éclairante, si lumineuse douceur, d'une si inlassable, si renseignée, si éclairée, si désabusée, si incurable bonté. Parce qu'un homme porte un binocle bien planté sur un nez gras barrant, vitrant deux bons gros yeux de myope, le moderne ne sait pas reconnaître, il ne sait pas voir le regard, le feu allumé il y a cinquante siècles. Mais moi je l'ai approché. Seul j'ai vécu dans son intimité et dans sa confidence. Il fallait écouter, il fallait voir cet homme qui naturellement se croyait un moderne. Il fallait regarder ce regard, il fallait entendre cette voix. Naturellement il était très sincèrement athée. Ce n'était pas alors la métaphysique dominante seulement, c'était la métaphysique ambiante, celle que l'on respirait, une sorte de
Charles Péguy
métaphysique climatérique, atmosphérique; qui allait de soi, comme d'être bien élevé; et en outré il était entendu, positivement, scientifiquement, victorieusement, que ce n'était pas, qu'elle n'était pas une métaphysique; il était positiviste, scientificiste, intellectuel, moderne, enfin tout ce qu'il faut; surtout il ne voulait pas entendre parler de métaphysique(s). Un de ses arguments favoris, celui qu'il me servait toujours, était qu'Israël étant de tous les peuples celui qui croyait le moins en Dieu, c'était évidemment celui qu'il serait le plus facile de débarrasser des anciennes superstitions; et ainsi ce serait celui qui montrerait la route aux autres. L'excellence des Juifs était selon lui, venait de ce qu'ils étaient comme d'avance les plus libres penseurs. Même avec un trait d'union. Et là dessous, et là dedans un cœur qui battait à tous les échos du monde, un homme qui sautait sur un journal et qui sur les quatre pages, sur les six, huit, sur les douze pages d'un seul regard comme la foudre saisissait une ligne et dans cette ligne il y avait le mot Juif, un être qui rougissait, pâlissait, un vieux journaliste, un routier du journal(isme) qui blêmissait sur un écho, qu'il trouvait dans ce journal, sur un morceau d'article, sur un filet, sur une dépêche, et dans cet écho, dans ce journal, dans ce morceau d'article, dans ce filet, dans cette dépêche il y avait le mot Juif; un cœur qui saignait dans tous les ghettos du monde, et peut-être encore plus dans les ghettos rompus, dans les ghettos diffus, comme Paris, que dans les ghettos conclus, dans les ghettos forclus ; un cœur qui saignait en Roumanie et en Turquie, en Russie et en Algérie, en Amérique et en Hongrie, partout où le Juif est persécuté, c'est-à-dire, en un
certain sens, partout ; un cœur qui saignait en Orient et en Occident, dans l'Islam et en Chrétienté ; un cœur qui saignait en Judée même, et un homme en même temps qui plaisantait les Sionistes ; ainsi est le juif; un tremblement de colère, et c'était pour quelque injure subie dans la vallée du Dniepr. Aussi ce que nos Puissances ne voulaient pas voir, qu'il fût le prophète, le juif, le chef, — le dernier colporteur juif le savait, le voyait, le plus misérable juif de Roumanie. Un tremblement, une vibration perpétuelle. Tout ce qu'il faut pour mourir à quarante ans. Pas un muscle, pas un nerf qui ne fût tendu pour une mission secrète, perpétuellement vibré pour la mission. Jamais homme ne se tint à ce point chef de sa race et de son peuple, responsable pour sa race et pour son peuple. Un être perpétuellement tendu. Une arrière-tension, une sous-tension inexpiable. Pas un sentiment, pas une pensée, pas l'ombre d'une passion qui ne fût tendue, qui ne fût commandée par un commandement vieux de cinquante siècles, par le commandement tombé il y a cinquante siècles ; toute une race, tout un monde sur les épaules, une race, un monde de cinquante siècles sur les épaules voûtées; sur les épaules rondes, sur les épaules lourdes; un cœur dévoré de feu, du feu de sa race, consumé du feu de son peuple ; le feu au cœur, une tête ardente, et le charbon ardent sur la lèvre prophète.
Quand je viens en relation avec quelqu'un de nos anciens adversaires (c'est un phénomène de plus en
Charles Péguy
plus fréquent, inévitable, désirable même, car il faut bien qu'un peuple se refasse, et se refasse de toutes ses forces), je commence par lui dire : Vous ne nous connaissez pas. Vous avez le droit de ne pas nous connaître. Nos politiciens ont fait une telle Foire sur la Place que vous ne pouviez pas voir ce qui se passait dans la maison. Nos politiciens n'ont pas dévoré seulement, absorbé notre mystique. Ils la masquaient complètement, au moins au public, à ce qu'on nomme le grand public. Vous n'étiez pas abonné aux cahiers. C'est tout naturel. Vous aviez autre chose à faire. Vous ne lisiez pas les cahiers. Mais cette mystique dont nous parlons, nous ne l'inventons pas aujourd'hui pour les besoins de la cause, nous ne l'improvisons pas aujourd'hui. Elle fut pendant dix et quinze ans la mystique même de ces cahiers en toutes ces matières et nous l'avons assez souvent manifestée. La seule différence qu'il y avait, c'est que masqués par les politiciens nos cahiers ne parvenaient point alors auprès du grand public et qu'aujourd'hui, dans le désarroi des politiciens, et sans doute pour une autre cause, et au moins même pour deux, ils y parviennent.
La seule différence qu'il y a, c'est qu'on ne nous lisait point ; et que l'on commence à nous lire.
