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mait, me dépassait. Tant de douceur pour ainsi dire inexpiable. J'écoutais dans une piété, dans un demisilence respectueux, affectueux, ne lui fournissant que le propos pour se soutenir. Le Beethoven de Romain Rolland venait de paraître. Nos abonnés se rappellent encore quelle soudaine révélation fut ce cahier, quel émoi il souleva d'un bout à l'autre, comme il se répandit soudainement, comme une vague, comme en dessous, pour ainsi dire instantanément, comment il fut soudainement, instantanément, dans une révélation, aux yeux de tous, dans une entente soudaine, dans une commune entente, non point seulement le commencement de la fortune littéraire de Romain Rolland, et de la fortune littéraire des cahiers, mais infiniment plus qu'un commencement de fortune littéraire, une révélation morale, soudaine, un pressentiment dévoilé, révélé, la révélation, l'éclatement, la soudaine communication d'une grande fortune morale. Mais tout ce mouvement se gonflait, n'avait pas encore eu le temps de se manifester. Le cahier, je le répète, venait tout juste de paraître. Bernard-Lazare me dit : Ah j'ai lu votre cahier de Romain Rolland. Cest vraiment très beau. Il faut avouer que Vâme juive et Vâme hellénique ont été deux grands morceaux de Vâme universelle. Je ne manifestai rien, parce que j'ai dit que quand on va voir un malade on est résolu à ne rien manifester. On est donc gardé par une cuirasse, invincible, par un masque impénétrable. Mais je fus saisi, je me sentis poursuivi jusque dans les vertèbres. Car j'étais venu pour voir, je m'étais attendu à voir les avancées de la mort. Et c'est déjà beaucoup. Et je voyais brusquement les avancées des au delà de la
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mort. Pour mesurer la profondeur, la nouveauté d'un tel mot, l'âme éternelle, et même Vâme juive, et l'âme hellénique, il faut savoir à quel point, avec quel scrupule religieux ces hommes, les hommes de cette génération évitaient d'employer le moindre mot du jargon mystique. On parlait alors de recormnencer l'affaire Dreyfus, de reprendre l'affaire Dreyfus. Il faut se rappeler qu'entre l'affaire Dreyfus elle-même et la deuxième affaire Dreyfus il y eut un long temps de calme plat, de silence, d'une solitude totale. On ne savait pas alors, du tout, pendant tout ce temps, si l'affaire recommencerait ; jamais. Mieux eût valu qu'elle ne recommençât point. Nous n'eussions point été acquittés par la Cour de Cassation. Mais nous demeurions ce que nous étions, nous demeurions purs devant le pays et devant l'histoire. Mais tout pantelants de cette grande Affaire, de cette première grande histoire, tout suants et tout bouillants de la bataille, tout déconcertés du repos, du calme, du plat, de la paix fourrée, du repos louche, du traité louche, de l'inaction, de la paix des dupes, tout anxieux de n'avoir point obtenu, atteint tous les résultats temporels que nous espérions, que nous attendions, que nous escomptions, de n'avoir point réalisé le royaume de la justice sur la terre et le royaume de la vérité, tout anxieux surtout de voir notre mystique nous échapper, nous ne pensions dans le secret de nos cœurs qu'à une reprise de l'affaire, à ce que nous nommions entre nous, comme des conjurés, la reprise. Nous ne prévoyions pas, hélas, que cette reprise n'en serait que la plus basse dégradation, un détournement total, un détournement grossier de la mystique en politique. Nous en parlions. Lui, dans son
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lit, m'en parlait doucement. Je vis rapidement qu'il m'en parlait comme d'une conjuration, mais comme d'une conjuration étrangère, à laquelle il demeurait étranger. De gré, de force ? Je lui dis : Mais enfin qu'est-ce qu'ils vont faire. Ils ne vous ont donc pas demandé conseil ? Il me répondit doucement : Us ont préféré s'adresser à Jaurès. Ils sont si contents de faire quelque chose sans moi.
Ils, c'était tout, c'étaient tous les autres, c'était Dreyfus qu'il aimait comme un jeune frère.
Il ne fait aucun doute que pour nous la mystique dreyfusiste fut non pas seulement un cas particulier de la mystique chrétienne, mais qu'elle en fut un cas, éminent, une accélération, une crise, temporelle, une sorte d'exemple et de passage que je dirai nécessaire. Comment le nier, à présent (jue nous sommes à douze et quinze ans de notre jeunesse et qu'enfin nous voyons clair dans notre cœur. Notre dreyfusisme était une religion, je prends le mot dans son sens le plus littéralement exact, une poussée religieuse, une crise religieuse, et je conseillerais même vivement à quiconque voudrait étudier, considérer, connaître un mouvement religieux dans les temps modernes, bien caractérisé, bien délimité, bien taillé, de saisir cet exemple unique. J'ajoute que pour nous, chez nous, en nous ce mouvement religieux était d'essence chrétienne, d'origine
chrétienne, qu'il poussait de souche chrétienne, qu'il coulait de l'antique source. Nous pouvons aujourd'hui nous rendre ce témoignage. La Justice et la Vérité que nous avons tant aimées, à qui nous avons donné tout, notre jeunesse, tout, à qui nous nous sommes donnés tout entiers pendant tout le temps de notre jeunesse n'étaient point des vérités et des justices de concept, elles n'étaient point des justices et des vérités mortes, elles n'étaient point des justices et des vérités de livres et de bibliothèques, elles n'étaient point des justices et des vérités conceptuelles, intellectuelles, des justices et des vérités de parti intellectuel, mais elles étaient organiques, elles étaient chrétiennes, elles n'étaient nullement modernes, elles étaient éternelles et non point temporelles seulement, elles étaient des Justices et des Vérités, une Justice et une Vérité vivantes. Et de tous les sentiments qui ensemble nous poussèrent, dans un tremblement, dans cette crise unique, aujourd'hui nous pouvons avouer que de toutes les passions qui nous poussèrent dans cette ardeur et dans ce bouillonnement, dans ce gonflement et dans ce tumulte, une vertu était au cœur, et que c'était la vertu de charité. Et je ne veux pas rouvrir un ancien débat, aujourd'hui, désormais historique, mais dans nos ennemis, chez nos ennemis, chez nos adversaires d'alors, historiques comme nous, devenus historiques, je vois beaucot^ d'intelligence, beaucoup de lucidité même, beaucoup d'acuité : ce qui me frappe le plus, c'est certainement un certain manque de charité. Je ne veux pas anticiper sur ce qui est le propre des confessions. Mais il est incontestable que dans tout notre socialisme même il y avait infiniment plus de chris-
tianisme que dans toute la Madeleine ensemble avec Saint-Pierre de Chaillot, et Saint-Philippe du Roule, et Saint-Honoré d'Eylau. 11 était essentiellement une religion de la pauvreté temporelle. C'est donc, c'est assurément la religion qui sera jamais la moins célébrée dans les temps modernes. Infiniment, d'infiniment la moins chômée. Nous en avons été marqués si durement, si ineffaçablement, nous en avons reçu une empreinte, une si dure marque, si indélébile que nous en resterons marqués pour toute notre vie temporelle, et pour l'autre. Notre socialisme n'a jamais été ni un socialisme parlementaire ni un socialisme de paroisse riche. Notre christianisme ne sera jamais ni un christianisme parlementaire ni un christianisme de paroisse riche. Nous avions reçu dès lors une telle vocation de la pauvreté, de la misère même, si profonde, si intérieure, et en même temps si historique, si éventuelle, si événementaire que depuis nous n'avons jamais pu nous en tirer, que je commence à croire que nous ne pourrons nous en tirer jamais.
C'est une sorte de vocation.
Une destination.
Ce qui a pu donner le change, c'est que toutes les forces politiques de l'Église étaient contre le dreyfusisme. Mais les forces politiques de l'Église ont toujours été contre la mystique. Notamment contre la mystique chrétienne. C'est l'application la plus éminente qu'il y ait jamais eu de cette règle générale que nous posions plus haut.
On pourrait même dire que l'affaire Dreyfus fut un beau cas de religion, de mouvement religieux, de com-
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mencenient, d'origine de religion, un cas rare, peutêtre un cas unique.
La mystique dreyfusiste enfin fut pour nous essentiellement une crise de (la) mystique française. Cette affaire fut pour nous et par nous très exactement dans la ligne française. Gomme elle avait été très exactement pour nous et par nous dans la ligne chrétienne. Nousmêmes nous y fûmes très exactement dans la ligne française comme nous y avions été très exactement dans la ligne chrétienne. Nous y fûmes de qualité française comme nous y avions été de qualité chrétienne.
Nous y déployâmes proprement les vertus, les qualités françaises, les vertus de la race : la vaillance claire, la rapidité, la bonne humeur, la constance, la fermeté, un courage opiniâtre, mais de bon ton, de belle tenue, de bonne tenue, fanatique à la fois et mesuré, forcené ensemble et pleinement sensé; une tristesse gaie, qui est le propre du Français ; un propos délil)éré; une résolution chaude et froide; une aisance, un renseignement constant; une docilité et ensemble une révolte constante à l'événement; une impossibilité organique à consentir à l'injustice, à prendre son parti de rien. Un délié, une finesse de lame. Une acuité de pointe. Il faut dire simplement que nous fûmes des héros. Et plus précisément des héros à la française. (La preuve, c'est que nous ne nous en sommes pas relevés, que nous ne nous en sommes pas retirés). (Toute notre vie peut-être nous serons des demi-soldes).
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Il faut bien voir en effet comment la question se posait. La question ne se posait nullement alors, pour nous, de savoir si Dreyfus était innocent ou coupable. Mais de savoir si on aurait ou si on n'aurait pas le courage de le déclarer, de le savoir innocent.
Quand nous écrirons cette histoire de l'affaire Dreyfus qui sera proprement les mémoires cTun dreyfasiste il y aura lieu d'examiner, d'étudier de très près et nous établirons très attentivement, dans le plus grand détail, ce que je nommerai la courbe de la croyance publique à l'innocence de Dreyfus. Cette courbe a subi naturellement les variations les plus extraordinaires. Naturellement aussi les antidreyfusistes ont tout fait pour la faire monter et il faut rendre cette justice aux dreyfusistes qu'ils ont généralement tout fait pour la faire descendre. Partie des environs de zéro en 1894 (la famille et quelques très rares personnes exceptées), on peut dire qu'elle monta, qu'à travers des soubresauts de toute sorte, des fluctuations politiques et historiques comme il ne manque jamais de s'en produire pour ces sortes de courbes elle monta constamment jusqu'au jour où le bateau qui ramenait Dreyfus en France introduisit parmi nous le corps même du débat. Dès lors, malgré les apparences, malgré un palier apparent, malgré une apparence d'horizontalité, en réalité elle commença de baisser lentement, régulièrement. Malgré des fortunes diverses, malgré des apparences de fortunes en réalité elle commença de tomber. Cette descente, cette chute, cette baisse est arrêtée aujourd'hui, on peut croire qu'elle est arrêtée pour toujours, parce qu'elle ne peut guère aller plus avant, tomber plus bas, parce que beaucoup de monde aujourd'hui s'en moquent
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totalement, et surtout parce que nous sommes retombés à un certain équilibre, dans un certain équilibre très tentant, très solide, très commun, le même où nous nous étions arrêtés si longtemps à la montée : la France, le monde, l'histoire coupés en deux, en deux partis bien distincts, bien coupés, bien arrêtés, croyant professionnellement, officiellement, l'un à la culpabilité et l'autre à l'innocence, faisant profession de croire l'un à la culpabilité et l'autre à l'innocence. C'est la situation, c'est la position commune, usuelle, familière, pour ainsi dire classique, c'est la situation connue, le monde coupé en deux sur une question. C'est la situation commode, car c'est la situation de guerre, la situation de haine, mutuelle. C'est la situation à laquelle tout le monde est habitué. C'est donc celle qui durera, qui déjà faillit durer pendant la montée de notre courbe, qui s'est retrouvée, qui s'est reçue, qui s'est recueillie elle-même au même niveau dans la descente, qui ne se reperdra plus, qui sera définitive. Avec les amortissements successifs naturellement par la successive arrivée des nouvelles générations; avec les amortissements croissants et l'extinction finale, l'extinction historique. Ce qu'il y a de remarquable, c'est combien cette situation, ce palier intermédiaire est commode, du pays coupé en deux, combien nous nous y sommes arrêtés complaisamment, commodément, à la montée, comment, combien nous nous y sommes retrouvés aisément, rapidement à la descente. Commodément. Combien nous nous y miouvions aisément, naturellement à la montée, en pleine bataille, combien nous y bataillions aisément, naturellement, comme chez nous, et combien nous nous y sommes même attardés. Et combien au retour, à la descente
nous l'avons retrouvé aisément, combien rapidement nous nous y sommes retrouvés chez nous. Mais ce qui est incontestable c'est que cette courbe, dans ces soubresauts, à l'issue de cette montée atteignit plusieurs fois un maximum qui était même un universum,. Je veux dire que dans ces fluctuations, dans ces agitations, dans cette crise, dans ces sautes, dans ces coups de force et dans ces coups de théâtre il y eut au moins deux ou trois fois quarante-huit heures où tout le pays (nos adversaires mêmes et je dis même leurs chefs) crut à l'innocence de Dreyfus. Par exemple, notamment dans ce coup de foudre, instantanément après ce coup de théâtre du colonel Henry au Mont-Valérien (mort ou simulation de mort, assassinat, meurtre, suicide ou simulation de suicide). (Enfin disparition). Gomment nous sommes retombés, redescendus de ce summum, qui ce jour, qui dans cet éclair paraissait définitivement acquis, comment on nous en a fait redescendre, comment on a ainsi, autant réussi à faire redescendre cette courbe, c'est le secret des politiciens. C'est le secret des politiques. C'est le secret de la politique même. C'est le secret de Dreyfus même, dans la mesure, et elle est totale, où nous quittant il s'est remis tout entier aux mains des politiques. Comment on a réussi à tenir cette gageure, à nous faire tomber de ce maximum, total, c'est la grande habileté, c'est le secret des politiciens. Comment on perd une bataille qui était gagnée, demandez-le à Jaurès. Aujourd'hui nous sommes condamnés à la contestation, perpétuelle, jusqu'à cet émoussement, cette hébétude, cette oblitération, inévitable, qui vient du temps, des générations suivantes, qu'on nomme proprement l'histoire, la posi-
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tion, l'acquisition de l'histoire. Quand nos ennemis, quand nos adversaires nous reprochaient d'être le parti de l'étranger, ils avaient totalement tort, absolument tort sur nous et contre nous (sur notre mystique et contre notre mystique; ils avaient partiellement raison sur et contre notre Etat-Major, qui précisément nous masquait à eux, qui faisait même tout ce qu'il pouvait pour nous masquer, devant le monde, et qui y a si parfaitement, si complètement réussi; ils avaient partiellement raison, (peut-être pour un tiers, en quotité), sur et contre nos chefs, sur et contre notre politique, sur et contre nos politiciens, l'adhésion à Hervé et à l'hervéisme, la flatterie pour Hervé et pour l'hervéisme, la lâcheté, le tremblement de Jaurès, la platitude, l'aplatissement devant Hervé et devant le hervéisme, plus que cela l'empressement, la sollicitude empressée pour Hervé et l'hervéisme l'ont bien prouvé); mais enfin ils avaient le droit de ne pas nous connaître, dans le fatras de la bataille ils pouvaient à la rigueur, historiquement, à la rigueur historique ils pouvaient ne pas nous connaître; la Foire sur la Place pouvait leur masquer l'intérieur de la maison; ils pouvaient ne voir que la parade politique; mais enfin au pis aller, à l'extrême, à la limite, à l'extrême rigueur quand nos ennemis, quand nos adversaires nous accusaient d'être le parti de l'étranger, ils ne pouvaient jamais que nous faire un tort temporel ; un tort extrême temporel, un tort capital temporel, mais en fin un tort temporel. Ils ne pouvaient pas nous déshonorer. Ils pouvaient nous faire perdre nos biens, ils pouvaient nous faire perdre la liberté, ils pouvaient nous faire perdre la vie, ils pouvaient nous faire perdre la terre même de la patrie. Ils ne pouvaient
pas nous faire perdre l'honneur. Au contraire quand Jaurès, par une suspecte, par une lâche complaisance à tout le hervéisme, et à Hervé lui-même, à Hervé personnellement, d'une part, pour la patrie, laissait dire et laissait faire qu'il fallait renier, trahir et détruire la France; créant ainsi cette illusion, politique, que le mouvement dreyfusiste était un mouvement antifrançais; et quand d'autre part, pour la foi, quand mû par les plus bas intérêts électoraux, poussé par la plus lâche, par la plus basse complaisance aux démagogies, aux agitations radicales il disait, il faisait que l'affaire Dreyfus et le dreyfusisme entrassent, comme une partie intégrante, dans la démagogie, dans l'agitation radicale anticléricale, anticatholique, antichrétienne, dans la séparation des Églises et de l'État, dans la loi des Congrégations, waldeckiste, dans la singulière application, dans l'application combiste de cette loi; créant ainsi cette illusion, politique, que le mouvement dreyfusiste était un mouvement antichrétien; il ne nous trahissait pas seulement, il ne nous faisait pas seulement dévier, il nous déshonorait. Il ne faut jamais oublier que le combisme, le système combiste, la tyrannie combiste, d'où sont venus tous ces maux, a été une invention de Jaurès, que c'est Jaurès qui par sa détestable force politique, par sa force oratoire, par sa force parlementaire a imposé cette invention, cette tyrannie au pays, cette domination, que lui seul l'a maintenue et a pu la maintenir ; que pendant trois et même quatre ans il a été, sous le nom de M. Combes, le véritable maître de la République. « Quand Jaurès, disait déjà Bernard- Lazare dans cet admirable dossier, dans cet admirable mémoire, dans cette admirable consultation, datée de
Charles Péguy
Paris, 6 août igo2, quand on voulait que la loi Waldeck eût un effet global, et qu'elle eût un effet rétroactif, Quand Jaurès se présente devant nous pour soutenir une œuvre qu'il approuve, à laquelle il veut collaborer, il doit, parce qu'il est Jaurès, parce qu'il a été notre compagnon dans une bataille qui n'est pas finie, (ce qu'il y avait d'admirable en effet, même au point de vue politique, au seul point de vue politique, et Bernard-Lazare, avec sa grande lucidité politique, l'avait aperçu instantanément, c'était qu'on n'avait même pas attendu la fin de l'affaire Dreyfus, la conclusion pour opérer la contamination, la dégénération, le déshonneur, la déviation, la dégradation de mystique en politique, mais c'était entre les deux affaires Dreyfus même que l'on se préparait à la commettre, à l'accomplir, avant même d'avoir liquidé l'affaire, au moment même où on se préparait à la rouvrir, à la reprendre), (c'est-à-dire qu'on avait commencé d'opérer la dégénération de mystique en politique au moment même où l'on se préparait à faire appel de nouveau à toutes les forces, aux forces incalculables de la mystique. C'est pour cela que nos politiciens, que nos politiques furent les derniers des criminels, qu'ils furent des criminels au deuxième degré. S'ils n'avaient fait que leur politique, pour ainsi dire professionnellement, s'ils n'avaient fait qu'exercer leur métier de politiciens, ils pouvaient n'être coupables qu'au premier degré, criminels qu'au premier degré. Mais ils voulaient en même temps conserver tous les avantages de la mystique. Et c'est cela très précisément qui constitue le deuxième degré. Ils voulaient bien en même temps trahir la mystique et en même temps non pas seulement s'en réclamer, non pas
seulement s'en revêtir et s'en servir et apparaître avec, mais continuer à l'exciter. Ils voulaient, ils entendaient jouer le double jeu, ils voulaient jouer ensemble les deux jeux contraires, et le mystique, et le politique, qui exclut le mystique, ils se préparaient à jouer le double jeu, ils entendaient jouer ensemble de leur politique et de notre mystique, cumuler les avantages de leur politique et de notre mystique, s'avantager ensemble de leur politique et de notre mystique, jouer toujours ensemble le temporel et l'éternel.