Et d'autre part il est certain que nous sommes les seuls, qu'il n'y a que nous qui depuis quinze ans ayons tenu rigoureusement, impeccablement, infailliblement cette mystique. Là était notre force. Et aujourd'hui, obscure avec nous, ignorée avec nous, conservée avec
nous, par nos soins, aujourd'hui par nos soins, avec nous cette mystique naturellement apparaît.
Elle était notre force, à nous autres faibles, à nous autres pauvres. La mystique est la force invincible des faibles.
Mais toute la différence qu'il y a, c'est qu'elle était inconnue; et qu'aujourd'hui, avec nous, en nous elle est connue.
C'est pour cela que je veux bien qu'il y ait une apologie pour notre passé, et que je la trouve très bien faite, pourvu qu'il soit bien entendu seulement qu'il ne s'agit pas de notre passé, à nous, mais du passé des autres. Mon passé n'a besoin d'aucune apologie. Autrement il y aurait, il se produirait un effet, une illusion d'optique, extrêmement injurieuse pour nous; et injuste; et sotte. Un «ertain nombre, un petit nombre de dreyfusards, le dessus, ont fait, ont subi des démagogies, toute une démagogie, toute une politique dreyfusiste. Un certain nombre, un très grand nombre d'autres, nous, les dessous, les profondeurs, les sots, nous avons tout fait, tout exposé pour demeurer fidèles à notre mystique, pour nous opposer à l'établissement de la domination de cette politique. C'est nous qui comptons. C'est nous qui représentons. C'est nous qui témoignons. C'est nous qui sommes la preuve. Nous voulons bien que les autres fassent des défenses et des apologies, des remords, des regrets et des soucis, qu'ils fassent des repentirs et des pénitences, laïques, qu'ils demandent et qu'ils obtiennent des absolutions, laïques, civiques, civiles et
Charles Pégivy
obligatoires. Nous leur en donnerons même les formules. Mais nous demandons qu'ils ne les demandent pas et ne les obtiennent pas pour nous; qu'ils ne les exercent pas pour nous ; et deuxièmement qu'ils ne les demandent pas et ne les obtiennent pas et ne les exercent pas pour l'affaire Dreyfus elle-même et pour le dreyfusisme. Je ne veux point d'une apologie pour Péguy ni pour le passé de Péguy, ni d'une apologie pour les cahiers ni pour le passé des cahiers. Je ne veux pas qu'on me défende. Je n'ai pas besoin d'être défendu. Je ne suis accusé de rien.
Je ne redoute rien tant que ceci : qu'on me défende.
Voilà tout le désaveu que j'ai le courage de m'infliger.
Je ne suis pas accusé. Nous ne sommes pas accusés. Notre affaire Dreyfus n'est pas accusée. Sous ce nom commun d'affaire Dreyfus, comme il arrive si souvent en histoire, sous ce nom presque générique il y a eu au moins, dans la réalité, deux affaires parfaitement distinctes, extrêmement différentes. Deux affaires ont couru, ont poussé leur carrière, ont suivi leur fortune. Ont poussé leur chemin. La nôtre n'a rien à se reprocher. Il y a eu des dreyfusistes purs et des dreyfusistes impurs. C'est le niveau de l'humanité. Il y a eu une affaire Dreyfus pure et une affaire Dreyfus impure. C'est le niveau de l'événement. Nous ne souffrirons pas que la première fasse des excuses, donne des pénitences pour la deuxième. Ou si l'on préfère, que la deuxième en fasse et en donne pour la première. Avec la première. Ensemble. Nous n'avons rien à nous faire pardonner. Nous ne souffrirons pas que ceux qui
ont à demander pardon, ou qui ont le goût de demander pardon, demandent pardon aussi ensemble pour nous.
Nous ne voulons pas du tout qu'on nous pardonne.
Nous qui avons tout sacrifié pour nous opposer notamment à la démagogie combiste, issue de notre dreyfusisme, politique issue de notre mystique, nous ne sommes point dans le dreyfusisme une quantité négligeable, qu'il faille ni que l'on puisse négliger dans les comptes, éliminer et mépriser dans et pour les opérations de l'histoire. C'est nous au contraire qui sommes le centre et le cœur du dreyfusisme, qui le sommes restés, c'est nous qui sommes l'âme. L'axe passe par nous. C'est à notre montre qu'il faudra lire l'heure.
Il y a eu, il y a un honneur dreyfusiste. Ceux fui n'ont pas été fidèles à cet honneur, ceux qui n'ont pas suivi cet honneur n'ont point à demander pardon pour ceux qui l'ont suivi, qui le suivent.
Quand de loin en loin je viens en relations avec quelqu'un de ces anciens adversaires, je lui dis : Vous ne nous connaissez pas. Vous ne nous soupçonnez peutêtre pas. Vous en avez le droit. Tant des nôtres ne nous connaissent pas. Nos politiciens ont tout fait pour nous dérober à vous, pour nous masquer à vous, pour nous désavouer, pour nous renier, pour nous trahir, notre mystique et nous. Il est tout naturel que placés en face d'eux dans la bataille vous n'ayez vu que le dessus, la politique, qui se manifestait, et que vous ne nous ayez pas vu, que vous n'ayez pas vu le dessous,
Charles Pégivy
les profondeurs, qui nourrissaient. Vous avez vu les manifestations et pendant que nous suivions les règles de notre honneur vous n'avez pas vu les forces. C'est la loi même du combat. Aujourd'hui vous ne pouvez pas tout lire. En arrière, en remontant. Vous ne pouvez pas tout nous connaître. On ne se rattrape pas, on ne se refait pas, on ne se remet pas de dix, douze ou quinze ans. Prenez seulement ceci. Et alors je leur donne ou je leur envoie un exemplaire du III-21, Jean Deck, pour la Finlande, non point seulement pour qu'ils lisent ce gros et beau travail de notre collaborateur, au moment même où la Finlande, qui avait tout de même un peu résisté à l'autocratie pure, à la bureaucratie autocratique, i^ peut plus résister à l'autocratie parlementaire, ne peut plus se défendre contre la bureaucratie autocratique déguisée, masquée d'un vague appareil parlementaire, mais parce qu'à la fin de ce cahier, dans ce désastreux mois d'août de 1902, nous avions, dans le désastre et dans le désarroi de notre zèle, dans le deuil de notre désastre, groupé hâtivement à la fin de ce cahier tout ce que nous avions pu grouper hâtivement de dreyfusiste, tout ce que nous avions pu ramasser contre la politique, contre la démagogie de la Loi des congrégations. Lisez seulement, leur dis-je, à la fin du cahier, ce dossier de trente ou quarante pages pour et contre les congrégations. Lisez même seulement, à la fin de ce dossier, cette consultation de Bernard- Lazare datée du 6 août 1902, intitulée la loi et les congrégations. Vingt-cinq pages. Les dernières vraiment qu'il ait données. Un an après il était mort ou mourait.
Il faut leur faire cette justice qu'ils sortent de cette
lecture généralement stupéfaits. Ils ne soupçonnaient point qui nous étions. Et surtout ils ne soupçonnaient point que nous l'étions dès le principe. Que nous l'avions été depuis si long-temps, depuis le principe. Ils ne soupçonnaient point cette longue, cette initiale, cette impeccable fidélité. Cette fidélité de toute une vie. Notamment, éminemment ils ne soupçonnaient point ce que c'était qu'un homme comme Bernard-Lazare.
Il faut penser que dans ce dossier, dans cette consultation, qu'il faut lire, qui n'est pas seulement un admirable monument mais un monument inoubliable, Bernard-Lazare s'opposait de tout ce qu'il avait encore de force à la dégénération, à la déviation du dreyfusisme en politique, en démagogie combiste. Que ceux qui ont succombé, qui ont cédé, si peu que ce fut, à la pire de toutes les démagogies, à la démagogie combiste, fassent des apologies, ou qu'on en fasse pour eux. Mais pour ceux qui ont été inébranlables, pour ceux qui n'ont pas cédé d'une ligne, de grâce, que l'on n'en fasse point. Quand on relit cet admirable mémoire de Bernard- Lazare, on est comme choqué, il vient une rougeur à cette idée seulement que l'idée viendrait qu'un tel homme fût englobé, pût être englobé inconsidérément par des tiers, par le public, par les ignorants, dans les graciés, dans les bénéficiaires d'une apologie.
Opérant travaillant la même matière, évoluant dans la même matière il y a eu au moins deux affaires Dreyfus, élaborant la matière de la même histoire. Celle de Bernard-Lazare, la nôtre, était innocente et n'a pas besoin d'être défendue. Et en un autre sens encore il y avait très notamment deux affaires Dreyfus, celle qui était sortie de Bernard-Lazare, et celle qui était
Charles Péguy
sortie du colonel Picquart. Celle qui était sortie du colonel Picquart était très bien. Celle qui était sortie de Bernard-Lazare était infime.
Il faut penser que, notamment dans cette consultation, qui fut littéralement son testament mystique, il ne s'opposait pas seulement au combisme, qui fut l'abus, la démagogie du système. Il s'était opposé, non moins vigoureusement, au waldeckisme, qui en était censément l'usage et la norme. Il n'était point allé seulement à l'abus, mais il était remonté à la racine même de l'usage. Il était allé, il était remonté à la racine, jusqu'à la racine. Naturellement, d'un mouvement, d'une requête, d'une réquisition naturelle, comme tout homme de pensée profonde. Il avait discerné l'effet dans la cause, l'abus dans l'usage. Il faut penser donc qu'il s'était opposé, de toutes ses forces, de tout ce qui lui restait de forces, non point au développement seulement, et aux promesses de développement, mais à l'origine même, au principe de la politique dreyfusiste. Il faut relire ce dossier, cette consultation, cette adjuration éloquente à Jaurès, presque cette mise en demeure, certainement déjà cette menace.