Jouer le temporel avec les puissants de ce monde et en même temps faire appel à la mystique et à l'argent des pauvres gens, puiser toujours dans le cœur et dans la bourse des pauvres gens.
C'est ce qui fait que la responsabilité de Jaurès dans ce crime, dans ce double crime, dans ce crime au deuxième degré est culminante. Lui entre tous, lui au chef de l'opération il était un politicien comme les autres, pire que les autres, un retors entre les retors, un fourbe entre les fourbes ; mais lui il faisait semblant de n'être pas un politicien. De là sa nocivité culminante. De là sa responsabilité culminante. Quand les nationalistes, professionnels, disaient que nous étions le parti de Vétranger, ils ne pouvaient que nous calomnier, ils ne pouvaient que nous faire un tort temporel, à la limite un tort temporel limite, à l'extrême un tort temporel extrême. Quand Jaurès au contraire parlait pour nous, s'avouait pour nous, quand à ce titre, à notre titre, il intercalait le dreyfusisme et l'affaire Dreyfus d'une part dans l'antipatriotisme, politique, dans l'antipatriotisme hervéiste, dans la politique antipatriotique, hervéiste, dans l'agitation, dans la déma-
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gogie antipatriotique, hervéiste, quand il l'intercalait d'autre part dans cette autre démagogie politique, dans la démagogie antichrétienne, il atteignait, il touchait, il blessait au cœur le drevfusisme même.
Ce qui fait à Jaurès dans ce double crime, dans ce crime au deuxième degré, xme responsabilité culminante, c'est que lui entre tous il était un politique, un politicien comme les autres et que lui il disait qu'il était un mystique. Il me chicanerait naturellement sur ce mot, car c'est un homme de marchandage, et le plus maquignon que je connaisse. Mais il sait très bien ce que nous voulons dire.
Par son passé universitaire, intellectuel, par son commencement de carrière universitaire, intellectuelle, par ses relations, par tout son ton, par le grand nombre, par le faisceau d'amitiés ardentes qui montaient vers lui et qu'il encourageait, complaisamment, qu'il excitait constamment à monter vers lui, amitiés de pauvres, de petites gens, de professeurs, de nous, et qu'il récapitulait pour ainsi dire en lui, qu'il ramassait comme un foyer ramasse un faisceau de lumière et de chaleur, Jaurès faisait figure d'une sorte de professeur délégué dans la politique, mais qui n'était pas politique, d'un intellectuel, d'un philosophe (dans ce temps-là tous les agrégés de philosophie étaient philosophes, connue aujourd'hui ils sont tous sociologues). D'un homme qui travaillait, qui savait ce que c'est que de travailler. Qui avait un métier. Il faisait essentiellement figure d'un impolitique, d'un homme qui était comme chargé de nous représenter, de nous transmettre dans la politique. Au contraire c'était un politicien qui avait fait semblant d'être un professeur,
qui avait fait semblant d'être un intellectuel, qui avait fait sembl£Lnt de travailler et de savoir travailler, d'avoir un métier, qui avait fait semblant d'être des nôtres, qui avait fait semblant de tout. Quand les politiciens, quand ceux qui font métier et profession de la politique font leur métier, exercent leur profession, quand ils jouent, quand ils fonctionnent professionnellement, ofiîciellement, sous leur nom, ceux qui sont connus comme tels, il n'y a rien à dire. Mais quand ceux qui font métier et profession d'être impolitiques font, sous ce nom, de la politique, il y a le double crime de ce détournement perpétuel. Faire de la politique et la nommer politique, c'est bien. Faire de la politique et la nommer mystique, prendre de la mystique et en faire de la politique, c'est un détournement inexpiable. Voler les pauvres, c'est voler deux fois. Tromper les simples, c'est tromper deux fois. Voler ce qu'il y a de plus cher, la croyance. La confidence. La confiance. Et Dieu sait si nous étions des âmes simples, des pauvres gens, des petites gens. C'est bien ce qui les fait rire aujourd'hui. Quels sont, dit-il, quels sont ces imbéciles qui croyaient ce que Je disais ? Qu'il se rassure, qu'il attende. Les vies sont longues, les mouvements contraires, qu'il ne nous tombe jamais dans les mains. Il ne rirait peut-être pas toujours.
Quoi de plus poignant que ce témoignage, que cette adjuration de Bernard-Lazare condamné, de Bernard- Lazare destiné, quoi de plus redoutable que ce témoignage, redoutable par sa mesure même. Quand Jaurès,
Charles Péguy
écrivait Bernard-Lazare, se présente devant nous pour soutenir une œuvre qu'il approuve, à laquelle il veut collaborer, il doit, pai^ce qu'il est Jaurès, parce qu'il a été notre compagnon dans une bataille qui n'est pas finie, nous donner d'autres raisons que des raisons théologiques. (Il voyait très nettement combien il y avait de théologie grossière dans Jaurès, dans toute cette mentalité moderne, dans ce radicalisme politique et parlementaire, dans celte pseudométaphysique, dans cette pseudophilosophie, dans cette sociologie.) Or c'est une raison théologique que de nous dire : « (Ici je préviens que c'est du Jaurès, cité par Bernard-Lazare) : « Il y a des crimes politiques et sociaux qui se payent, et le grand crime collectif commis par l'Église contre la vérité, contre l'humanité, contre le droit et contre la République, va enfin recevoir son juste salaire. Ce n'est pas en vain qu'elle a révolté les consciences par sa complicité avec le faux, le parjure et la trahison. » (Fin du Jaurès, de la citation de Jaurès. Bernard-Lazare disait plus simplement : On ne peut pas embêter des hommes parce qu'ils font leur prière. Il les avait, celui-là, les mœurs de la liberté. Il avait la liberté dans la peau; dans la moelle et dans le sang; dans les vertèbres. Non point, non plus, une liberté intellectuelle et conceptuelle, une liberté livresque, une liberté toute faite, une liberté de bibliothèque. Une liberté d'enregistrement. Mais une liberté, aussi, de source, une liberté toute organique et vivante. Je n'ai jamais vu un homme croire, à ce point, avoir à ce point la certitude, avoir conscience à ce point qu'une conscience d'homme était un absolu, un invincible, un éternel, un libre, qu'elle s'opposait victorieuse, éternel-
lement triomphante, à toutes les grandeurs de la terre. Il ne faut pas recevoir des Justifications semblables, écrivait encore Bernard-Lazare, même et surtout quand elles sont données par Jaurès, car, au-dessous, d'autres sont prêts à les interpréter dans un sens pire, à en tirer des conséquences redoutables pour la liberté. Il énumérait, sur quelques exemples éclatants, dans un style éclatant, coupant, bref, quelques-unes de ces antinomies, les capitales, quelques-uns de ces antagonismes. Il te prévoyait, Bernus, et la résistance du peuple polonais aux exactions de la germanisation prussienne. Dès lors il écrivait en effet, et ces paroles sont claires, elles sont capitales, elles sont actuelles comme au premier jour : Si nous n'y prenons garde, demain ,on nous mettra en demeure d'applaudir le gendarme français qui prendra l'enfant par le bras pour l'obliger à entrer dans l'école laïque, tandis que nous devrons réprouver le gendarme prussien contraignant V écolier polonais de Wreschen. Voilà l'homme, voilà l'ami que nous avons perdu. 11 écrivait encore, et ces paroles sont à considérer, elles sont à méditer aujourd'hui comme hier, aujourd'hui comme alors, elles seront à méditer toujours, car elles sont d'une hauteur de vues, d'une portée incalculable : « Que demain on nous propose les moyens de résoudre la question de l'enseignement et nous les discuterons. Dès aujourd'hui on peut dire que le monopole universitaire n'en est pas la solution. Nous nous refuserons aussi bien à accepter les dogmes formulés par l'Etat enseignant, que les dogmes formulés par l'Eglise. Nous n'avons pas plus confiance en l'Université qu'en la Congrégation. » Mais il faut que je m'arrête
Charles Pégii)^
de citer. Je ne peux pourtant pas citer toute cette admirable consultation, citer tout un cahier dans un cahier, refaire les cahiers dans les cahiers, mettre tout le III-2I dans le XI-12.
Voilà l'homme, voilà l'ami que nous avons perdu. Pour un tel homme nous ne ferons jamais une apologie, nous ne souffrirons jamais qu'on en fasse une.
Ce sont de tels hommes qui comptent, et qui comptent seuls. C'est nous qui comptons, seuls. Non seulement les autres n'ont point à parler pour nous. Mais c'est nous qui avons à parler, pour tout.
Il fut un héros et en outre il eut de grandes parties de sainteté. Et avec lui nous fûmes, obscurément, des héros.
Comment ne pas noter dans les quelques mots que nous avons cités, dans ces quelques phrases seulement que nous avons rapportées, je ne me retiens pas de noter non pas seulement ce sens de la liberté, et cette aisance dans la liberté, dans le maniement de la liberté, mais ce sens beaucoup plus curieux, beaucoup plus imprévu, apparemment plus imprévu, de la théologie, cet avertissement de la théologie. Instantanément il la voyait poindre partout où en effet elle point, elle-même ou quelque imitation, quelque contrefaçon, elle-même ou contrefaite.
Comment ne pas noter aussi son exact, son parfait, son réel internationalisme, Israël excepté, l'exactitude, l'aisance, l'allant de soi de son internationalisme, qui était beaucoup trop simple, beaucoup trop naturel, nullement appris, nullement forcé, nullement livresque, beaucoup trop aisé, beaucoup trop allant de soi pour jamais
être un antinationalisme. Quand il parlait des Polonais pour les Bretons, ce n'était point un amusement, un rapprochement piquant. Ce n'était point un jeu d'esprit et pour jouer un bon tour. C'était naturellement qu'il voyait sur le même plan les Bretons et les Polonais. Il voyait vraiment la Chrétienté comme l'Islam, ce que Dul de nous, même ceux qui le voudraient le plus, ne peut obtenir. Parce qu'il était bien réellement également en dehors des deux. Vue, angle de regard que nul de nous ne peut obtenir. Au moment où on faisait, même et peut-être surtout autour de lui, tout ce que l'on pouvait humainement pour évincer ses Juifs de Roumanie, par politique pour ne pas compromettre, pour ne^pas charger le mouvement arménien, et qu'il y voyait très clair, dans cet assourdissement, un vieil ami de Quartier venait de le quitter. Il me dit doucement, haussant doucement les épaules, comme il faisait, me le montrant pour ainsi dire des épaules, par dessus le haut de ses épaules ; Il veut encore me rouler avec ses Arméniens. C'est toujours la même chose. Ils en... tr éprennent le Grand Turc parce qu'il est Turc et ils ne veulent pas qu'on dise un mot du roi de Roumanie parce qu'il est chrétien. Cest toujours la collusion de la chrétienté.
Comment ne pas noter enfin comme c'est bien écrit, posé, mesuré, clair, noble, français. Il ne faut pas recevoir des justifications semblables. Une certaine proposition, un certain propos. Une certaine délibération. Un certain ton, une certaine résonance cartésienne même.
Apologie pour Bernard-Lazare. — Nourris, abreuvés
Charles Péguy
de notre mystique, la déformant, la dégradant aussitôt, la détournant instantanément en politique nos politiciens, Jaurès en tête, Jaurès le premier, créèrent cette double illusion, politique, premièrement que le dreyfusisme était antichrétien, deuxièmement qu'il était antifrançais. Il faut s'arrêter quelques instants à la deuxième.
Notre socialisme même, notre socialisme antécédent, à peine ai-je besoin de le dire, n'était nullement antifrançais, nullement antipatriote, nullement a^itmational. Il était essentiellement et rigoureusement, exactement ÎTiiernational. Théoriquement il n'était nullement antinationaliste. Il était exactement internationaliste. Loin d'atténuer, loin d'effacer le peuple, au contraire il l'exaltait, il l'assainissait. Loin d'affaiblir, ou d'atténuer, loin d'effacer la nation, au contraire il l'exaltait, il l'assainissait. Notre thèse était au contraire, et elle est encore, que c'est au contraire la bourgeoisie, le bourgeoisisme, le capitalisme bourgeois, le sabotage capitaliste et bourgeois qui oblitère la nation et le peuple. Il faut bien penser qu'il n'y avait rien de commun entre le socialisme d'alors, notre socialisme, et ce que nous connaissons aujourd'hui sous ce nom. Ici encore la politique a fait son œuvre, et nulle part autant qu'ici la politique n'a défait, dénaturé la mystique. La politique, je dis la politique des politiques, professionnels, des politiciens, des politiques parlementaires. Mais plus encore, sans aucun doute, par l'invention, par l'intervention, par l'intercalation du sabotage, qui est une invention politique, au même titre que le vote, plus
encore que le vote, pire, je veux dire plus politique, plus profondément politique, plus encore sans aucun doute les antipolitiques professionnels, les antipoliticiens, les syndicalistes, les antipolitiques antiparlementaires. Nous pensions alors, nous pensons toujours, mais il y a quinze ans tout le monde pensait comme nous, pensait avec nous, ou affectait de penser avec nous, il n'y avait sur ce point, sur ce principe même pas l'ombre d'une hésitation, pas l'ombre d'un débat. Il est de toute évidence que ce sont les bourgeois et les capitalistes qui ont commencé. Je veux dire que les bourgeois et les capitalistes ont cessé de faire leur office, social, avant les ouvriers le leur, et longtemps avant. Il ne fait aucun doute que le sabotage d'en haut est de beaucoup antérieur au sabotage d'en bas, que le sabotage bourgeois et capitaliste est antérieur, et de beaucoup, au sabotage ouvrier; que les bourgeois et les capitalistes ont cessé d'aimer le travail bourgeois et capitaliste longtemps avant que les ouvriers eussent cessé d'aimer le travail ouvrier. C'est exactement dans cet ordre, en commençant par les bourgeois et les capitalistes, que s'est produite cette désaffection générale du travail qui est la tare la plus profonde, la tare centrale du monde moderne. Telle étant la situation générale du monde moderne, il ne s'agissait point, comme nos politiciens syndicalistes l'ont inventé, d'inventer, d'ajouter un désordre ouvrier au désordre bourgeois, un sabotage ouvrier au sabotage bourgeois et capitaliste.il s'agissait au contraire, notre socialisme était essentiellement et en outre officiellement une théorie, générale, une doctrine, ime méthode générale, une philosophie de l'organisation et de la réorganisation du travail, de la restauration du travail.
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Notre socialisme était essentiellement et en outre officiellement une restauration, et même une restauration générale, une restauration universelle. Nul alors ne le contestait. Mais depuis quinze ans les politiciens ont marché. Les doubles politiciens, les politiciens propres et les antipoliticiens. Les politiciens ont passé. Il s'agissait au contraire d'une restauration générale, d'une restauration totale, d'une restauration universelle en commençant par le monde ouvrier. Il s'agissait d'une restauration totale fondée sur une restauration préalable du monde ouvrier; sur une restauration totale préalable du monde ouvrier. Il s'agissait très exactement, et nul alors ne le contestait, tous au contraire l'enseignaient, tous le déclaraient, il s'agissait au contraire d'effectuer un assainissement général du monde ouvrier, une réfection, un assainissement moléculaire, organique, et commençant par cet assainissement de proche en proche un assainissement de toute la cité. C'était déjà cette morale, cette méthode, générale, cette philosophie des producteurs qui devait trouver en M. Sorel, moraliste et philosophe, son expression la plus haute, son expression définitive. J'ajoute même que ce ne pouvait être que cela.
Et qu'il ne pouvait nullement, aucunement être question que ce fût rien d'autre. Disons-le; pour le philosophe, pour tout homme philosophant notre socialisme était et n'était pas moins qu'une religion du salut temporel. Et aujourd'hui encore il n'est pas moins que cela. Nous ne cherchions pas moins que le salut temporel de l'humanité par l'assainissement du monde ouvrier, par l'assainissement du travail et du monde du travail, par la restauration du travail et de la dignité
du travail, par un assainissement, par une réfection organique, moléculaire du monde du travail, et par lui de tout le monde économique, industriel. C'est ce que nous nommons le monde industriel, opposé au monde intellectuel et au monde politique, au monde scolaire et au monde parlementaire; c'est ce que nous nommons l'économie ;\di morale des producteurs ; la morale industrielle; le monde des producteurs; le monde économique; le monde ouvrier; la structure (organique, moléculaire) économique, industrielle; c'est ce que nous nommons l'industrie, le régime industriel; c'est ce que nous nommons le régime de la production industrielle. Le monde intellectuel et le monde politique au contraii'e, le monde scolaire et le monde parlementaire vont ensemble. Par la restauration des mœurs industrielles, par l'assainissement de l'atelier industriel nous n'espérions pas moins, nous ne cherchions pas moins que le salut temporel de l'humanité. Ceux-là seuls s'en moqueront qui ne veulent pas voir que le christianisme même, qui est la religion du salut éternel, est embourbé dans cette boue, dans la boue des mauvaises mœurs économiques, industrielles ; que lui-même il n'en sortira point, qu'il ne s'en tirera point à moins d'une révolution économique, industrielle; qu'enfin il n'y a point de lieu de perdition mieux fait, mieux aménagé, mieux outillé pour ainsi dire, qu'il n'y a point d'outil de perdition mieux adapté que l'atelier moderne.
Et que toutes les difficultés de l'Église viennent de là, toutes ses difficultés réelles, profondes, populaires : de ce que, malgré quelques prétendues œuvres ouvrières,
sous le masque de quelques prétendues œuvres ouvrières et de quelques prétendus ouvriers catholiques, de ce que l'atelier lui est fermé, et de ce qu'elle est fermée à l'atelier; de ce qu'elle est devenue dans le monde moderne, subissant, elle aussi, une modernisation, presque uniquement la religion des riches et ainsi qu'elle n'est plus socialement si je puis dire la communion des fidèles. Toute la faiblesse, et peut-être faut-il dire la faiblesse croissante de l'Église dans le monde moderne vient non pas comme on le croit de ce que la Science aurait monté contre la Religion des systèmes soi-disant invincibles, non pas de ce que la Science aurait découvert, aurait trouvé contre la Religion des arguments, des raisonnements censément victorieux, mais de ce que ce qui reste du monde chrétien socialement manque aujourd'hui profondément de charité. Ce n'est point du tout le raisonnement qui manque. C'est la charité. Tous ces raisonnements, tous ces systèmes, tous ces arguments pseudoscientifiques ne seraient rien, ne pèseraient pas lourd s'il y avait une once de charité. Tous ces airs de tête ne porteraient pas loin si la chrétienté était restée ce qu'elle était, une communion, si le christianisme était resté ce qu'il était, une religion du cœur. C'est une des raisons pour lesquelles les modernes n'entendent rien au christianisme, au vrai, au réel, à l'histoire vraie, réelle du christianisme, et à ce que c'était réellement que la chrétienté. (Et combien de chrétiens y entendent encore. Combien de chrétiens, sur ce point même, sur ce point aussi, ne sont-ils pas modernes.) Ils croient, quand ils sont sincères, il y en a, ils croient que le christianisme fut toujours moderne, c'est-à-dire, exactement, qu'il
fut toujours comme ils voient qu'il est dans le monde moderne, où il n'y a plus de chrétienté, au sens où il y en avait une. Ainsi dans le monde moderne tout est moderne, quoi qu'on en ait, et c'est sans doute le plus beau coup du modernisme et du monde moderne que d'avoir en beaucoup de sens, presque en tous les sens, rendu moderne le christianisme même, l'Eglise et ce qu'il y avait encore de chrétienté. C'est ainsi que quand il y a une éclipse, tout le monde est à l'ombre. Tout ce qui passe dans un âge de l'humanité, par une époque, dans une période, dans une zone, tout ce qui est dans un monde, tout ce qui a été placé dans une place, dans im temps, dans un monde, tout ce qui est situé dans une certaine situation, temporelle, dans un monde, temporel, en reçoit la teinte, en porte l'ombre. On fait beaucoup de bruit d'un certain modernisme intellectuel qui n'est pas même une hérésie, qui est une sorte de pauvreté intellectuelle moderne, un résidu, une lie, un fond de cuve, un bas de cuvée, un fond de tonneau, un appauvrissement intellectuel moderne à l'usage des modernes des anciennes grandes hérésies. Cette pauvreté n'eût exercé aucuns ravages, elle eût été purement risible si les voies ne lui avaient point été préparées, s'il n'y avait point ce grand modernisme du cœur, ce grave, cet infiniment grave modernisme de la charité. Si les voies ne lui avaient point été préparées par ce modernisme du cœur et de la charité. C'est par lui que l'Église dans le monde moderne, que dans le monde moderne la chrétienté n'est plus peuple, ce qu'elle était, qu'elle ne l'est plus aucunement; qu'ainsi elle n'est plus socialement un peuple, un immense peuple, une race, immense ; que le christianisme n'est plus socialement la religion des pro-
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fondeurs, une religion peuple, la religion de tout un peuple, temporel, éternel, une religion enracinée aux plus grandes profondeurs temporelles mêmes, l'a religion d'une race, de toute une race temporelle, de toute une race éternelle, mais qu'il n'est plus socialement qu'une religion de bourgeois, une religion de riches, une espèce de religion supérieure pour classes supérieures de la société, de la nation, une misérable sorte de religion distinguée pour gens censément distingués; par conséquent tout ce qu'il y a de plus superficiel, de plus officiel en un certain sens, de moins profond; de plus inexistant; tout ce qu'il y a de plus pauvrement, de plus misérablement formel; et d'autre part et surtout tout ce qu'il y a de plus contraire à son institution; à la sainteté, à la pauvreté, à la forme même la plus formelle de son institution. A la vertu, à la lettre et à l'esprit de son institution. De sa propre institution. Il suffit de se reporter au moindre texte des Évangiles.
Il suffit de se reporter à tout ce que d'un seul tenant il vaut mieux nommer l'Evangile.
C'est cette pauvreté, cette misère spirituelle et cette richesse temporelle qui a tout fait, qui a fait le mal. C'est ce modernisme du cœur, ce modernisme de la charité qui a fait la défaillance, la déchéance, dans l'Église, dans le christianisme, dans la chrétienté même qui a fait la dégradation de la mystique en politique.
On mène aujourd'hui grand bruit, je vois qu'on fait
un grand état de ce que depuis la séparation le catholicisme, le christianisme n'est plus la religion officielle, la religion d(e l)'État, de ce que, ainsi, l'Église est libre. Et on a raison en un certain sens. La position de l'Église est évidemment tout autre, tout à fait autre sous le nouveau régime. Sous toutes les duretés de la liberté, d'une certaine pauvreté, l'Église est autrement elle-même sous le nouveau régime. Jamais on n'obtiendra sous le nouveau régime des évêques aussi mauvais que les évêques concordataires. Mais il ne faut point exagérer non plus. Il ne faut pas se dissimuler que si l'Église a cessé de faire la religion officielle de l'État, elle n'a point cessé de faire la religion officielle de la bourgeoisie de l'État. Elle a perdu, elle a laissé politiquement, mais elle n'a guère perdu, elle n'a guère laissé socialement toutes les charges de servitude qui lui venaient de son officialité. C'est pour cela qu'il ne faut pas triompher. C'est pour cela que l'atelier lui est fermé, et qu'elle est fermée à l'atelier. Elle fait, elle est la religion officielle, la religion formelle du riche. Voilà ce que le peuple, obscurément ou formellement, très assurément sent très bien. Voilà ce qu'il voit. Elle n'est donc rien, voilà pourquoi elle n'est rien. Et surtout et elle n'est rien de ce qu'elle était, et elle est, devenue, tout ce qu'il y a de plus contraire à elle-même, tout ce qu'il y a de plus contraire à son institution. Et elle ne se rouvrira point l'atelier, et elle ne se rouvrira point le peuple à moins que de faire, elle aussi, elle comme tout le monde, à moins que de faire les frais d'une révolution économique, d'une révolution sociale, d'une révolution industrielle, pour dire le mot d'une révolution temporelle pour le salut éternel. Tel est, éternelle-
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ment, temporellement, (éternellement temporellement et temporellement éternellement), le mystérieux assujettissement de l'éternel même au temporel. Telle est proprement l'inscription de l'éternel même dans le temporel. Il faut faire les frais économiques, les frais sociaux, les frais industriels, les frais temporels. ^u\ ne s'y peut soustraire, non pas même l'éternel, non pas même le spirituel, non pas même la vie intérieure. C'est pour cela que notre socialisme n'était pas si bête, et qu'il était profondément chrétien.
C'est pour cela que lorsqu'on leur met sous les yeux la vieille chrétienté, quand on les met en face de ce que c'était dans la réalité qu'une paroisse chrétienne, une paroisse française au commencement du quinzième siècle, du temps qu'il y avait des paroisses françaises, quand on leur montre, quand on leur fait voir ce que c'était dans la réalité que la chrétienté, du temps qu'il y avait une chrétienté, ce que c'était qu'une grande sainte, la plus grande peut-être de toutes, du temps qu'il y avait une sainteté, du temps qu'il y avait une charité, du temps qu'il y avait des saintes et des saints, tout un peuple chrétien, tout un monde chrétien, tout un peuple, tout un monde de saints et de pécheurs, aussitôt quelques-uns de nos catholiques modernes, modernes à leur insu, mais profondément modernes, jusque dans les moelles, intellectuels à leur insu et qui se vantent de ne pas l'être, intellectuels tout de même, profondément intellectuels, intellectuels jusqu'aux moelles, bourgeois et fils de bourgeois, rentiers et fils de rentiers, pensionnés du gouvernement, pensionnés de l'État, fonctionnaires, pensionnés des autres,
des autres citoyens, des autres électeurs, des autres contribuables, et qui fort ingénieusement ont préalablement fait inscrire sur le Grand-Livre de la Dette Publique les assurances d'ailleurs modestes de leur pain quotidien, ainsi armés quelques-uns de ces contemporains catholiques, devant une soudaine révélation de l'antique, de la vieille, de la chrétienté ancienne se hâtent de pousser quelques cris, comme de pudeur outragée. Dans un besoin ils renieraient Joinville, comme trop grossier, comme trop peuple. Le sire de Joinville. Ils renieraient peut-être bien saint Louis. Gomme trop roi de France.
Il faut faire les frais temporels. G'est-à-dire que nul, fût-ce l'Église, fût-ce n'importe quelle puissance spirituelle, ne s'en tirera à moins d'une révolution temporelle, d'une révolution économique, d'une révolution sociale. D'une révolution industrielle. A moins de payer cela. Pour ne pas payer, pour ne pas les faire un singulier concert s'est accordé, une singulière collusion s'est instituée, s'est jouée, se joue entre l'Eglise et le parti intellectuel. Ge serait même amusant, ce serait risible si ce n'était aussi profondément triste. Ce concert, cette collusion consiste à décaler, à déplacer le débat, le terrain même du débat. L'objet du débat. A dissimuler dans un coin le modernisme du cœur, le modernisme de la charité pour mettre en valeur, en fausse valeur, en lumière, en fausse lumière, pour mettre en surface, en vue, dans toute la surface le modernisme intellectuel, l'appareil du modernisme intellectuel, le solennel, le glorieux appareil. Ainsi tout le monde y gagne, car ça ne coûte plus rien, ça ne
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coûte plus aucune révolution économique, industrielle, sociale, temporelle, et nos bourgeois de l'un et l'autre côté, nos capitalistes de l'un et l'autre bord, de l'une et l'autre confession, les cléricaux et les radicaux, les cléricaux radicaux et les radicaux cléricaux, les intellectuels et les clercs, les intellectuels clercs et les clercs intellectuels ne veulent rien tant, ne veulent que ceci : ne pas payer. Ne point faire de frais. Ne point faire les frais. Ne point lâcher les cordons de la bourse. On me pardonnera cette expression grossière. Mais il en faut une, il la faut dans cette situation grossière. Concert merveilleux, merveilleuse collusion. Tout le monde y gagne tout. Non seulement que ça ne coûte rien, mais aussi, en surplus, naturellement la gloire, qui ne vient jamais qu'à ceux qui la méritent. Tout le monde y trouve son compte, et même le nôtre. Une fois de plus deux partis contraires sont d'accord, se sont trouvés, se sont mis d'accord non pas seulement pour fausser le débat qui les divise ou paraît les diviser, mais pour fausser, pour transporter le terrain même du débat là où le débat leur sera le plus avantageux, leur coûtera le moins cher à l'un et à l'autre, poussés par la seule considération de leurs intérêts temporels. L'opération consiste à effacer, à tenir dans l'ombre cet eflrayant modernisme du cœur et à mettre en première place, en seule place, le modernisme intellectuel, à tout attribuer, tout ce qui se passe, à la feinte toute-puissance, à l'effrayante, à la censément effrayante puissance du modernisme intellectuel. C'est un décalage, une substitution, un transfert, un transport, une transposition merveilleuse. Un déplacement perfectionné. Les intellectuels sont enchantés. Voyez, s'écrient-ils, comme
nous sommes puissants. Nous en avons une tête. Nous avons trouvé des arguments, des raisonnements si extraordinaires que par ces seuls raisonnements nous avons ébranlé la foi. La preuve que c'est vrai, c'est que ce sont les curés qui le disent. Et les curés ensemble et les bons bourgeois cléricaux, censés catholiques, prétendus chrétiens, oublieux des anathèmes sur le riche, des effrayantes réprobations sur l'argent dont l'Évangile est comme saturé, moelleusement assis dans la paix du cœur, dans la paix sociale, tous nos bons bourgeois se récrient : Tout ça aussi, se récrient-ils, c'est de la faute à ces sacrés professeurs, qui ont inventé, qui ont trouvé des arguments, des raisonnements si extraordinaires. La preuve que c'est vrai, c'est que c'est nous, curés, qui le disent. Alors ça va bien, et non seulement tout le monde est en République, mais tout le monde est content. Les porte-monnaies restent dans les poches, et les argents restent dans les portemonnaies. On ne met pas la main au porte-monnaie. C'est l'essentiel. Mais je le redis en vérité, tous ces raisonnements ne pèseraient pas lourd, s'il y avait une once de charité.
Le monde clérical bourgeois affecte de croire que ce sont les raisonnements, que c'est le modernisme cérébral qui est important uniquement pour n'avoir point à dépenser une révolution industrielle, une révolution économique.