Il faut penser que c'était un homme, j'ai dit très précisément un prophète, pour qui tout l'appareil des puissances, la raison d'État, les puissances temporelles, les puissances politiques, les autorités de tout ordre, politiques, intellectuelles, mentales même ne pesaient pas une once devant une révolte, devant un mouvement de la conscience propre. On ne peut même en avoir aucune idée. Nous autres nous ne pouvons en avoir aucune idée. Quand nous nous révoltons contre une autorité, quand nous marchons contre les autorités, au moins
nous les soulevons. Enfin nous en sentons le poids. Au moins en nous. Il faut au moins que nous les soulevions. Nous savons, nous sentons que nous marchons contre elles et que nous les soulevons. Pour lui elles n'existaient pas. Moins que je ne vous dis. Je ne sais même pas comment représenter à quel point il méprisait les autorités, temporelles, comment il méprisait les puissances, comment en donner une idée. Il ne les méprisait même pas. Il les ignorait, et même plus. Il ne les voyait pas, il ne les considérait pas. Il était myope. Elles n'existaient pas pour lui. Elles n'étaient pas de son grade, de son ordre de grandeur, de sa grandeur. Elles lui étaient totalement étrangères. Elles étaient pour lui moins que rien, égales à zéro. Elles étaient comme des dames qui n'étaient point reçues dans son salon. Il avait pour l'autorité, pour le commandement, pour le gouvernement, pour la force, temporelle, pour l'Etat, pour la raison d'Etat, pour les messieurs habillés d'autorité, vêtus de raison d'Etat une telle haine, une telle aversion, un ressentiment constant tel que cette haine les annulait, qu'ils n'entraient point, qu'ils n'avaient point l'honneur d'entrer dans son entendement. Dans cette affaire des congrégations, de cette loi des congrégations, ou plutôt de ces lois successives et de l'application de cette loi, où il était si évident que le gouvernement de la République, sous le nom de gouvernement Combes, manquait à tous les engagements que sous le nom de gouvernement Waldeck il avait pris, dans cette affaire, cette autre affaire, cette nouvelle affaire où il était si évident que le gouvernement faussait la parole d'un gouvernement et par conséquent du gouvernement, faussait enfin la parole de
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l'État, s'il est permis de mettre ces deux mots ensemble, Bernard-Lazare avait jugé naturellement qu'il fallait acquitter la parole de la République. Il avait jugé qu'il fallait que la République tînt sa parole. Il avait jugé qu'il fallait appliquer, interpréter la loi comme le gouvernement, les deux Chambres, l'Etat enfin avaient promis de la faire appliquer, s'étaient engagés à l'appliquer, à l'interpréter eux-mêmes. Avaient promis qu'on l'appliquerait. Gela était pour lui l'évidence même. La Cour de Cassation, naturellement aussi, n'hésita point à se ranger à l'avis (de ces messieurs) du gouvernement. Je veux dire du deuxième gouvernement. Un ami (comme on dit) vint lui dire, triomphant : Vous voyez, mon cher ami, la Cour de Cassation a jugé contre vous. Les dreyfusards devenus combistes crevaient déjà d'orgueil, et de faire les malins, et de la pourriture politicienne. Il faut avoir vu alors son œil pétillant de malice, mais douce, et de renseignement. Qui n'a pas vu son œil noir n'a rien vu, son œil de myope; et le pli de sa lèvre. Un peu grasse. — Mon cher ami, répondit-il doucement, vous vous trompez. C'est moi qui ai jugé autrement que la Cour de Cassation. L'idée qu'on pouvait un instant lui comparer, à lui Bernard-Lazare, la Cour de Cassation, toutes chambres éployées, lui paraissait bouffonne. Comme l'autre était tout de même un peu suffoqué. — Mais, mon garçon, lui dit-il très doucement, la Cour de Cassation, c'est des hommes. Il avait l'air souverain de parler très doucement, très délicatement comme à un petit imbécile d'élève. Qui n'aurait pas compris. Pensez que c'était le temps où tout dreyfusard politicien cousinait avec la Cour de Cassation, disait la Cour de Cassation en gon-
fiant les joues, crevait d'orgueil d'avoir été historiquement, juridiquement authentiqué, justifié par la Cour de Cassation, roulait des yeux, s'assurait au fond de soi sur la Cour de Cassation que Dreyfus était bien innocent. Il était resté gamin, d'une gaminerie invincible, de cette gaminerie qui est la marque même de la grandeur, de cette gaminerie noble, de cette gaminerie aisée qui est la marque de l'aisance dans la grandeur. Et surtout de cette gaminerie homme qui est rigoureusement réservée aux cœurs purs. Non jamais je n'ai vu une aisance telle, aussi souveraine. Jamais je n'ai vu un spirituel mépriser aussi souverainement, aussi sainement, aussi aisément, aussi également une compagnie temporelle. Jamais je n'ai vu im spirituel annuler ainsi un corps temporel. On sentait très bien que poiir lui la Cour de Cassation ça ne lui en imposait pas du tout, que pour lui c'étaient des vieux, des vieux bonhommes, que l'idée de les opposer à lui Bernard- Lazare comme autorité judiciaire était purement baroque, burlesque, que lui Bernard-Lazare était une tout autre autorité judiciaire, et politique, et tout. Qu'il avait un tout autre ressort, une tout autre juridiction, qu'il disait un tout autre droit. Qu'il les voyait parfaitement et constamment dévêtus de leur magistrature, dépouillés de tout leur appareil et de ces robes mêmes, qui empêchent de voir l'homme. Qu'il ne pouvait pas les voir autrement. Même en y mettant de la bonne volonté, toute sa bonne volonté. Parce qu'il était bon. Même en s'y efforçant. Qu'il ne concevait même pas qu'on pût les voir autrement. Que lui-même il ne pouvait les voir qu'en vieux singes tout nus. Nullement, comme on pourrait le croire, d'abord, comme mi premier examen, superficiel,
Charles Péguy
hâtif, pourrait d'abord le laisser supposer, en vieux singes revêtus de la simarre et de l'hermine. On sentait si bien qu'il savait que lui Bernard-Lazare il avait fait marcher ces gens-là, qu'on les ferait marcher encore, et que lui Bernard-Lazare on ne le ferait jamais marcher, que ces gens-là surtout ne le feraient jamais marcher. Qu'il avait temporellement fait marcher tout le monde ; et que tout le monde ne le ferait jamais spirituellement marcher. Pour lui ce n'était pas, ce ne serait jamais la plus haute autorité du royaume, la plus haute autorité judiciaire, la plus haute juridiction du royaume, le plus haut magistrat de la République. C'étaient des vieux juges. Et il savait bien ce que c'était qu'un vieux juge. On sentait si bien qu'il savait qu'il avait fait marcher ces gens-là, et qu'ils ne le feraient jamais marcher. Quand l'autre fut parti : Vous l'avez vu, me dit-il en riant. Il était rigolo avec sa Cour de Cassation. Notez qu'il était, et très délibérément, contre les lois Waldeck même. Contre la loi Waldeck. Mais enfin, puisqu'il y avait une loi Waldeck, il voulait, il fallait qu'on s'y tînt juridiquement. Et même loyalement. Qu'on l'appliquât, qu'on l'interprétât comme elle était. Il n'aimait pas l'État. Mais enfin puisqu'il y avait un État, et qu'on ne pouvait pas faire autrement, il voulait au moins que le même État qui fît une loi fût le même aussi qui l'appliquât. Que l'État ne se dérobât point et ne changeât point de nom et de statut entre les deux, qu'il ne fît point ceci sous un nom et qu'il ne le défît point sous un autre, sous un deuxième nom. Il voulait au moins que l'État fût, au moins quelques années, constant avec lui-même. L'autre voulait dire évidemment qu'il était d'un très grand prix, d'un prix suprême, d'un prix
de cour suprême que la Cour de Cassation eût innocenté Dreyfus. Pour lui ce n'était d'aucun prix. Il considérait cette sorte de consécration juridique comme une consécration purement judiciaire, et uniquement comme une victoire temporelle, surtout sans doute comme une victoire de lui Bernard-Lazare sur la Cour de Cassation. Il ne lui venait point à la pensée qu'une Cour de Cassation pût faire ou ne pas faire, fît ou ne fît pas l'innocence de Dreyfus. Mais il sentait, il savait parfaitement que c'était lui Bernard-Lazare qui faisait l'autorité d'une Cour de Cassation, qui faisait ou ne faisait pas luie Cour de Cassation même, parce qu'il en faisait la nourriture et la matière, et qu'ainsi et en outre il en faisait la forme même. Qu'en un sens, qu'en ce sens il en faisait la magistrature. Ce n'était pas la Cour de Cassation qui lui faisait bien de l'honneur. C'était lui qui faisait bien de l'honneur à la Cour de Cassation. Jamais je n'ai vu un homme croire, savoir à ce point que les plus grandes puissances temporelles, que les plus grands corps de l'État ne tiennent, ne sont que par des puissances spirituelles intérieures. On sait assez qu'il était tout à fait opposé à faire jouer l'article 445 comme on l'a fait jouer (Clemenceau aussi y était opposé), et tous les embarras que nous avons eus du jeu de cet article, les embarras insurmontables qui se sont produits, qui sont résultés du jeu de cet article, ou plutôt de ce jeu de cet article étaient évités si on lui avait laissé le gouvernement de l'affaire. Il ne fait aucun doute qu'il considérait ce jeu comme une forfaiture, comme un abus, comme un coup de force judiciaire, comme une illégalité. En outre, avec son clair bon sens, bien français, ce juif, bien parisien, avec son clair
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regard juridique il prévoyait les difficultés inextricables où elle nous jetterait, qu'elle rouvrirait éternellement l'affaire ou plutôt qu'elle empêcherait éternellement l'affaire de se clore. Il me disait : Dreyfus passera devant cinquante conseils de guerre, s'il faut, ou encore : Dreyfus passera devant des conseils de guerre toute sa vie. Mais il faut qu'il soit acquitté comme tout le monde. Le fond de sa pensée était d'ailleurs que Dreyfus était bien sot de se donner tant de mal pour faire consacrer son innocence par les autorités constituées; que ces gens-là ne font rien à l'affaire; que puisqu'on l'avait arraché à une persécution inique le principal était fait, tout était fait ; que les revêtements d'autorité, les consécrations judiciaires sont bien superflues, n'existent pas, venant de corps négligeables; que c'est faire beaucoup d'honneur à ces messieurs; qu'on est bien bon, quand on est innocent, en plus de le faire constater. Qu'on apporte ainsi, à ces autorités, une autorité dont elles ont grand besoin. Mais alors, au deuxième degré, si on y avait recours, il fallait y avoir recours droitement, il ne fallait point biaiser, il ne fallait point tricher, surtout sans doute parce que c'était se donner les apparences, et peut-être la réalité, de s'incliner devant elles, de les redouter. Puisqu'on y allait, puisqu'on s'en servait, il fallait s'en servir, et y aller droitement. C'était encore un moyen de leur commander. Si c'était de la politique, il fallait au moins qu'elle fût droite. 11 avait un goût incroyable de la droiture, surtout dans ce qu'il n'aimait pas, dans la politique et dans le judiciaire. Il se rattrapait pour ainsi dire ainsi d'y aller malgré lui en y étant droit malgré eux. Je n'ai jamais vu quelqu'un savoir aussi bien garder ses distances, être aussi distant,
aussi doucement, aussi savamment, aussi horizontalement pour ainsi dire. Je n'ai jamais vu une puissance spirituelle, quelqu'un qui se sent, qui se sait une puissance spirituelle garder aussi intérieurement pour ainsi dire des distances horizontales aussi méprisantes envers les puissances temporelles. Et donc il avait une affection secrète, une amitié, une affinité profonde avec les autres puissances spirituelles, même avec les catholiques, qu'il combattait délibérément. Mais il ne voulait les combattre que par des armes spirituelles dans des batailles spirituelles. Sa profonde opposition intérieure et manifestée au waldeckisme même venait ainsi de deux origines. Premièrement, par une sorte d'équilibre, de balancement, d'équité, d'égalité, de justice, de santé politiques, de répartition équitable il ne voulait pas qu'on fît aux autres ce que les autres vous avaient fait, mais qu'on ne voulait pas qu'ils vous fissent. Les cléricaux nous ont embêtés pendant des années, disait-il, et plus énergiquement encore, il ne s'agit pas à présent d'embêter les catholiques. On n'a jamais vu un Juif aussi peu partisan, aussi peu pensant, aussi peu concevant du talion. Il ne voulait pas rendre précisément le bien pour le mal, mais très certainement le juste pour l'injuste. Il avait aussi cette idée que vraiment ça n'était pas malin, qu'il ne fallait guère se sentir fort pour avoir recours à de telles forces. Or il se sentait fort. Qu'il ne fallait guère avoir confiance en soi. Or il avait confiance en soi. Gomme tous les véritables forts. Gomme tous les véritables forts il n'aimait point employer des armes faciles, avoir des succès faciles, des succès diminués, dégradés, des succès qui ne fussent point du même ordre de grandeur que les combats qu'il voulait soutenir.