Tel étant notre socialisme, et cela ne faisait alors
Charles Péguy
aucun secret, comme cela ne faisait aucun doute, il est évident que non seulement il ne portait aucune atteinte et ne pouvait porter aucune atteinte aux droits légitimes des nations, mais qu'étant, que faisant un assainissement général, et par cela même, en dedans de cela même un assainissement du nationalisme et de la nation même, il servait, il sauvait les intérêts les plus essentiels, les droits les plus légitimes des peuples. Les droits, les intérêts les plus sacrés. Et qu'il n'y avait que lui qui le faisait. Ce n'était point violer, effacer les nations et les peuples, ce n'était point les fausser, les violenter, les oblitérer, les forcer, leur donner une entorse, mais au contraire, que de travailler à remplacer d'une substitution, d'un remplacement organique, moléculaire, un champ clos, une concurrence anarchique de peuples forcenés, frénétiques, par une forêt saine, par une forêt grandissante de peuples prospères, par tout un peuple de peuples florissants. Montants dans leur sève, dans leur essence, dans la droiture et la lignée de leur végétale race, libres de l'écrasement des servitudes économiques, libres de la corruption organique, moléculaire des mauvaises mœurs industrielles. Ce n'était point annuler les nations et les peuples. Au contraire c'était les fonder, les asseoir enfin, les faire naître, les faire et les laisser pousser. C'était les faire. Nous avions dès lors la certitude, que nous avons, que le monde souffre infiniment plus du sabotage bourgeois et capitaliste que du sabotage ouvrier. Non seulement c'est le sabotage bourgeois et capitaliste qui a commencé, mais il est devenu rapidement presque total. Et il est si je puis dire entré dans le monde bourgeois comme une seconde race. Il est fort loin au contraire d'avoir pénétré aussi pro-
fondement dans le monde ouvrier, à cette profondeur, aussi totalement. Et surtout il n'y est pas du tout le même. Il est fort loin d'y être entré comme une race. Contrairement à ce que l'on croit généralement, à ce que croient communément les écrivains, les publicistes, les sociologues, qui sont des intellectuels et des bourgeois, le sabotage dans le monde ouvrier ne vient pas des profondeurs du monde ouvrier ; il ne vient pas du monde ouvrier lui-même. Il n'est point ouvrier. Il est, essentiellement, bourgeois. Il ne vient pas du bas, par une remontée des boues, des bas-fonds ouvriers. Il vient du haut. C'est le socialisme qui seul pouvait l'éviter, éviter cette contamination. C'est le sabotage bourgeois, le même, le seul, qui par contamination de proche en proche descend par nappes horizontales dans le monde ouvrier. Ce n'est point le monde ouvrier qui exaspère des vices propres. C'est le monde ouvrier qui s'embourgeoise graduellement. Contrairement à ce que l'on croit, le sabotage n'est point inné, né dans le monde ouvrier. Il y est appris. Il y est enseigné dogmatiquement, intellectuellement, comme une invention étrangère. C'est une invention bourgeoise, une invention politique, parlementaire, essentiellement intellectuelle, qui pénètre par contamination et enseignement, intellectuel, par en haut dans le monde ouvrier. Elle y rencontre des résistances qu'elle n'avait jamais rencontrées dans le monde bourgeois. Elle n'y a point bataille gagnée. Elle n'y a point ville prise. Elle y est, somme toute, artificielle. Elle s'y heurte à des résistances imprévues, à des résistances d'une profondeur incroyable, à cet amour séculaire du travail qui enrichissait le cœur laborieux. Le monde bourgeois et capitaliste est presque tout entier, pour
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ainsi dire tout entier consacré au plaisir. On trouverait encore un très grand nombre d'ouvriers, et non pas seulement des vieux, qui aiment le travail.
Tel étant notre socialisme, il est évident qu'il était, qu'il faisait un assainissement de la nation et du peuple, un renforcement encore inconnu, une prospérité, une floraison, une fructification. Bien loin d'en conjurer, d'en conspirer la perte. Nous avions déjà la certitude, que nous avons, que le peuple qui entrerait le premier dans cette voie, qui aurait cet honneur, qui aurait ce courage, et en un sens cette habileté, en recevrait une telle force, une telle prospérité organique et moléculaire, constitutionnelle, histologique, un tel renforcement, un tel accroissement, un tel assainissement de tous les ordres de sa force que non seulement il marcherait à la tête des peuples, mais qu'il n'aurait plus rien à redouter jamais, ni dans le présent ni dans l'avenir, ni de ses concurrents économiques, industriels, commerciaux, ni de ses concurrents militaires.
Ainsi l'embourgeoisement par le sabotage suit une marche exactement inverse de celle que nous voulions suivre. Et faire suivre. Nous voulions qu'un assainissement du monde ouvrier, remontant de proche en proche, assainît le monde bourgeois et ainsi toute la société, toute la cité même. Et il s'est produit au contraire, en fait il s'est produit qu'une démoralisation du
monde bourgeois, en matière économique, en matière industrielle et en toute autre matière, dans l'ordre du travail et dans tout autre ordre, descendant de proche en proche, a démoralisé le monde ouvrier, et ainsi toute la société, la cité même. Loin d'ajouter, de vouloir ajouter un désordre à un désordre, nous voulions instaurer, restaurer un ordre, un ordre nouveau, ancien; nouveau, antique; nullement moderne; un ordre laborieux, un ordre du travail, un ordre ouvrier; un ordre économique, temporel, industriel ; et par la contamination pour ainsi dire remontante de cet ordre réordonner le désordre même. Par une contamination descendante c'est le désordre qui a désordonné l'ordre. Qui a désorganisé l'organisation de l'organisme. Mais nous avons le droit de dire que ce désordre, que ce mauvais exemple a été introduit dans le monde ouvrier par une sorte d'insertion intellectuelle, par une opération en un sens aussi artificielle qu'a pu l'être par exemple cette autre invention des Universités Populaires.
Ce serait une erreur de croire qu'il n'y a que le bien, l'effort au bien, la morale qui soit artificielle. Le mal, surtout dans une race comme la nôtre, l'effort au mal, l'effort d'avilissement, de contamination peut aussi bien être artificiel. Appris.
Autant que personne je sais combien ces efforts d'instruction et de moralisation, ces Universités Populaires et toutes autres, et tous autres, autant que personne je sais combien ces efforts bourgeois, intellectuels, distillés d'en haut sur le monde ouvrier, étaient factices,
Charles Péguy
vides, vains; creux; combien ils ne rendaient pas et ne pouvaient pas rendre. Combien ils étaient artificiels, superficiels. Mais ce que je veux dire, c'est que au contraire, par contre les enseignements du sabotage étaient aussi des enseignements bourgeois et intellectuels ; qu'ils étaient aussi des enseignements, donnés, reçus; versés, reçus; enseignés, appris. Des enseignements et des apprentissages. Ils ont plus rendu, ils ont mieux porté, ils ont plus et mieux entré, ils sont entrés beaucoup plus profond parce que le mal entre toujours plus que le bien, mais ce que je veux dire et que l'on ne dit pas, ce que je tiens à dire, ce qu'il faut dire c'est qu'ils étaient bien des enseignements du même ordre, venus, descendus du même lieu, du même monde. Aussi bourgeois, aussi intellectuels, aussi artificiels. Peut-être un peu moins superficiels, parce que le mal est toujours moins superficiel que le bien. Au fond aussi étrangers au monde ouvrier.
C'étaient des enseignements de (la) même sorte. Étant donné ce qu'était le monde ouvrier, c'était une erreur de croire que le mal y était naturel et que le bien seul, par une sorte de disgrâce, y était artificiel.
Ainsi dans ce monde moderne tout entier tendu à l'argent, tout à la tension à l'argent, cette tension à l'argent contaminant le monde chrétien même lui fait sacrifier sa foi et ses mœurs au maintien de sa paix économique et sociale.
C'est là proprement ce modernisme du cœur, ce modernisme de la charité, ce modernisme des mœurs.
Il y a deux sortes de riches : les riches athées, qui riches n'entendent rien à la religion. Ils se sont donc mis à l'histoire des religions, et ils y excellent, (et d'ailleurs il faut leur faire cette justice qu'ils ont tout fait pour n'en point faire une histoire de la religion). C'est eux qui ont inventé les sciences rehgieuses ;
et les riches dévots, qui riches n'entendent rien au christianisme. Alors ils le professent.
Tel est, il faut bien voir, il faut bien mesurer, tel est l'effrayant modernisme du monde moderne; l'effrayante, la misérable efficacité. Il a entamé, réussi à entamer, il a modernisé, entamé la chrétienté. Il a rendu véreux, dans la charité, dans les mœurs il a rendu véreux le christianisme même.
Ai-je besoin de dire, pour mémoire, de noter et de faire noter combien ce socialisme même était dans la pure tradition française, combien il était dans la ligne, dans la lignée française. L'assainissement, l'éclaircissement du monde a toujours été la destination, la vocation française, l'office français même. L'assainissement de ce qui est malade, l'éclaircissement de ce qui est trouble, l'ordination de ce qui est désordre, l'organisation de ce qui est brut. Faut-il noter combien ce socialisme à base de générosité, combien cette générosité claire, combien
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cette générosité pleine et pure était dans la tradition française ; plus que dans la tradition française même, plus profondément, dans le génie français. Dans la sève et dans la race même. Dans la sève et le sang de la race. Une générosité à la fois abondante et sobre, généreuse et pourtant renseignée, pleine et pure, féconde et nette, pleine et fine, abondante sans niaiserie, renseignée sans stérilité. Un héroïsme enfin plein et sobre, gai et discret, un héroïsme à la française.
Tel étant notre socialisme, un socialisme français, quel devait être notre dreyfusisme, un dreyfusisme éminemment français. La plus grande erreur sur ce point, la plus grande illusion, sur ce chef de la patrie, est venue sans aucun doute de l'affaire Hervé. De l'hervéisme, de la démagogie hervéiste. Et surtout et sans aucun doute beaucoup plus de la complaisance suspecte à la démagogie hervéiste. Je ne parlerai qu'avec un grand respect d'un homme qui vient de rentrer en prison pour la troisième ou quatrième fois, peut-être plus. Au moins il va en prison. On n'en saurait dire autant de M. Jaurès qui s'est toujours arrangé pour ne pas aller en prison. Et pourtant ce n'est point tant Hervé qui a fait le virus de l'hervéisme, de la démagogie hervéiste. C'est sans aucun doute M. Jaurès, nul autre, ce sont les louches conversations, les intrigues, les compromissions, les négociations de groupes et de congrès, de parti et
d'unification, ce sont les troubles ententes, les avances, les platitudes, les plates capitulations de Jaurès à Hervé et à tout le hervéisme. Ce qui fut dangereux dans Hervé et dans le hervéisme, mortellement dangereux, ce ne fut point tant Hervé lui-même, ce ne fut point tant le hervéisme. Ce fut Jaurès et le jauressisme, car ce fut cette incroyable capitulation perpétuelle de Jaurès devant Hervé, cet aplatissement, cette platitude infatigable. Cette capitulation en quelque sorte autorisée, officielle, revêtue d'un grand nom et du nom d'un grand parti, qui seule par conséquent pouvait lui donner quelque autorité et le lui donna, quelque vêtement, quelque consécration. Cette capitulation constante qui ne gonfla pas seulement Hervé d'orgueil, mais qui le revêtit très authentiquement d'une autorité morale, d'une autorité politique, d'une autorité sociale. Car l'homme qui l'autorisait ainsi, et de la meilleure des autorisations, en capitulant perpétuellement devant lui, et presque solennellement, en causant même avec lui, avait lui-même une haute autorité morale, celle précisément que nous lui avions conférée, il avait une grosse autorité politique, une grosse autorité sociale. H ne faut jamais oublier que pendant toute cette période cet homme, par cette invention qu'il avait faite du combisme, et qu'il maintenait, patronnait, protégeait, représentait le gouvernement même de la République. Il y eut ainsi ici un des plus beaux cas qu'il y eût jamais eu de détournement d'autorité morale, politique et sociale. Et ainsi de report de la responsabilité. Sans Jaurès Hervé n'était rien. Par Jaurès, avec Jaurès il devint autorisé, il devint authentique, il devint (comme) un membre, et secrètement à beaucoup près le plus
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redouté, du gouvernement de la République. Par Jaurès, par le jauressisme, par le combisme, c'était le gouvernement même pour ainsi dire qui recevait, qui endossait Hervé.
Cela étant, il faut serrer de plus près, d'un peu plus près, il faut serrer au plus près cette affaire Hervé. Il faut bien voir ce que cela veut dire, ce qu'il y avait dedans. Et la serrant il faut bien dire que ceux qui ont fait et endossé Hervé, fait et endossé le hervéisme sont ceux qui ont fait une atteinte mortelle, qui ont porté un coup incalculable, un coup mortel à la croyance publique à l'innocence de Dreyfus. C'est par eux, surtout par eux, par Jaurès dans la mesure où il a autorisé Hervé, par Dreyfus même dans la mesure où il a autorisé Jaurès, que nous sommes retombés sur ce palier moyen, sur ce palier sans fin, à mi-côte, dont nous avons dit que nous ne sortirions, que nous ne remonterons jamais, dont nous avons dit que l'histoire ne remonterait jamais.
Car il faut enfin, en quelques mots, démonter le mécanisme de cette dangereuse, de cette démagogie mortelle. Il me semble bien, si ma mémoire est bonne, si mes souvenirs sont justes, que pendant toute l'affaire Dreyfus nous nous efforcions de démontrer que Dreyfus n'était pas un traître. Autant que je me rappelle c'étaient nos adversaires qui s'efforçaient de démontrer ou enfin qui prétendaient qu'il était un traître. Ce
n'était pas nous. Autant que je me rappelle. Nous nous prétendions qu'il n'était pas un traître. Les uns et les autres, autant qu'il me souvienne, nous avions un postulat commun, un lieu commun, c'est ce qui faisait notre dignité, commune, c'est ce qui faisait la dignité de toute cette bataille, c'est ce qui fît bientôt notre force, et cette proposition commune initiale, qui allait de soi, sur laquelle on ne discutait même pas, sur laquelle tout le monde était, tombait d'accord, dont on ne parlait même pas, tant elle allait de soi, qui était sous-entendue partout, qu'on a honte à dire, tant elle allait de soi, c'était qu'il ne fallait pas trahir, que la trahison, nommément la trahison militaire, était un crime monstrueux. Tout a changé de face, depuis que sur ces bords. Tout le mécanisme a été démonté, détourné, remonté à l'envers, depuis que Hervé est venu, de ce que Hervé est venu. Hervé est un homme qui dit au contraire.
Les antidreyfusistes et nous les dreyfusistes nous parlions le même langage. Nous parlions sur le même plan. Nous parlions exactement le même langage patriotique. Nous parlions sur le même plan patriotique. Nous avions les mêmes prémisses, le même postulat patriotique. Qu'en fait eux ou nous nous fussions les meilleurs patriotes, c'était précisément l'objet du débat, mais que ce fut l'objet du débat, c'est précisément ce qui prouve que les uns et les autres nous étions patriotes. Qu'en droit, en intention ce fût l'objet du débat. Nous autres, de ce côté-ci, nous ne l'étions pas seulement sincèrement, nous l'étions profondément d'abord, d'autant plus qu'on nous le contestait. Nous l'étions ensuite frénétiquement, peut-être avec une
jeunesse.
Charles Péguy
sorte de rage, parce qu'on nous le niait publiquement, et surtout peut-être parce que notre situation géographique dans la carte mentale et sentimentale, parce que les circonstances, les événements historiques nous avaient plusieurs fois donné les apparences de ne pas l'être.
Fondés sur le même postulat, partant du même postulat nous parlions le même langage. Les antidreyfusistes disaient : La trahison militaire est un crime et Dreyfus a trahi militaire. Nous disions : La trahison militaire est un crime et Dreyfus n'a pas trahi. Il est innocent de ce crime. Tout a changé de face depuis que Hervé est venu. La même conversation eut l'air de se poursuivre. L'affaire continue. Mais elle n'était plus la même affaire, la même conversatiotn. Elle n'était plus la même. Elle en était une tout autre, infiniment autre, parce que le langage même était autre, infiniment autre, parce que le plan même du débat n'était plus le même. Hervé est un homme qui dit : H faut trahir.
Nommément il faut trahir militairement.
Les antidreyfusistes professionnels disaient : H ne faut pas être un traître et Dreyfus est un traître. Nous les dreyfusistes professionnels nous disions : Il ne faut pas être un traître et Dreyfus n'est pas un traître. Hervé est un qui dit, et Jaurès laisse dire à Hervé, et Dreyfus même laisse Jaurès laisser dire à Hervé, et en un sens, et en ce sens au moins Drej'fus même laisse dire à Jaurès même : Il faut être un traître.
Nommément il faut être un traître militaire.
Par cet entraînement de proche en proche, par cette sorte de dérapage de proche en proche, par cette déri-
vation, par ce détournement, par ce déglingueraent Jaurès est entré dans le crime de Hervé; par cette réversion, par cette réversibilité des responsabilités ; et de la plus basse façon que l'on y pût entrer, non point même par une complicité active, qui a ses risques, qui a son efficience, qui peut avoir même pour ainsi dire sa grandeur, mais obliquement, mais bassement, par une complicité sourde et silencieuse, par une complicité tacite, sournoise, par une complicité de laissez faire et de laisser passer, par une complicité les yeux baissés. La plus basse de toutes. Et Dreyfus, faute de marquer les temps, est entré, s'est laissé entrer dans le crime de Jaurès.
Quelle fat la répercussion de cette double dérivation, de cette double décadence, de ce double détournement, de ce détournement à deux temps sur l'efficacité de nos démonstrations dreyfusistes, il était aisé de le prévoir. Quand on s'efforce de démontrer qu'un homme n'est point un traître pensant profondément qu'il ne faut pas être un traître, on est au moins écouté. Mais quand on s'efforce de démontrer qu'un homme n'est point un traître laissant dire et disant qu'il faut être un traître, l'opération, la démonstration devient extrêmement suspecte. Car alors, dans l'hypothèse hervéiste, qu'il faut trahir, qu'il faut être un traître, s'il n'a pas trahi, il a eu les plus grands torts, ce Dreyfus. Et alors pourquoi le défendre. Par une sorte de gageure, de suprême élégance on le défendrait d'avoir commis un crime que précisément il faudrait commettre, on le défendrait d'avoir fait ce que précisément il fallait faire : c'est bien de l'honneur, c'est bien de la politesse. C'est trop poli pour être honnête. S'il faut être
Chaires Péguy
un traître militaire, Dreyfus a eu les plus grands torts de ne le point être. Et on le défendrait précisément d'avoir fait ce qu'il faut faire. On dirait : Il n'a pas trahi. Il a eu tort, car il faut trahir. Aussi nous le défendons. Ce serait, ce ferait un retournement de politesse bien acrobatique, une galanterie bien française, un retournement diagonal, diamétral de politesse. Une opération bien suspecte. Ces gens ne nous avaient point habitués à ces gageures de politesse. Tant de politesse devient extrêmement suspecte. Dans le raisonnement hervéiste en effet, s'il est permis de le nommer ainsi, Dreyfus, tant qu'il ne trahit pas, est un bien grand coupable. Il est un grand criminel. D'autant plus criminel et d'autant plus coupable qu'il était mieux situé, militairement, qu'il avait une admirable situation pour trahir. Militairement. Hervé, lui, n'avait pas cet honneur, il n'avait pas ce bonheur d'avoir, de pouvoir avoir à sa disposition les graphiques des chemins de fer. Comment, voilà un homme, Dreyfus, qui pouvait avoir en mains les graphiques des chemins de fer et il ne les aurait pas instantanément sabotés. Quel être. Il ne faut pas oublier que Hervé est un monsieur qui le premier jour de la mobilisation, plus précisément dans la première heure du premier jour, c'est-à-dire, je pense, de minuit oi à i heure oo fusillera les cinq cent trente-sept mille hommes de l'armée (française) active; plus les treize cent cinquantesept mille hommes de la réserve de l'armée active, qui forment avec elle le premier ban; puis les cinq cent soixante-seize mille hommes de l'armée territoriale; puis les sept cent cinquante et un mille hommes de la réserve de l'armée territoriale, qui forment avec
elle le deuxième ban; sans compter le premier et le deuxième ban des volontaires; et si on ne l'arrête il fusillera aussi les troupes noires, de récente formation, la célèbre, la fameuse division noire, les Toucouleurs, Ouolofs, Sarakollés, Malinkés, et les autres populations, Djermas, Bellas, Baribas, Baoulés, Bobos, Soussous, et Nagots, et les Tourelourous et mesdames leurs épouses. Tout ça avec des revolvers américains, car il ne veut point encourager la production nationale. Je me garderai de dire que ce sont des Brownings, on leur a déjà assez fait de publicité. A cette marque. Auprès de ce grand massacre, bien connu sous le nom de massacre des deux bans, que pèse la tradition d'un graphique des chemins de fer. Hervé parle souvent de l'affaire Dreyfus, il en écrit dans son journal. S'il était conséquent, constant avec lui-même, s'il était logique, — et logicien, mais les plus rigoureux, les plus cruels logiciens, pour les autres, ne sont pas toujours ceux qui sont les plus impitoyables pour soi, — s'il était logique avec lui-même il dirait : Nous avons défendu ce Dreyfus, nous avons eu tort. Pensez donc : Il était capitaine; capitaine d'État-Major ; enfin il travaillait dans les bureaux de l'État-Major de l'armée. Il était merveilleusement outillé, merveilleusement situé pour trahir. Et malheureusement il n'a pas trahi. Cet homme insuffisant n'a pas trahi.
Voilà ce que Hervé dirait, s'il était logique et s'il était libre. Voilà ce que les événements, ce que la réalité dit pour lui. On voit assez quelle est pour nous la conséquence, quelle est sur notre situation historique la répercussion de ce changement de situation géographique. Quand je dis nous, naturellement je
Charles Péguy
veux dire notre parti, nos politiciens. Car il ne s'agit pas de nous mêmes. C'est un retour en arrière, une répercussion en arrière, une répercussion remontante, reportée, en arrière, réversible, réversée, reportée sur tout ce que nous avions dit, sur tout ce que nous avions fait, sur tout ce que nous avions été. Quand nous repoussions l'accusation d'être un traître repoussant profondément l'idée même d'être un traître, on pouvait nous combattre, mais au moins nous nous faisions écouter. Quand au contraire nous repoussons l'accusation d'être un traître accueillant profondément l'idée d'être un traître, comment ne pa«J voir que nous devenons instantanément suspects. Que nous perdons l'audience même.
Et même l'audience que nous avions déjà, eue, obtenue. L'ancienne audience.
Une audience qui paraissait acquise.
Une audience aujourd'hui annulée.
On peut se déshonorer en arrière.
Jaurès ici intervient, au débat, et se défend. Si je reste avec Hervé, dit-il, dans le même parti, si j'y suis resté constamment, toujours, si longtemps, malgré les innombrables couleuvres que Hervé m'a fait avaler, c'est pour deux raisons également valables. Premièrement c'est précisément, c'est à cause de ces innombrables couleuvres mêmes. Il faut bien songer que ce Hervé est l'homme du monde qui m'a administré le plus de coups de pied dans le derrière. En public et en particulier. Dans les congrès et dans les meetings. Dans son journal. Publiquement et privément, comme dit
Péguy. Il faut l'en louer. Et comme il me connaît bien. Il faut l'en récompenser. Il faut que tant de zèle soit récompensé. Comme il sait que je ne marche jamais qu'avec ceux qui me maltraitent. Qui me poussent. Qui me tirent. Qui me bourrent. Et que je ne marche jamais avec les imbéciles qui m'aimaient. Gomme il connaît bien le fond, si je puis dire, de mon caractère. Il faut aussi, il faut bien que tant de perspicacité soit récompensée. Il me connaît si bien. Il me connaît comme moi-même. Il sait que quand quelqu'un m'aime et me sert, le sot, me prodigue les preuves les plus incontestables de l'amitié la plus dévouée, du dévouement le plus absolu, aussitôt je sens s'élever dans ce qui me sert de cœur d'abord un commencement, un mépris invincible pour cet imbécile. Faut-il qu'il soit bête en effet, d'aimer un ingrat comme moi, de s'attacher à un ingrat comme moi. Gomme je le méprise, ce garçon. En outre, en deuxième, ensemble, en même temps un sentiment de jalousie, de la haine envieuse la plus basse contre un homme qui est capable de concevoir les sentiments de l'amitié. Enfin un tas d'autres beaux sentiments, fleurs de boue, plantes de vase, qui poussent dans la boue politique comme une bénédiction de défense républicaine. Hervé sait si bien tout cela que je l'en admire moi-même. Comme il connaît bien ma psychologie, si vous permettez. Et qu'au contraire quand je reçois un bon coup de pied dans le derrière, je me retourne instantanément avec un sentiment de respect profond, avec un respect inné pour ce pied, pour ce coup, pour la jambe qui est au bout du pied, pour l'homme qui est au bout de la jambe; et même pour mon derrière, qui me vaut cet honneur. Un bon
Charles Péguy
coup de pied dans le Hùiterland, dans mon Hinterland. Et quand je pense qu'il y a des gens qui disent que je n'ai pas de fond. Je hais mes amis. J'aime mes ennemis. On ferait une belle comédie avec mon caractère. Zg hais mes amis parce qu'ils m'aiment. Je méprise mes amis parce qu'ils m'aiment. Parce qu'ils m'aiment j'ai en moi pour eux, je sens monter en moi contre eux une jalousie bassement envieuse, l'invincible sentiment d'une incurable haine. Je trahis mes amis parce qu'ils m'aiment. J'aime, je sers, je suis, j'admire mes ennemis parce qu'ils me méprisent, (ils ne me haïssent même pas), parce qu'ils me maltraitent, parce qu'ils me violentent, parce qu'ils me connaissent enfin, parce qu'ils me connaissent donc. Et ils savent si bien comment on me fait marcher. Quand un me trahit, je l'aime double, je l'admire, j'admire sa compétence. Il me ressemble tant. J'ai un goût secret pour la lâcheté, pour la trahison, pour tous les sentiments de la trahison. Je suis double. Je m'y connais. J'y suis chez moi. J'y suis à l'aise. On ferait une grande tragédie, une triste comédie avec mon caractère. Hervé ne la ferait peut-être pas mal. Il me connaît si bien. Il y a des exemples innombrables que j'aie trahi mes amis. Depuis trente ans que je fonctionne, il n'y a pas un exemple que j'aie trahi mes ennemis. C'est vous dire que j'excelle dans tous les sentiments politiques. On ferait un beau roman de l'histoire des soumissions que j'ai faites à notre camarade, au citoyen Hervé.
Ce vice, secret, ce goût secret que j'ai pour l'avanie. J'encaisse, j'encaisse. Ce goût infâme que j'ai pour l'avanie. Pour le déshonneur, de l'avanie. Je suis l'homme du monde qui reçoit, qui encaisse le plus
d'avanies. A mon banc. Dans mon jom'nal même. A mon banc Guesde n'en rate pas une. Il ne manque point, il ne manque jamais de s'adresser à la Chambre au long de mes oreilles. Aussi comme je respecte, comme j'admire, comme j'estime, comme je vénère ce grand Guesde, ce dur Guesde. De cette vénération qui est pour moi le même sentiment que l'effroi. Comme je me sens petit garçon à côté de ces hommes, à côté d'un Guesde, à côté surtout d'un Hervé.
Et ce goût de l'ingratitude, que j'ai, qui est au fond le même que le goût de l'avanie. Voyez comme aujourd'hui je traite et laisse traiter (ou fais traiter) Gérault- Richard qui pendant huit ans s'est battu pour moi.
Ainsi parle Jaurès. Deuxièmement, dit-il, si je suis resté avec Hervé, c'est précisément pour l'affaiblir, pour l'énerver, pour lui oblitérer sa virulence. C'est ma méthode. Quand je vois une doctrine, un parti devenir pernicieux, dangereux, autant que possible je m'en mets. Mais généralement comme j'en suis j'y reste. Mais alors j'y reste complaisamment. J'y adhère. Je m'y colle. Je parle. Je parle. Je suis éloquent. Je suis orateur. Je suis oratoire. Je redonde. J'inonde. Je reçois précisément ces coups de pied au quelque part que fort ingratement vous me reprochez. (Pourquoi me les reprochezvous, vous à moi, puisque moi je ne les reproche pas à ceux qui me les donnent). Mais ces coups de pied, ça n'empêche pas de parler, au contraire. Ça lance pour parler. Enfin bref, ou plutôt long, après un certain temps de cet exercice, (et je ne parle pas seulement, j'agis en outre, j'agis en dessous), (j'excelle dans le tra-
Charles Péguj-
vail des commissions, dans les (petits) complots, dans les combinaisons, dans le jeu des ordres du jour, dans les petites manigances, dans les commissions et compromissions et ententes, dans tout le travail souterrain, sous la main, sous le manteau. Dans le jeu, .dans l'invention des majorités, factices ; faites, obtenues par un savant compartimentage des scrutins. Dans tout ce qui est le petit et le grand mécanisme politique et parlementaire.) enfin, au bout d'un certain temps de cet exercice il n'y a plus de programme, il n'y a plus de principe, il n'y a plus de parti, il n'y a plus rien, il n'y a plus aucune de ces virulences. Quand je me suis bien collé à eux pendant un certain temps, supportant pour cela les avanies qu'il faut, quand je suis resté dans un parti pendant un certain temps, pendant le temps voulu, au bout de ce temps on voit, on s'aperçoit, tout le monde comprend que je les ai trahis. Comprenez-vous enfin, gros bête, me dit-il me poussant du coude.
Quand je suis, quand je me mets dans un parti, ça se connaît tout de suite, presque tout de suite, à ce que c'est un parti qui devient malade. Quand je me mets quelque part, ça se voit, ça se reconnaît à ce que ça va mal. Ça ne marche plus. Quand je me mets dans une idée, elle devient véreuse.
Je l'ai fait au dreyfusisme; je l'avais fait et je l'ai fait au socialisme; je l'ai fait et je le fais à l'hervéisme; je l'ai fait et je le fais au syndicalisme. C'est encore le radicalisme que j'ai trahi le moins. Il n'y a que le combisme que je n'ai jamais pas trahi du tout.
Je crois Jaurès très capable de trahir tout le monde,
et les traîtres mêmes. Mais ici encore il souffrira que nous ne l'accompagnions pas. Pour deux raisons, nous aussi. La première est assez basse et je m'en excuse d'avance. Elle est politique. C'est qu'on a beau être Jaurès, en pareille matière on ne sait jamais où -l'on va, jusqu'où l'on entre, jusqu'où on réussit, ou au contraire jusqu'où l'événement réussit contre vous, jusqu'où les autres, ceux où l'on entre, réussissent contre vous, sur vous, en vous même. J'entends bien que c'est une espèce de contre-espionnage. Mais justement on sait assez combien les services du contre-espionnage (on l'a su notamment par l'affaire Dre\"fus même, on l'a vu par tant d'autres) sont bizarrement mais naturellement embarbouillés, imbriqués dans les services contraires du droit espionnage. On ne sait jamais bien jusqu'où on trahit les traîtres. Jusqu'où on y réussit. Et jusqu'où au contraire la trahison, l'habitude, le goût de la trahison s'infiltre, pénètre dans les veines mêmes. On voit bien ce qu'on fait pour eux. On voit moins bien ce qu'on fait contre eux. Quand on va officiellement, formellement avec eux, parmi eux, on voit bien la force qu'on leur apporte. On voit beaucoup moins bien le tort qu'on leur fait.
La trahison de tous que l'on fait avec eux, à leur exemple, dans leur compagnie, on voit bien ce qu'elle rapporte, ce qu'elle leur apporte de trahison réelle. On voit bien ce qu'elle est de trahison. Au contraire la trahison d'eux que l'on est censé faire, on ne voit pas du tout toujours à quoi elle aboutit, ce qu'elle rend. Ce qu'elle est.
Quand une fois on a lâché, une fois qu'on a rendu la main, on ne sait plus jusqu'où elle se rend.
Charles Péguy
Deuxièmement, et celle-ci est une raison de bonne compagnie, tirée de la vieille morale, et je suis heureux de la dire : On n'a pas le droit de trahir les traîtres mêmes. On n'a jamais le droit de trahir, personne. Les traîtres, il faut les combattre, et non pas les trahir.
Hervé même, qui fait tant le fendant depuis que ça lui rapporte, fût-ce des mois de prison, et des années, quatre années aujourd'hui, mais c'est toujours un rapport, Hervé au contraire, qui fait profession de tout dire, lui, et de n'avoir peur de rien, Hervé était au contraire d'ime sorte de prudence consommée, même cauteleuse, il ne faut pas dire bretonne pendant tout le temps de son mtroduction. Tout eût été si simple, si direct, s'il nous eût dit directement : Mesdames et messieurs, citoyennes et citoyens, j'arrive de Sens. Vous voyez en moi le traître. Ce que Dreyfus n'a malheureusement pas été, je le suis. Ce que Dreyfus n'a malheureusement pas fait, je le veux faire, je suis venu à Paris pour le faire. Je me suis fait venir de Sens pour être traître. Je suis celui qui enseignerai désormais la trahison militaire, techniquement parlant. On s'était trompé jusqu'ici. Il faut être un traître, et nommément un traître militaire.
Gomme le disaient nos maîtres, nos communs maîtres, j'ai renouvelé la question.
S'il nous eût dit tout simplement cela.
Mais dans ce temps-là je le connaissais beaucoup. Ce pacifiste s'avançait avec une prudence extraordinaire dans le sentier.
Le hervéisme a ainsi dénaturé en retour, déformé en arrière, disqualifié en remontant le dreyfusisme par une rétroactivité, une rétroaction, une rétroversibilité, une rétrospectivité, une rétroversion, une rétrospection, une responsabilité remontante. Une rétroresponsabilité.
On peut se démentir en arrière. C'est même ce que l'on fait le plus souvent. Dans la décomposition du dreyfusisme cette rétroaction, cette rétroversion fut au moins triple, elle fut peut-être quadruple. Par son endossement, par son invention, par son imposition du combisme Jaurès créa en arrière cette illusion que le dreyfusisme était anticatholique, antichrétien. Par son endossement de l'hervéisme il créa en arrière cette illusion que le dreyfusisme était animationaliste, antipatriote, antifrançais. Par son endossement (dans le combisme) de la démagogie primaire et laïque il créa en arrière cette illusion que le dreyfusisme était barbare, était contre la culture. Par son endossement (dans le socialisme) du syndicalisme démagogique, je veux dire de ce qu'il y a de démagogique dans le syndicalisme, dans l'invention et dans l'enseignement du sabotage, il créa en arrière cette illusion que le dreyfusisme était un élément important, peut-être capital, du désordre, de la désorganisation industrielle, de la désorganisation nationale.