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Deuxièmement il avait certainement une sympathie secrète, une entente intérieure avec les autres puissances spirituelles. Sa haine de l'Etat, du temporel se retrouvait là toute entière. On ne peut pas poursuivre, disait-il, par des lois, des gens qui s'assemblent pour faire leur prière. Quand même ils s'assembleraient cinq cent mille. Si on trouve qu'ils sont dangereux, qu'ils ont trop d'argent, qu'on les poursuive, qu'on les atteigne par des mesures générales, comme tout le monde, (ce même mot, cette même expression, comme tout le monde, dont il se servait toujours, dont il se servait précisément pour Dreyfus), par des lois, économiques générales, qui poursuivent, qui atteignent tous ceux qui sont aussi dangereux qu'eux, qui ont de l'argent comme eux. Il n'aimait pas que les partis politiques, que l'État, que les Chambres, que le gouvernement lui enlevât la gloire du combat qu'il voulait soutenir, lui déshonorât d'avance son combat.
D'une manière générale il n'aimait pas, il ne pouvait pas supporter que le temporel se mêlât du spirituel. Tous ces appareils temporels, tous ces organes, tous ces appareils de levage lui paraissaient infiniment trop grossiers pour avoir le droit de mettre leur patte grossière non seulement dans les droits mais même dans les intérêts spirituels. Que des organes aussi grossiers que le gouvernement, la Chambre, l'État, le Sénat, aussi étrangers à tout ce qui est spirituel, missent les doigts de la main dans le spirituel, c'était pour lui non pas seulement une profanation grossière, mais plus encore, un exercice de mauvais goût, un abus, l'exercice, l'abus d'une singulière incompétence. Il se sentait au contraire une secrète,
une singulière complicité de compétence spirituelle au besoin avec le pape.
Jamais je n'ai vu un homme je ne dis pas croire, je dis savoir à ce point je ne dis pas seulement qu'une conscience est au-dessus de toutes les juridictions, mais qu'elle est, qu'elle exerce elle-même dans la réalité une juridiction, qu'elle est la suprême juridiction, la seule.
Si on l'avait suivi, si on avait au moins suivi son enseignement et son exemple, si on avait continué dans son sens, si on avait seulement suivi le respect que Ton devait à sa mémoire, aujourd'hui la revision même du procès Dreyfus ne serait pas en danger, comme elle l'est. Elle ne serait pas exposée, comme elle l'est.
Aussi nous avons vu son enterrement. Je dirai quel fut son enterrement. Qui nous étions, combien peu dans ce cortège, dans ce convoi, dans cet accompagnement fidèle gris descendant et passant dans Paris. En pleines vacances. Dans ce mois d'août ou plutôt dans ce commencement de mois de septembre. Quelques-uns, les mêmes forcenés, les mêmes fanatiques, Juifs et chrétiens, quelques Juifs riches, très rares, quelques chrétiens riches, très rares, des Juifs et des chrétiens pauvres et misérables, eux-mêmes en assez petit nombre. Une petite troupe en somme, une très petite troupe. Gomme une espèce de compagnie réduite qui traversait Paris. De misérables juifs étrangers, je veux dire étrangers à la nationalité française, car il n'était pas un Juif roumain,
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je veux dire un Juif de Roumanie, qui ne le sût prophète, qui ne le tînt pour un véritable prophète. Il était pour tous ces misérables, pour tous ces persécutés, un éclair encore, un rallumage du flambeau qui éternellement ne s'éteindra point. Temporellement éternellement. Et comme toutes ces marques mêmes sont de famille, comme tout ce qui est d'Israël est de race, comme ces choses-là restent dans les familles, comment ne pas se rappeler, comment ne point voir cet ancien enterrement quand on voyait si peu de monde, il y a quelques semaines encore, à l'enterrement de sa mère. Relativement peu de monde. Et pourtant ils connaissaient beaucoup de monde. Je dirai sa mort, et sa longue et sa cruelle maladie, et tout le lent et si prompt acheminement de sa mort. Cette sorte de maladie féroce. Gomme acharnée. Gomme fanatique. Gomme elle-même forcenée. Gomme lui. Gomme nous. Je ne sais rien de si poignant, de si saisissant, je ne connais rien d'aussi tragique que cet homme qui se roidissant de tout ce qui lui restait de force se mettait en travers de son parti victorieux. Qui dans un effort désespéré, où il se brisait lui-même, essayait, entreprenait de remonter cet élan, cette vague, ce terrible élan, l'insurmontable élan de la victoire et des abus, de l'abus de la victoire. Le seul élan qu'on ne remontera jamais. L'insurmontable élan de la victoire acquise. De la victoire faite. De l'entraînement de la victoire. L'insurmontable, le mécanique, l'automatique élan du jeu même de la victoire. Je le revois encore dans son lit. Get athée, ce professionnellement athée, cet officiellement athée en qui retentissait, avec une force, avec une douceur incroyable, la parole éternelle; avec une force éternelle; avec une douceur éter-