Nous fûmes des héros. Il faut le dire très simplement,
Charles Péguy
car je crois bien qu'on ne le dira pas pour nous. Voici très exactement en quoi et pourquoi nous fïkmes des héros. Dans tout le monde où nous circulions, dans tout le monde où nous achevions alors les années de notre apprentissage, dans tout le milieu où nous circulions, où nous opérions, où nous croissions encore et où nous achevions de nous former, la question qui se posait, pendant ces deux ou trois années de cette courbe montante, n'était nullement de savoir si en réalité Dreyfus était innocent (ou coupable). C'était de savoir si on aurait le courage de le reconnaître, de le déclarer innocent. De le manifester innocent. C'était de savoir si on aurait le double courage. Premièrement le premier courage, le courage extérieur, le grossier courage, déjà difficile, le courage social, public de le manifester innocent dans le monde, aux yeux du public, de l'avouer au public, (de le glorifier), de l'avouer publiquement, de le déclarer publiquement, de témoigner pour lui publiquement. De risquer là-dessus, de mettre sur lui tout ce que l'on avait, tout un argent misérablement gagné, tout un argent de pauvre et de misérable, tout un argent de petites gens, de misère et de pauvreté; tout le temps, toute la vie, toute la carrière; toute la santé, tout le corps et toute l'âme; la ruine du corps, toutes les ruines, la rupture du cœur, la dislocation des familles, le reniement des i)roches, le détournement (des regards) des yeux, la réprobation muelte ou forcenée, muette et forcenée, l'isolement, toutes les quarantaines ; la rupture d'amitiés de vingt ans, c'est-à-dire, pour nous, d'amitiés commencées depuis toujours. Toute la vie sociale. Toute la vie du cœur, enfin tout. Deuxièmement le deuxième courage, plus difficile, le courage intérieur, le courage
secret, s'avouer à soi-même en soi-même qu'il était innocent. Renoncer pour cet homme à la paix du cœur.
Non plus seulement à la paix de la cité, à la paix du foyer. A la paix de la famille, à la paix du "ménage. Mais à la paix du cœur.
Au premier des biens, au seul bien.
Le comage d'entrer pour cet homme dans le royaume d'une incurable inquiétude.
Et d'une amertume qui ne se guérira jamais.
Nos adversaires ne sauront jamais, nos ennemis ne pouvaient pas savoir ce que nous avons sacrifié à cet homme, et de quel cœur nous l'avons sacrifié. Nous lui avons sacrifié notre vie entière, puisque cette affaire nous a marqués pour la vie. Nos ennemis ne sauront jamais, nous qui avons bouleversé, retourné ce pays nos ennemis ne sauront jamais combien peu nous étions, et dans quelles conditions nous nous battions, dans quelles conditions ingrates, précaires, dans quelles conditions de misère et de précarité. Comliien par conséquent pour vaincre, puisque enfin nous vainquîmes, il nous fallut déployer, manifester, retrouver en nous, dans notre race, les plus anciennes, les plus précieuses qualités de la race. La technique même de l'héroïsme, et nommément de l'héroïsme militaire. Il ne faut pas se prendre aux mots. La discipline des anarchistes, par exemple, fut notamment admirable. Il n'échappe point à tout homme avisé que c'était en nous qu'étaient les vertus militaires. En nous et non point, nullement dans l'État-Major de l'armée. Nous étions, une fois de plus nous fûmes cette poignée de Français qui sous un feu
Charles Péguy
écrasant enfoncent des masses, conduisent un assaut, enlèvent une position.
Gomment nos ennemis, comment nos adversaires le sauraient-ils, quand nos amis (je veux dire ceux de notre parti, de notre bord, les politiques, les historiens de notre bord) quand nos amis mêmes ne s'en aperçoivent même pas. Sur ce point particulier des anarchistes, par exemple, ne leur demandez point à euxmêmes des renseignements sur eux-mêmes. Us vous jureraient leurs grands dieux, si je puis dire, qu'ils n'ont jamais été aussi indisciplinés. Les gens sont tous et si profondément intellectualistes qu'ils aiment mieux trahir, se trahir eux-mêmes, trahir, abandonner, renier leur histoire et leur propre réalité, renier leur propre grandeur et tout ce qui fait leur prix, tout plutôt que de renoncer à leurs formules, à leurs tics, à leurs manies intellectuelles, à l'idée intellectuelle qu'ils veulent avoir d'eux et qu'ils veulent que l'on ait d'eux.
Les théoriciens de V Action française veulent que l'affaire Dreyfus ait été dans son principe même, dans son origine non seulement une affaire pernicieuse, une affaire véreuse, mais une affaire intellectuelle, une invention, une construction intellectuelle; un complot intellectuel. Je me permettrai de dire à mon tour, et en retour, que cette idée même me paraît être le résultat d'une construction intellectuelle. Si l'on engageait la conversation, je dis une conversation un peu suivie avec les hommes de ce parti, on (dé) montrerait peutêtre aisément, on en viendrait, je crois, rapidement à poser qu'ils sont et surtout qu'ils se croient les grands
ennemis du parti intellectuel et du monde moderne, mais qu'en réalité ils sont eux-mêmes une certaine sorte de parti intellectuel et de parti moderne. Très notamment un parti de logiciens, un parti logique. C'est ce qu'il y aurait à dire sur eux de plus probant. Sinon de plus profond. Aussi on ne le dit pas. Cela se voit notamment à la forme de leur bataille même, notamment à l'idée qu'ils ont, qu'ils se font du parti intellectuel, de leurs adversaires intellectuels du parti intellectuel. Ils s'en font une idée, une représentation toute intellectuelle. Elle-même. Ils soutiennent contre eux, on serait tenté de dire avec eux un combat, une bataille intellectuelle, sur un plan, sur le plan intellectuel, en langage intellectuel, avec des armes intellectuelles. Ainsi généralement ils se font de leurs adversaires une idée intellectuelle, parce qu'étant eux-mêmes intellectuels ils se font une idée intellectuelle de tout, et deuxièmement, par un recoupement, par un secret accord du mécanisme des mentalités, ils se font des intellectuels, du parti intellectuel, une idée comme doublement intellectuelle; intellectuelle dans son corps et dans son mode; dans sa matière et dans sa forme; dans son auteur et dans son objet; dans son point d'origine et dans son point d'application; dans tout son transport, dans tout son trajet.
Sur cette question historique particulière de l'origine de l'affaire Dreyfus quand je lis dans \ Action française les souvenirs notamment de M. Maurice Pujo je vois qu'il croit (et naturellement qu'il croit se rappeler, mais je crois, moi, que c'est une opération purement intellectuelle, un phénomène très connu, en ce siècle de
jeunesse. — 10
Charles Péguj-
domination intellectuelle, une sorte de report de l'intellectuel sur la mémoire même, une introduction de l'intellectuel dans la mémoire, d'obumbration, une ombre portée, sur la mémoire, de l'idéation intellectuelle) il croit se rappeler que l'affaire Dreyfus a été préparée de toutes pièces, qu'elle a été comme montée dès l'origine, dès le principe, par le parti intellectuel.
Il obéit ainsi, il obéit ici à la plus grande illusion intellectuelle peut-être, je veux dire et à celle qui est la plus grande en nombre, en quotité, la plus nombreuse, à celle qui s'exerce le plus fréquemment, et à celle qui est la plus grande en quantité, dont l'effet est le plus grand, le plus grave; non pas seulement à cette illusion intellectuelle pour ainsi dire générale, de substituer partout, dans tout l'événement historique, la formation intellectuelle à la formation organique; mais très particulièrement à cette illusion d'optique historique intellectuelle qui consiste à reporter incessamment le présent sur le passé, l'ultérieur incessamment sur l'antérieur, tout l'ultérieur incessamment sur tout l'antérieur ; illusion pour ainsi dire technique; et organique elle-même, je veux dire organique de l'intellectuel ; illusion de perspective, ou plutôt substitution totale, essai de substitution totale de la perspective à l'épaisseur, à la profondeur, essai de substitution totale du regard de perspective à la connaissance réelle, au regard en profondeur, au regard de profondeur; essai de substitution totale du regard de perspective, à deux dimensions, à la connaissance réelle à trois dimensions d'un réel, d'une réalité à trois dimensions; illusion d'optique, illusion de regard, illusion de recherche et de connaissance que
j'essaie d'approfondir lui-même, entre toutes les illusions, (car elle est capitale, et d'une importance capitale), dans ma thèse de la situation faite à l'histoire dans la philosophie générale du monde moderne; illusion qui consiste à substituer constamment au mouvement organique réel de T^vénement de l'histoire, qui se meut perpétuellement du passé vers le futur en passant, en tombant perpétuellement par cette frange du présent, une sorte d'ombre dure angulaire portée à chaque instant du présent sur le passé, l'ombre du coin du mur et du coin de la maison, du pignon que nous croyons avoir sur la rue.
Quand on effectue ce report il semble en effet que le parti intellectuel a monté toute l'affaire Dreyfus, Mais quand on ne l'effectue pas on se rappelle qu'il n'a rien monté du tout. D'abord généralement en histoire on ne monte rien du tout. Ou enfin on ne monte pas tant que ça. Ce qu'il y a de plus imprévu, c'est toujours l'éA'^énement. Il suffit d'avoir un peu vécu soi-même hors des livres des historiens pour savoir, pour avoir éprouvé que tout ce qu'on monte est généralement ce qui arrive le moins, et que ce qu'on ne monte pas est généralement ce qui arrive. Sans doute il y a des préparations, mais il faut qu'elles soient générales, il n'y a guère de montages particuliers, de montages de détail. Et quand il y a des montages de détail, il faut qu'ils soient bien immédiats, presque instantanés, qu'ils précèdent de bien peu l'effet. Autrement la déconvenue s'intercale. Napoléon sans doute a bien monté Austerlitz. Mais il ne le mon-
tait pas le jour du i8 Brumaire. Et pourtant il était un autre préparateur, un autre monteur que le parti intellectuel. C'est la plus fréquente, la plus générale erreur intellectuelle, et elle (pro)vient précisément de ce report du présent sur le passé, que de croire que tout a été monté et que c'est ce qui a été monté qui a réussi. Si le parti intellectuel avait été si malin, (si fort), que de faire une aussi grande affaire que l'affaire Dreyfus, que de la monter, mais alors il aurait précisément les vertus que nous lui nions, et il n'y aurait plus, messieurs, qu'à lui rendre les armes. Rassurez-vous, il ne les a point. Il est venu pour profiter, comme tous les profiteurs viennent ensuite. Il est venu en parasite, en suiveur. Il n'était point venu pour combattre, il n'était point venu pour fonder. C'est précisément la commune erreur historique, la commune erreur intellectuelle en matière d'iiistoire, que de reporter, en toute affaire historique, sur les vertus des fondateurs l'ombre portée des abusements des profiteurs.
Les fondateurs viennent d'abord. Les profiteurs viennent ensuite.
On peut préparer toute une carrière, toute une vie, on ne peut pas la monter. On peut préparer une guerre, une révolution, (et encore), (il faut être beaucoup, et encore), on ne peut pas la monter. A l'autre extrémité de la ligne, de la série, comme toujours, dans le détail on peut monter une journée, une bataille, une émeute, bataille de rues, et encore. Mais au milieu de la ligne, àe la série, comme toujours, on ne peut pas monter à distance dans le détail une affaire. On peut monter une
journée, un coup d'Etat, une émeute, un coup de force. D'une préparation, d'un montage immédiat. On ne peut pas monter à quelque distance, au milieu, de loin, d'ensemble une aussi grosse affaire. Ou si on la montait elle n^ arriverait pas.
C'est à peine déjà si on peut monter une atïaire, au sens industriel et commercial de ce mot.
C'est précisément ce qui est en cause. Si le parti intellectuel était assez malin, assez fort, assez pénétrant dans la réalité pour avoir monté, pour avoir su, pour avoir pu monter une aussi grosse affaire, s'il avait été de taille et d'une profondeur à soulever ainsi un gros mouvement de la réalité, un aussi gros mouvement, s'il avait été capable de malaxer ainsi, de triturer, de manier, d'élaborer, de pétrir un aussi gros morceau de la réalité, justement alors, alors précisément ils ne seraient pas ce que nous nommons le parti intellectuel, ils n'auraient point ces défauts, ces vices que nous nommons précisément du parti intellectuel, cette stérilité, cette incapacité, cette débilité; cette sécheresse, cet artificiel, ce superficiel; cet intellectuel. Ils seraient au contraire des gens qui auraient travaillé, connu, malaxé, pétri de la réalité. Ils seraient des gens qui auraient trempé dans la réalité même. Et pour avoir trituré un aussi gros morceau de la réalité ils seraient de singulièrement gros hommes, d'action, d'un rude calibre, d'un rude gabarit, d'un rude volume, de(s) grands réalistes, des maîtres. Enfin tout ce que précisément nous leur nions. Ils seraient des Richelieu et des Napoléons. Ils seraient peut-être, sans doute des tyrans
jeunesse. — lo.
Charles Péguy
encore. Mais ils seraient des grands tyrans, des tyrans considérables, des maîtres, des réalistes. Tout ce que précisément nous leur nions. Ils seraient des tyrans comme Richelieu et Napoléon. Ils baigneraient, ils tremperaient, ils commanderaient dans la réalité.
On nous abuse beaucoup, les historiens, sur la valeur des préparations historiques. En 1870 même, au mois d'août, si une armée française, comme elle était, avait été remise aux mains d'un Napoléon Bonaparte, tous les tiroirs et toutes les préparations, toutes les fiches et tous les registres d'un de Moltke seraient aujourd'hui la risée des historiens mêmes.
Ils commettent une erreur du même ordre, plus qu'une erreur analogue, une erreur inverse et parallèle quand ils nous nomment le parti de l'étranger. Ils reportent sur nous les abusements de Hervé. Ou plutôt ils commettent une erreur parallèle et non point de sens contraire, mais de même sens, car en un sens Hervé est lui aussi un profiteur. Il est un parasite. Il est même un parasite de nous. Sur ce point particulier c'est encore nous qui avons été des fondateurs, les fondateurs, et c'est Hervé qui en un sens a été un profiteur. Il n'eût point atteint en quelques jours, en quarante-huit heures, cette sorte non pas seulement de réputation, de célébrité, mais de gloire propre qu'il a
s'il ne s'était pas fondé sur nos propres, sur nos lentes fondations, s'il n'avait pas profité, abusé de nos grandes préparations. Nos adversaires feraient bien, ils auraient le droit, et même le devoir, ils auraient raison de nommer Hervé le parti de Vétranger. Ils ne le font généralement point, pour des raisons fort honorables, comme de respecter un prisonnier, et aussi pour un fort honorable compagnonnage de prison, pour avoir été en prison ensemble, pour d'autres aussi qui le sont peut-être moins, comme par une sorte de sympathie de trouble, une secrète amitié de désordre, une secrète complaisance de démagogie. Une complaisance à l'opposition, quelle qu'elle soit, quand même elle est au fond encore plus une opposition à eu^-mêmes; une complaisance à tout ce qui trouble un régime détesté. A tout ce qui embête un gouvernement haï. Alors ils se rattrapent, de cette indulgence et de ce compagnonnage et de cette sympathie et de cette complaisance en nous nommant, nous, le parti de l'étranger. C'est une sorte de virement. C'est aussi le même report. On reporte sur nous fondateurs la trahison de Hervé profiteur. On reporte sur nous antécédents la trahison de Hervé suivant, de Hervé successeur. C'est un transfert. On reporte sur nous fondateurs la trahison de Hervé parasite. L'attention que l'on préfère ne point accorder à Hervé, on nous l'accorde à nous généreusement. Seulement, passant de Hervé à nous son contraire elle change de signe. Puisqu'elle passe au contraire gardant le même signe. Alors que, passant au contraire, elle devrait prendre le signe contraire. Il faut donc que par une opération intérieure, purement arbitraire, elle change de signe. On la fasse arbitrairement changer de
Charles Péguy
signe. Le grief que l'on devrait faire à Hervé, c'est précisément celui-là que l'on nous fait à nous son contraire.
Ils commettent une erreur non pas seulement du même ordre, mais de la même tribu, de la même gens, une erreur voisine, alliée, une erreur apparentée, une erreur de la même famille quand ils attribuent, quand ils nous représentent l'affaire Dreyfus comme montée par le parti juif. Il ne faudrait pas beaucoup me pousser pour me faire déclarer ce que je pense, que l'affaire Dreyfus, dans la mesure où elle fut montée, fut montée contre le parti juif. De toutes les résistances que Bernard-Lazare eut à refouler, pour commencer, dans le principe, les premières furent naturellement les résistances juives, puisque c'étaient celles de son propre milieu. Mais elles ne furent pas seulement les premières, elles furent aussi les plus énergiques peut-être. Les plus profondes, je crois. Sans doute les plus agissantes. Et ensuite ceux qui lui pardonnèrent le moins ce furent encore les Juifs. J'entends les politiciens juifs, le parti (politique) juif. De même que du côté intellectuel, dans le camp, dans le clan intellectuel, même dans le clan universitaire cette affaire Dreyfus fut commencée, fut engagée par quelques forcenés contre la résistance, contre la réprobation du parti, contre les résistances sourdes ou avouées, contre le silence et la peur et l'activité poli' tique du parti. Le parti (politique) intellectuel ne s'y
engagea lui-même que quand il crut que l'heure des dépouilles était venue.
Il est certain qu'il y a eu une trahison au moins dans l'affaire Dreyfus, et c'est la trahison du dreyfusisme même. Mais c'est commettre une erreur totale que de s'imaginer que cette trahison a été montée, délibérément commise, délibérément exercée par des juifs sur des chrétiens. Dans l'État-Major de cette trahison il y avait Jaurès, qui n'est pas Juif, il y eut, il vint Hervé, qui n'est pas Juif. Jaurès est Toulousain, Hervé est breton. Dans le parti de l'étranger je vois Hervé; si Hervé avait du courage (non pomt du courage moral si je puis dire et sentimental, je suis assuré qu'il en a, mais du courage mental et intellectuel même, de la conséquence, il dirait : Voyez, je suis en fait le parti de l'étranger; dans le parti de l'étranger je vois Hervé; par endossement de Hervé nous avons vu Jaurès. Par endossement de Jaurès nous en atteindrions, j'en ai bien peur, quelque autre. Mais enfln je ne vois dans ce parti, dans cet État-Major aucun Juif qui ait la taille, le volume social de Jaurès.
Ce que nos adversaires par contre ne peuvent pas savoir, ce que sincèrement ils ne peuvent pas imaginer, ce qu'ils ne peuvent pas compter, ce qu'ils ne connaissent pas, ce qu'ils ne peuvent pas se représenter, ce qu'ils ne soupçonnent pas, ce qu'ils ne peuvent pas même supposer, c'est combien de Juifs ont été irrévo-
cablement enveloppés dans le désastre de l'affaire Dreyfus, combien de Juifs ont été les victimes, les réelles victimes, et sont demeurées les victimes de l'affaire Dreyfus, de cette trahison, de cette livraison de l'affaire Dreyfus. Combien de carrières, combien de vies juives ont été irréparablement ruinées, brisées, cela, nous le savons, combien de misères juives, nous le savons, nous qui étions de ce côté-ci de la bataille et pour le savoir il fallait être de ce côté-ci de la bataille; combien en sont restés marqués de misère pour leur vie entière; sans recompter celui qui est mort, sans compter ceux qui sont morts, comme des nôtres. Car enfln c'est une prétention qui fait sourire, que cette prétention des antisémites, que tous les Juifs sont riches. Je ne sais pas où ils le prennent, comment ils font leur compte. Ou plutôt je le sais trop, quand ils sont sincères. Mettons que je le sais bien. L'explication est bien simple. C'est que dans le monde moderne, comme je l'ai indiqué si souvent dans ces cahiers mêmes, nul pouvoir n'existe, n'est, ne compte auprès du pouvoir de l'argent, nulle distinction n'existe, n'est, ne compte auprès de l'abîme qu'il y a entre les riches et les pauvres, et ces deux classes, malgré les apparences, et malgré tout le jargon politique et les grands mots de solidarité, s'ignorent comme à beaucoup près elles ne se sont jamais ignorées. Infiniment autrement, infiniment plus elles s'ignorent et se méconnaissent. Sous les apparences du jargon politique parlementaire il y a un abîme entre elles, un abîme d'ignorance et de méconnaissance, de l'une à l'autre, un abîme de non communication. Le dernier des serfs était de la même chrétienté que le roi. Aujourd'hui il
n'y a plus aucune cité. Le monde riche et le monde pauvre vivent ou enfin font semblant comme deux masses, comme deux couches horizontales séparées par un vide, par un abîme d'incommunication. Les antisémites bourgeois ne connaissent donc que les juifs bourgeois, les antisémites mondains ne connaissent et haïssent que les juifs mondains, les antisémites qui font des affaires ne connaissent et haïssent que les juifs qui font des affaires. Nous qui sommes pauvres, comme par hasard nous connaissons un très grand nombre de juifs pauvres, et même misérables. Dans cette région des juifs pauvres l'affaire Dreyfus, la trahison politique et politicienne, la trahison parlementaire, la banqueroute frauduleuse de l'affaire Dreyfus et du dreyfusisme a causé des ravages effroyables et qui ne seront jamais réparés. Ravages d'argent, de travail, de situations, de carrière, — de santé, — mais aussi ravages de cœur, désabusement qui est venu se joindre 'à l'éternel désabusement de la race.
Ils sont comme nous, ils sont parmi nous, ils sont nos amis, ils ont été éprouvés, ils ont souffert, ils ont été maltraités autant que nous, plus que nous. Car ils s'en relèvent plus malaisément encore.
Gomme nous ils sont des demi-soldes, ils sont et ils seront toute leur vie dans cette situation ingrate de demi-soldes qui n'auraient point fait de grandes campagnes historiques.
Ce qu'il faut dire, c'est qu'un Etat-Major de juifs et de chrétiens a trahi des troupes excellentes de juifs et de
Charles Péguy
chrétiens. Et ce qu'il faut dire aussi, c'est que c'est toujours comme ça.
Voici exactement ce que je veux dire de Bernard- Lazare. Dans le Temps du vendredi 27 mai 1910 je lis ce simple filet, dans les petits caractères de la dernière heure : Dernière heure. — L'expulsion des juifs deKief. — Saint-Pétersbourg , 26 mai. — Les autorités de Kief ont procédé à V expulsion de i.3oo familles Israélites condamnées par une récente circulaire du ministère de l'intérieur, à quitter la ville. — La misère des expulsés est très grande. (Havas) — Ce qu'il y a de poignant dans cette dépêche, ce n'en est point seulement la sécheresse et la brièveté. C'est à quel point de telles dépêches passent aujourd'hui inaperçues. Ce que je veux dire, c'est que sous Bernard-Lazare elles ne passaient point inaperçues.
Le même Temps, — du mercredi i5 juin 1910 : Les travaux de la Douma. — On a déposé sur le bureau de l'Assemblée un projet de loi tendant à abolir la séquestration des juifs dans des quartiers spéciaux. Ce projet a l'appui de 166 députés de l'opposition et de quelques octobristes.
Dans le Matin du dimanche 12 juin 1910, car il y en a
presque tous les jours : Les droits électoraux de la Pologne russe. — Saint-Pétersbourg, ii juin. — Dépêche particulière du « Matin ». — La Douma a voté aujourd'hui une loi créant des zemstços électifs dans six provinces du sud-ouest et assurant aux paysans un minimum du tiers des conseillers et aux propriétaires polonais un maximujn qui est ég-alement fixé à un tiers. Les Polonais sont éligibles comme membres des comités exécutifs et reconnus qualifiés pour servir comme employés des zemstvos. Les juifs, par contre, (c'est moi qui souligne), les juifs par contre sont entièrement exclus, sauf comme employés.
Le projet présenté par le gouvernement privait les Polonais de la majeure partie de ces droits; mais Vopposition, soutenue par les octobristes, a imposé ces amendements.
Dans le Matin du lundi i3 juin 1910 : Six mille israélites sont expulsés de Kieff. — Saint-Pétersbourg , 12 juin. — D'après la Rietch, près de six mille israélites ont été expulsés de Kieff. La plupart sont de pauvres gens. Beaucoup d'entre eux, sans foyer et dans la plus grande misère, errent aux environs de la ville.
Un fait à peine croyable est que leur expulsion a eu lieu en vertu de la circulaire de igoô de M. Stolypine, circulaire qui accordait à tous les israélites alors à Kieff sans droit légal de résidence la permission d'y rester. Tous les israélites pouvant prouver qu'en igo6 ils résidaient légalement à Kieff' sont laissés tranquilles ; mais ceux au contraire qui s'y trouvaient alors illéga-
181 jeunesse. — ii
Charles Péguy
lement tombent sous le coup d'arrêtés d'expulsion. Chaque jour, de nouveaux groupes de victimes sont chassés de la ville. (Times.)
Et dans le même numéro du Matin, pour que ce soit complet, cette extraordinaire nouvelle, cette extraordinaire annonce de Salonique : les bateb'ers jwj/s exerçant un boycottage turc des marchandises grecques. C'est assez bien. Le boycottage antigrec à Salonique. — Constantinople, i a juin. — Les bateliers de Salonique, qui pour la plupart sont des israélites, (c'est encore moi qui souligne), ont décrété le boycottage des steamers grecs.
Ici cependant, Vagitation antigrecque semble devenir moins violente et on espère que le gouvernement prendra les mesures nécessaires pour empêcher toute nouvelle propagation du mouvement. (Times.) Singulier peuple, qui a toutes ses querelles, propres, et qui épouse les querelles des autres, qui a toutes ses infortunes propres et qui épouse les fortunes et les infortunes des autres.
Par un mouvement parallèle, comparable, analogue, assimilable à plusieurs mouvements que nous avons déjà trouvés, dans cette matière même, sur ce point même les antisémites sont beaucoup trop modernes. Ils sont beaucoup plus modernes que nous. Ils sont beaucoup plus modernes qu'ils ne le veulent. Ils sont beaucoup
plus modernes qu'ils ne le croient. Ils sont beaucoup plus enfoncés dans le monde moderne qu'ils ne le veulent et qu'ils ne le croient et que nous ne le sommes, ils en sont beaucoup plus teintés. C'est faire beaucoup d'honneur au monde moderne, c'est aussi pour ainsi dire en un certain sens le méconnaître, méconnaître justement son modernisme, sa modernité, ce qu'il est, c'est en méconnaître le virus que de dire : Le monde moderne est une invention, une forgerie, une fabrication, le monde moderne est inventé, a été inventé, monté, de toutes pièces, par les juifs sur nous et contre nous. C'est un régime qu'ils ont fait de leurs mains, qu'ils nous imposent, où ils nous dominent, où ils nous gouvernent, où ils nous tyrannisent; où ils sont parfaitement heureux, où nous sommes, où ils nous rendent parfaitement malheureux.
C'est bien mal connaître le monde moderne, que de parler ainsi. C'est lui faire beaucoup d'honneur. C'est le connaître, c'est le voir bien superficiellement. C'est en méconnaître bien gravement, (bien légèrement), le virus, toute la nocivité. C'est bien en méconnaître toute la misère et la détresse. Premièrement le monde moderne est beaucoup moins monté. Il est beaucoup plus une maladie naturelle. Deuxièmement cette maladie naturelle est beaucoup plus grave, beaucoup plus profonde, beaucoup plus universelle.
Nul n'en profite et tout le monde en souffre. Tout
le monde en est atteint. Les modernes mêmes en souffrent. Ceux qui s'en vantent, qui s'en glorifient, qui s'en réjouissent, en souffrent. Ceux qui l'aiment le mieux, aiment leur mal. Ceux mêmes que l'on croit qui n'en souffrent pas en souffrent. Ceux qui font les heureux sont aussi malheureux, plus malheureux que les autres, plus malheureux que nous. Dans le monde moderne tout le monde souffre du mal moderne. Ceux qui font ceux que ça leur profite sont aussi malheureux, plus malheureux que nous. Tout le monde est malheureux dans le monde moderne.
Les Juifs sont plus malheureux que les autres. Loin que le monde moderne les favorise particulièrement, leur soit particulièrement avantageux, leur ait fait un siège de repos, une résidence de quiétude et de privilège, au contraire le monde moderne a ajouté sa dispersion propre moderne, sa dispersion intérieure, à leur dispersion séculaire, à leur dispersion ethnique, à leur antique dispersion. Le monde moderne a ajouté son trouble à leur trouble ; dans le monde moderne ils cumulent; le monde moderne a ajouté sa misère à leur misère, sa détresse à leur antique détresse; il a ajouté sa mortelle inquiétude, son inquiétude incurable à la mortelle, à l'inquiétude incurable de la race, à l'inquiétude propre, à l'antique, à l'éternelle inquiétude.
Il a ajouté l'inquiétude universelle à l'inquiétude propre.
Ainsi ils cumulent. Ils sont à l'intersection. Ils se
recoupent sur eux-mêmes. Ils recoupent l'inquiétude juive, qui est leur, par l'inquiétude moderne, qui est nôtre et leur. Ils subissent, ils reçoivent ensemble, à cette intersection, l'inquiétude verticale et l'inquiétude horizontale ; l'inquiétude descendante verticale et l'inquiétude étale horizontale ; l'inquiétude verticale de la race, l'inquiétude horizontale de l'âge, du temps.
Dans cette âpre, dans cette mortelle concurrence du monde moderne, dans cette compromission, dans cette compétition perpétuelle ils sont plus chargés que nous. Ils cumulent. Ils sont doublement chargés. Ils cumulent deux charges. La charge juive et la charge moderne. La charge de l'inquiétude juive et la charge de l'inquiétude moderne. Le mutuel appui qu'ils se prêtent, (et que l'on a beaucoup exagéré, car il y a aussi, naturellement, des inquiétudes intérieures, des haines, des rivalités, des compétitions, des ressentiments intérieurs ; et pour prendre tout de suite un exemple éclatant, l'exemple culminant la personne et la si grande philosophie de M. Bergson, qui demeurera dans l'histoire, qui sera comptée parmi les cinq ou six grandes philosophies, de tout le monde, ne sont point détestées, haïes, combattues par personne, dans le parti intellectuel, autant que par certains, par quelques professeurs juifs notamment de philosophie), le mutuel appui qu'ils se prêtent est amplement compensé, plus que compensé par cette effrayante, par cette croissante poussée de l'antisémitisme qu'ils reçoivent tous ensemble. Qu'ils ont constamment à repousser, à réfuter, à rétorquer tous
Charles Péguy
ensemble. Combien n'ai-je point connu de carrières de juifs, de pauvres gens, fonctionnaires, professeurs, qui ont été brisées, qui sont encore brisées, pour toujours, par le double mécanisme suivant : pendant toute la poussée de l'antisémitisme victorieux ?X gouvernemental on a brisé leur carrière parce qu'ils étaient Juifs ; (et les chrétiens parce qu'ils étaient dreyfusistes). Et aussitôt après pendant toute la poussée du dreyfusisme victorieux niais gouvernemental on a brisé leurs carrières parce qu'on était combiste et qu'avec nous ils étaient demeurés dreyfusistes purs. C'est ainsi, par ce double mécanisme, qu'ils partagent avec nous, fraternelleinent, une misère double, une double infortune inexpiable.
Dans cette course du monde moderne ils sont comme nous, plus que nous ils sont lourdement, doublement chargés.
Les antisémites parlent des Juifs. Je préviens que je vais dire une énormité : Les antisémites ne connaissent point les Juifs. Ils en parlent, mais ils ne les connaissent point. Ils en souffrent, évidemment beaucoup, mais ils ne les connaissent point. Les antisémites riches connaissent peut-être les Juifs riches. Les antisémites capitalistes connaissent peut-être les Juifs capitalistes. Les antisémites d'affaires connaissent peut-être les Juifs d'affaires. Pour la même raison je ne connais guère que des Juifs pauvres et des Juifs misérables. Il y en a. Il y en a tant que l'on n'en sait pas le nombre. J'en vois partout.
Il ne sera pas dit qu'un chrétien n'aura pas porté témoignage pour eux. Il ne sera pas dit que je n'aurai pas témoigné pour eux. Gomme il ne sera pas dit qu'un chrétien ne témoignera pas pour Bernard-Lazare.
Depuis vingt ans je les ai éprouvés, nous nous sommes éprouvés mutuellement. Je les ai trouvés toujours solides au poste, autant que personne, affectueux, solides, d'une tendresse propre, autant que personne, d'un attachement, d'un dévouement, d'une piété inébranlable, d'une fidélité, à toute épreuve, d'une amitié réellement mystique, d'un attachement, d'une fidélité inébranlable à la mystique de l'amitié.
L'argent est tout, domine tout dans le monde moderne à un tel point, si entièrement, si totalement que la séparation sociale horizontale des riches et des pauvres est devenue infiniment plus grave, plus coupante, plus absolue si je puis dire que la séparation verticale de race des juifs et des chrétiens. La dureté du monde moderne sur les pauvres, contre les pauvres, est devenue si totale, si effrayante, si impie ensemble sur les uns et sur les autres, contre les uns et contre les autres.
Dans le monde moderne les connaissances ne se font, ne se propagent que horizontalement, parmi les riches
Charles Péguj^
entre eux, ou parmi les pauvres entre eux. Par couches horizontales.
Pauvre je porterai témoignage pour les Juifs pauvres. Dans la commune pauvreté, dans la misère commune pendant vingt ans je les ai trouvés d'une sûreté, d'une fidélité, d'un dévouement, d'une solidité, d'un attachement, d'une mystique, d'une piété dans l'amitié inébranlable. Ils y ont d'autant plus de mérite, ils y ont d'autant plus de vertu qu'en même temps, en plus de nous, ils ont sans cesse à lutter contre les accusations, contre les inculpations, contre les calomnies de l'antisémitisme, qui sont précisément toutes les accusations du contraire.