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nelle; que je n'ai jamais retrouvée égale nulle part ailleurs. J'ai encore sur moi, dans mes yeux, l'éternelle bonté de ce regard infiniment doux, cette bonté non pas lancée, mais posée, renseignée. Infiniment désabusée ; infiniment renseignée ; infiniment insurmontable elle-même. Je le vois encore dans son lit, cet athée ruisselant de la parole de Dieu. Dans la mort même tout le poids de son peuple lui pesait aux épaules. Il ne fallait point lui dire qu'il n'en était point responsable. Je n'ai jamais vu un homme ainsi chargé, aussi chargé d'une charge, d'une responsabilité éternelle. Gomme nous sommes, comme nous nous sentons chargés de nos enfants, de nos propres enfants dans notre propre famille, tout autant, exactement autant, exactement ainsi il se sentait chargé de son peuple. Dans les souffrances les plus atroces il n'avait qu'un souci : que ses Juifs de Roumanie ne fussent point omis artificieusement, pour faire réussir le mouvement, dans ce mouvement de réprobation que quelques publicistes européens entreprenaient alors contre les excès des persécutions orientales. Je le vois dans son lit. On montait jusqu'à cette rue de Florence; si rive droite, pour nous, si loin du quartier. Les autobus ne marchaient pas encore. On montait par la rue de Rome, ou par la rue d'Amsterdam, cour de Rome ou cour d'Amsterdam, je ne sais plus laquelle des deux se nomme laquelle, jusqu'à ce carrefour montant que je vois encore. Cette maison riche, pour le temps, où il vivait pauvre. Il s'excusait de son loyer, disant : J'ai un bail énorme sur le dos. Je ne sais pas si je pourrai sous-louer comme je le voudrais. Quand j'ai pris cet appartement-là, je croyais que je ferais un grand journal 'et qu'on travaillerait ici.
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J'avais des plans. Il en était loin, de faire un grand journal. Les journaux des autres se faisaient, des autres mêmes, à condition qu'il n'y fût pas. Je revois encore cette grande chambre, rue de Florence, 5, (ou y) rue de Florence, la chambre du lit, la chambre de souffrance, la chambre de couchée, la chambre d'héroïsme, (la chambre de sainteté), la chambre mortuaire. La chambre du lit d'où il ne se releva point. L'ai-je donc tant oublié moi-même que ce 5, (ou ce 7), ne réponde plus mécaniquement à l'appel de ma mémoire, que ce 5 et ce 7 se battent comme des chiffonniers dans le magasin de ma mémoire, que chacun s'essaye et fasse valoir ses titres. Et pourtant j'y suis allé. Et nous disions familièrement entre nous : Est-ce que tu es allé rue de Florence. Dans la grande chambre rectangulaire, je vois le grand lit rectangulaire. Une, ou deux, ou trois grandes fenêtres rectangulaires donnaient de grands jours de gauche obliques rectangulaires; tombant, descendant lentement; lentement penchés. Le lit venait du fond, non pas du fond opposé aux fenêtres, où étaient les portes, et, je pense, les corridors, mais du fond qu'on avait devant soi quand on avait les fenêtres à gauche. De ce fond le lit venait bien au milieu, bien carrément, la tête au fond, jointe le fond, les pieds vers le milieu de la chambre. Lui-même juste au milieu de son lit, sur le dos, symétrique, comme l'axe de son lit, comme un axe d'équité. Les deux bras bien à gauche et à droite. C'étaient dans les derniers temps. La maladie approchait de sa consommation. Une profonde, une vigilante affection fraternelle, la diligence d'une affection fraternelle pensait déjà à lui faire, à lui préparer une mort qui ne fût point la consommation de
cette cruauté, qui fût plus douce, un peu adoucie, qui n'eût point toute la cruauté, toute la barbarie de cette maladie forcenée. Qui ne fût point le couronnement de cette cruauté. On lui avait conté des histoires sur sa maladie, des histoires et des histoires. Qu'en croyaitil? 11 faisait, comme tout le monde, semblant de les croire. Qu'en croyait-il, c'est le secret des morts. Morientium ac mortuorum. Dans cette incurable lâcheté du monde moderne, où nous osons tout dire à l'homme, excepté ce qui l'intéresse, où nous n'osons pas dire à l'homme la plus grande nouvelle, la nouvelle de la seule grande échéance nous avons menti nousmêmes tant de fois, nous avons tant menti à tant de mourants et à tant de morts qu'il faut bien espérer que quand c'est notre tour nous ne croyons pas nous-mêmes tout à fait aux mensonges que l'on nous fait. Il faisait donc semblant d'y croire. Mais dans ses beaux yeux doux, dans ses grands et gros yeux clairs il était impossible de lire. Ils étaient trop bons. Ils étaient trop doux. Us étaient trop beaux. Ils étaient trop clairs. Il était impossible de savoir si c'était par un miracle d'espérance (temporelle) (et peut-être plus) qu'il espérait encore ou si c'était par un miracle de charité, pour nous, qu'il faisait semblant d'espérer. Son œil même, son œil clair, d'une limpidité d'enfant, était comme un binocle, comme un deuxième verre, comme une deuxième vitre, comme un deuxième binocle de douceur et de bonté, de lumière, de clarté. Impénétrable. Parce qu'on y lisait comme on voulait. C'étaient les derniers temps. Peu de gens pouvaient encore le voir, des parents mêmes. Mais il m'aimait tant qu'il me maintenait sur les dernières listes. J'étais assis au long de son
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lit à gauche au pied. A sa droite par conséquent. Il parlait de tout comme s'il dût vivre cent ans. Il me demanda comment je venais. Il me dit, avec beaucoup d'orgueil, enfantin, que le métro Amsterdam était ouvert. Ou quelque autre. Il se passionnait ingénument pour tout ce qui était voies et moyens de communications. Tout ce qui était allées et venues, géographiques, topographiques, télégraphiques, téléphoniques, aller et retour, circulations, déplacements, replacements, voyages, exodes et deutéronomes lui causait un amoncellement de joie enfantine inépuisable. Le métro particulièrement lui était une victoire personnelle. Tout ce qui était rapidité, accélération, fièvre de communication, déplacement, circulation rapide l'emplissait d'une joie enfantine, de la vieille joie, d'une joie de cinquante siècles. C'était son affaire, propre. Être ailleurs > le grand vice de cette race, la grande vertu secrète; la grande vocation de ce peuple. Une remontée de cinquante siècles ne le mettait point en chemin de fer que ce ne fût quelque caravane de cinquante siècles. Toute traversée pour eux est la traversée du désert. Les maisons les plus confortables, les mieux assises, avec des pierres de taille grosses comme les colonnes du temple, les maisons les plus immobilières, les plus immeubles, les immeubles les plus écrasants ne sont jamais pour eux que la tente dans le désert. Le granit remplaça la tente aux murs de toile. Qu'importe ces pierres de taille plus grosses que les colonnes du temple. Ils sont toujours sur le dos des chameaux. Peuple singulier. Combien de fois n'y ai-je point pensé. Pour qui les plus immobilières maisons ne seront jamais que des tentes. Et nous au contraire, qui avons réelle-
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ment couché sous la tente, sous des vraies tentes, combien de fois n'ai-je point pensé à vous, Lévy, qui n'avez jamais couché sous une tente, autrement que dans la Bible, au bout de quelques heures ces tentes du camp de Cercottes étaient déjà nos maisons. Que vos pavillons sont beaux, o Jacob; que vos tentes sont belles, ô Israël. Combien de fois n'y ai-je point pensé, combien de fois n'ai-je point pensé à vous, combien de fois ces mots ne me remontaient-ils pas sourdement comme une remontée d'une gloire de cinquante siècles, comme une grande joie secrète de gloire, dont j'éclatais sourdement par un ressouvenir sacré quand nous rentrions au camp, mon cher Claude, par ces dures nuits de mai. Peuple pour qui la pierre des maisons sera toujours la toile des tentes. Et pour nous au contraire c'est la toile des tentes qui était déjà, qui sera toujours la pierre de nos maisons. Non seulement il n'avait donc pas eu pour le métropolitain cette aversion, cette distance qu'au fond nous lui gardons toujours, même quand il nous rend les plus grands services, parce qu'il nous transporte trop vite, et au fond qu'il nous rend trop de services, mais au contraire il avait pour lui une affection propre toute orgueilleuse, comme pu orgueil d'auteur. On le perçait alors, la ligne numéro i seulement je crois était en exploitation. Il avait un orgueil local, un orgueil de quartier, qu'il eût abouti, déjà, jusqu'à lui, un des premiers, qu'il eût percé jusqu'à lui, qu'il eût commencé à monter vers ces hauteurs. Il me l'avait dit, quelques mois auparavant, quand on avait essayé de l'envoyer, comme tout le monde, vers les réparations du Midi. II était allé d'hôtel en hôtel. Il était heureux comme un enfant. Jusqu'à ce qu'il trouva une espèce de petite
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maison de paysan; qu'il me présenta dans une lettre comme le paradis réalisé. Et d'où naturellement il revint rapidement, il rentra à Paris. Il me l'avait dit alors, dans un de ces mots qui éclairent un homme, un peuple, une race. Voyez-vous, Péguy, me disait-il, je ne commence à me sentir chez moi que quand f arrive dans un hôtel. Il le disait en riant, mais c'était vrai tout de même.
En somme, dans l'action, dans la politique, puisqu'il en faut une, puisqu'il fallait y descendre, il était partisan du droit commun. Droit commun dans l'affaire Dreyfus, droit commun dans l'affaire Congrégations. Droit commun pour Dreyfus, droit commun contre les congrégations. Cela n'a l'air de rien, cela peut mener loin. Cela le mena jusqu'à l'isolement dans la mort.
Il était essentiellement pour la justice, pour l'équité, pour l'égalité (non point naturellement au sens démocratique, mais au sens d'équilibre parfait, d'horizontalité parfaite dans la justice. Il était contre l'exception^ contre la loi d'exception, contre la mesure d'exception, qu'elle fût pour ou contre, persécution ou grâce. Il était pour le niveau de la justice.
Je le regardais donc ce matin-là. 7, rue de Florence. Et je l'écoutais. J'étais assis au pied de son lit à gauche comme un disciple fidèle. Tant de douceur, tant de mansuétude dans une si cruelle situation me désar-