Que voyons-nous. Car enfin il ne faut parler que de ce que nous voyons, il ne faut dire que ce que nous voyons; que voyons-nous. Dans cette galère du monde moderne je les vois qui rament à leur banc, autant et plus que d'autres, autant et plus que nous. Autant et plus que nous subissant le sort commun. Dans cet enfer temporel du monde moderne je les vois comme nous, autant et plus que nous, trimant comme nous, éprouvés comme nous. Épuisés comme nous. Surmenés comme nous. Dans les maladies, dans les fatigues, dans la neurasthénie, dans tous les surmenages, dans cet enfer temporel j'en connais des centaines, j'en vois des milliers qui aussi difiîcilement, plus difficilement, plus
misérablement que nous gagnent péniblement leur misérable vie.
Dans cet enfer commun.
Des riches il y aurait beaucoup à dire. Je les connais beaucoup moins. Ce que je puis dire, c'est que depuis vingt ans j'ai passé par beaucoup de mains. Le seul de mes créanciers qui se soit conduit avec moi non pas seulement comme un usurier, mais ce qui est un peu plus, comme un créancier, comme un usurier de Balzac, le seul de mes créanciers qui m'ait traité avec une dureté balzacienne, avec la dureté, la cruauté d'un usurier de Balzac n'était point un Juif. C'était un Français, j'ai honte à le dire, on a honte à le dire, c'était hélas un « chrétien », trente fois millionnaire. Que n'aurait-on pas dit s'il avait été Juif.
Jusqu'à quel point leurs riches les aident-ils. Je soupçonne qu'ils les aident un peu plus que les nôtres ne nous aident. Mais enfin il ne faudrait peut-être pas le leur reprocher. C'est ce que je disais à un jeune antisémite, joyeux mais qui m'écoute; sous une forme que je me permets de trouver saisissante. Je lui disais : Mais enfin, pensez-y, c'est pas facile d'être Juif. Vous leur faites toujours des reproches contradictoires. Quand leurs riches ne les soutiennent pas, quand leurs riches sont durs vous dites : C'est pas étonnant, ils sont Juifs. Quand leurs riches les soutiennent, vous dites :
jeunesse. — 11.
C'est pas étonnant, ils sont Juifs. Ils se soutiennent entre eux. — Mais, mon ami, les riches chrétiens n'ont qu'à en faire autant. Nous n'empêchons pas les chrétiens riches de nous soutenir entre nous.
C'est pas facile d'être Juif Avec vous. Et même sans vous. Quand ils demeurent insensibles aux appels de leurs frères, aux cris des persécutés, aux plaintes, aux lamentations de leurs frères meurtris dans tout le monde vous dites : C'est des mauvais Juifs. Et s'ils ouvrent seulement l'oreille aux lamentations qui montent du Danube et du Dniepr vous dites : Ils nous trahissent. C'est des mauvais Français.
Aiusi vous les poursuivez, vous les accablez sans cesse de reproches contradictoires. Vous dites : Leur finance est juive, elle n'est pas française. — Et la finance française, mon ami, est-ce qu'elle est française.
Est-ce qu'il y a une finance qui est française.
Vous les accablez sans cesse de reproches contradictoires. Au fond, ce que vous voudriez, c'est qu'ils n'existent pas. Mais cela, c'est une autre question.
Que n'aurait-on pas dit s'il avait été Juif Ils sont
victimes d'une illusion d'optique très fréquente, très connue dans les autres ordres, dans l'ordre de l'optique même. De l'optique propre. Gomme on pense toujours à eux, à présent, comme on ne pense qu'à eux, comme l'attention est toujorn-s portée sur eux, depuis que la question de l'antisémitisme est soulevée (et sur cette question même de l'antisémitisme il faudrait (en) faire toute une histoire, il faudrait en faire l'histoire, voir comment il vient pour un tiers d'eux, pour un tiers des antisémites, professionnels, et pour les deux autres tiers, comme disait un professeur, pour les deux autres tiers de mécanismes), depuis que la question de l'antisémitisme est ainsi posée, comme on ne pense qu'à eux, comme toute l'attention est toujours sur eux, comme ils sont toujours dans le faisceau de lumière, comme ils sont toujours dans le blanc du regard ils sont très exactement victimes de cette illusion d'optique bien connue qui nous fait voir un carré blanc sur noir beaucoup plus grand que le même carré noir sur blanc, qui paraît tout petit. Tout carré blanc sur noir paraît beaucoup plus grand que le même carré noir sur blanc. Tout ainsi tout acte, toute opération, tout cej^vé juif sur chrétien nous paraît, nous le voyons beaucoup plus grand que le même carré chî^étien sur Juif. C'est une pure illusion d'optique historique, d'optique pour ainsi dire géographique et topographique, d'optique politique et sociale qu'il y aura lieu quelque jour d'examiner dans im plus grand détail.
Pour mesurer toute la valeur, toute la grandeur, toute l'amplitude, tout l'angle de cette illusion, pour corriger cet angle d'erreur, pour faire la correction, les corrections nécessaires, pour nous redonner, pour
Charles Péguy
retrouver la ligne, la direction, pour nous redonner, pour retrouver la justice et la justesse, il est un exercice salubre, excellent pour la justice, pour la justesse, pour la bonne santé intellectuelle et morale, excellent pour l'hygiène intellectuelle et mentale, un exercice salutaire, une sorte de gymnastique suédoise de l'esprit, un Mûller mental. Il consiste à faire la meilleure des preuves, qui est la preuve par le contraire. Est-ce Pesloûan, est-ce moi qui l'avons inventé. Les questions d'origine se perdent toujours dans la nuit des temps. C'est plutôt nous deux. Ce que je sais c'est que nous le pratiquons souvent ensemble, dans nos pourparlers d'expérience. Les résultats sont toujours merveilleux. Il consiste à faire le contraire. C'est un exercice d'assouplissement, de rectification merveilleux. Il consiste à retenir certains faits, nombreux, à mesure qu'ils passent, et à dire, à se demander, de l'auteur, ce que nous venons par exemple de nous demander une fois : Qu'est-ce qu'on dirait s'il était Juif. Non seulement cet exercice rend toujours, mais on est surpris de voir comme il rend, comme il rectifie. Combien il rend. On voit vite alors, on compte aisément que les plus grands scandales et les plus nombreux ne sont point des scandales juifs. Et il s'en faut.
Sans nous livrer délibérément ici à cet exercice, n'est-il pas frappant déjàg au premier abord, que nos grandes hontes, nos hontes nationales, Jaurès, Hervé, Thalamas, ne sont point juives, ne sont point des Juifs. Il est même très remarquable au. contraire, une fois que l'on compte ainsi, combien peu de nos hontes sont juives, il est remarquable que parmi les prota-
gonistes de nos hontes nationales il n'y a aucun Juif. Qu'est-ce que l'on dirait si Jaurès était Juif. Qu'est-ce que l'on dirait, surtout, si Hervé était Juif. C'est-àdire, précisément, si un Juif avait été lâche le vingtième de ce que Jaurès l'a été, si un Juif avait dit contre la patrie, française, avait prononcé, contre notre patrie, le vingtième des monstruosités que notre compatriote Hervé a si superbement sorties, qu'est-ce qu'on aurait dit. Et pareillement qu'est-ce que l'on dirait si Thalamas était juif.
Pour prendre un exemple d'épisode, tout petit, mais d'autant mieux dessiné peut-être, d'autant mieux caractérisé, d'autant mieux (dé)liniité, d'autant plus aisé, plus facile à saisir, qu'est-ce qu'on aurait dit dans un débat récent, dans un monde très spécial, si c'eût été. M. Bataille qui eût été Juif et madame Bernhardt qui ne l'eût pas été.
Dans l'affaire Dreyfus même, sans y revenir, ou plutôt sans y entrer, dans l'État-Major même du dreyfusisrae et de l'affaire Dreyfus il est fort notable que ce sont les Juifs, les grands Juifs qui ont encore le moins faibli. L'exemple de M. Joseph Reinach est caractéristique. On peut dire que dans l'affaire Dreyfus, dans l'État- Major de l'affaire Dreyfus et du parti dreyfusiste il représentait en un certain sens, et même pour ainsi dire
Charles Péguy
officiellement, ce que l'on a nommé le parti juif. Dans le parti politique dreyfusiste il représentait pour ainsi dire le parti politique juif. Seul en outre il était d'un volume politique et social, d'un ordre de grandeur au moins égal à celui d'un Jaurès. Or que voyons-nous. Il faut toujours dire ce que l'on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit. Nous voyons que de tout notre État-Major il est le seul qui n'ait point faibli devant les démagogies dreyfusistes, devant les démagogies politiques issues de notre mystique dreyfusiste. Il est le seul notamment qui n'ait pas faibli, qui n'ait pas plié devant la démagogie combiste, devant la démagogie de la tyrannie combiste. Il est le seul nommément, et ceci est d'autant plus remarquable qu'il est par toute sa carrière un homme politique, il est le seul qui un des premiers se soit résolument opposé à la délation aux Droits de V Homme, comme on le voit dans le dossier que nous avons constitué en ce temps. Si l'on voulait bien prendre la peine de lire les six ou sept gros volumes de son Histoire de l'affaire Dreyfus et si on ne laissait pas au seul M. Sorel tout le soin de les lire, on verrait aussitôt que nul (historien) ne fut aussi sévère que lui pour toutes les démagogies dreyfusistes, issues du dreyfusisme, pour toutes les déviations politiques, pour toutes les dégradations du dreyfusisme. On en est même surpris. Il y a là comme une sorte de stoïcisme politique assez curieux. Et même quelquefois comme une espèce de gageure. On est surpris, et c'est bien le plus grand éloge que je connaisse d'un homme, on est surpris que cet homme politique, riche et puissant, ait eu plusieurs fois les vertus politiques d'un pauvre. De quel non-Juif pourrait-on en dire autant.
De Dreyfus même, pour aller au cœur du débat, à l'objet, à la personne même, de Dreyfus il est évident que je n'ai rien voulu dire, que je n'ai rien dit ni rien pu dire qui atteignît l'homme privé. Je me rends bien compte de tout ce qu'il y a de tragique, de fatal dans la vie de cet homme. Mais ce qu'il y a de plus tragique, de plus fatal c'est précisément qu'il n'a pas le droit d'être un homme privé. C'est que nous avons incessamment le droit de lui demander des comptes, le droit, et le devoir de lui demander les comptes les plus sévères. Les plus rigoureux.
Autrement je saurais bien tout ce qu'il y a de tragique, de fatal dans la vie privée de cet homme. Ce que je sais de plus touchant de lui est certainement cet attachement profond, presque paternel, qu'il a inspiré à notre vieux maître M. Gabriel Monod. M. Monod me le disait encore aux cahiers il n'y a que quelques semaines. A peine. Dreyfus venait encore d'avoir un deuil, très proche, très douloureux, très fatal, dans sa famille. M. Monod nous le rapportait, nous le contait avec des larmes dans la voix. Il nous disait en même temps, ou plutôt il ne nous le disait pas, mais il nous disait beaucoup plus éloquemment que s'il nous l'eût dit, combien il l'aimait, nous assistions un peu surpris, un peu imprévus, un peu dépassés, parce qu'on ne le croit pas, on ne s'y attend pas, à cette affection profonde, à cette affection sentimentale, à cette affection privée, à cette affection quasi-paternelle, paternelle même qu'il a pour Dreyfus. Nous en étions presque un peu gênés, comme d'une découverte, toujours nouvelle, et comme si on nous ouvrait des horizons nouveaux, comme si on nous avait fait entrer dans ime famille
Charles Pégwy
sans bien nous demander notre avis, un peu inconsidérément, un peu indiscrètement, tant nous avons pris l'habitude de ne vouloir connaître en Dreyfus que l'homme public, de ne vouloir le traiter qu'en homme public, durement comme un homme public. Laissant de côté, non seulement devant une réalité, mais devant une aussi saisissante, aussi tragique, aussi poignante réalité laissant de côté tout l'appareil des méthodes prétendues scientifiques, censément historiques, laissant de côté tout l'appareil des métaphysiques métahistoriques notre vieux maître, assis, disait, avec des larmes intérieures ; On dirait qu'il y a une fatalité. On dirait que c'est un homme qui est marqué d'une fatalité. Il ne sort point constamment du malheur. Je viens de le quitter encore. (Et il nous contait cette dernière entre\nie, ce dernier deuil, cette sorte d'embrassement, ce deuil familial, privé). Je l'ai vu, nous disait-il, ce héros, ce grand stoïcien, cette sorte d'âme antique. (C'est ainsi qu'il parle de Dreyfus, une âme inflexible, un héros, douloureux, mais antique). Je viens de le voir. Cet homme héroïque, cette âme stoique, ce stoïcien que j'ai vu impassible et ne jamais pleurer dans les plus grandes épreuves. Je viens de le voir. Il était courbé, il pleurait sur cette mort. Il me disait : <r Je crois qu'il y a une fatalité sur moi. Toutes les fois que nous nous attachons à quelqu'un, que nous voyons un peu de bonheur, que nous pourrions un peu commencer d'être heureux, ils meurent. » Nous étions saisis, dans cette petite boutique, de cette révélation soudaine. Quand nous pourrions un peu commencer d'être heureux, n'était-ce point le mot même, le cri d'Israël, plus qu'un symbole, la destination même d'Israël. Et en outre nous
voyions passer, venant d'un historien, passant par dessus un historien, par dessus les épaules d'un historien, rompant toutes les méthodes, rompant toutes les métaphysiques positivistes, rompant toutes les disciplines modernes, rompant toutes les histoires et toutes les sociologies nous voyions passer les au delà de l'histoire. L'arrière-pensée, l'arrière-intention, la mystérieuse arrière -inquiétude, arrière -pensée de tant de peuples, des peuples antiques nous était ramenée, la même, intacte, intégrale, toute neuve, nous était reconduite entière par le plus vieux maître vivant de nos historiens modernes, par le plus respecté, par le plus considéré. Et c'était toujours V histoire, plus que l'histoire, la destination du peuple d'Israël. L'émotion des autres était décuplée pour moi par cette sorte d'affection presque filiale, par cette sorte de piété secrète que depuis mes années de normalien j'ai toujours gardée pour notre vieux maître. Affection, piété un peu rude, on l'a vu. Mais d'autant plus secrètement profonde. D'autant plus filiale, d'autant plus comme personnelle, d'autant plus jalousement gardée. Je me sentais dans son affection un peu frère en pensée de Dreyfus, frère en affection, et cela me gênait beaucoup. Nous étions là. Nous étions des hommes. Le même souffle nous courbait, qui courba les peuples antiques. Le même problème nous soulevait, qui souleva les peuples antiques. Ce problème, cet anxieux problème de la fatalité, qui se pose pour tout peuple, pour tout homme non livresque. Et associant dans sa pensée, dans sa parole, sans même s'en apercevoir, tant c'était naturel, tant on voyait que c'était l'habitude, son habitude, associant l'homme et l'œuvre, le héros et l'histoire,
Charles Pégwy /
l'objet et l'entreprise, partant déjà il nous disait s'en allant : Quelle affaire. Quel désastre. Quand on pense à tout ce qui pouvait sortir de bien de cette affaire-là pour la France. Et eu effet on ne savait plus si c'était Dreyfus ou l'affaire Dreyfus qui était malheureuse, qui était fatale, qui était mal douée pour le bonheur, incapable de bonheur, marquée de la fatalité. Car c'étaient bien tous les deux ensemble, inséparablement, inséparément, indivisément, indivisiblement, l'un portant l'autre, l'une dans l'autre. Et déjà il partait, (il était venu acheter une Antoinette, dans l'édition des cahiers), et nous nous serrions la main, repartant vers nos travaux différents, vers nos soucis différents, vers nos préoccupations différentes. Et nous nous serrions bien la main comme à un enterrement. Nous étions les parents du défunt. Et même les parents pauvres.
La plus grande fatalité, c'est précisément que cet homme ait été cette affaire, qu'il ait été jeté irrévocablement dans l'action publique, et même la plus publique. Il avait peut-être toutes les vertus privées. Il aurait fait sans doute un si bon homme d'affaires. Qu'est-ce qu'il est allé faire capitaine. Qu'est-ce qu'il est allé faire dans les bureaux de l'État-Major. Là est la fatalité. Qu'est-ce qu'il est allé faire dans une réputation, dans une célébrité, dans une gloire mondiale. Victime malgré lui, héros malgré lui, martyr malgré lui. Glorieux malgré lui il a trahi sa gloire. Là est la fatalité. Invitas invitam adeptus gloriam. Parce qu'il était devenu capitaine, parce qu'il était entré dans les
capitaines, parce qu'il était entré dans les bureaux de l'Etat-Major cet homme fut contraint de revêtir une charge, une gloire inattendue, une charge, une gloire inexpiable. Mystérieuse destination du peuple d'Israël. Tant d'autres, qui voudraient la gloire, sont forcés de se tenir tranquilles. Et lui, qui voudrait bien se tenir tranquille, il est forcé à la vocation, il est forcé à la charge, il est forcé à la gloire. Là est sa fatalité même. Voilà un homme qui était capitaine. Il pensait monter colonel ou peut-être général. Il est monté Dreyfus. Comment voulez- vous qu'il s'y reconnaisse. Il fallait pourtant qu'il s'y reconnût, il devait pourtant s'y reconnaître. On l'a improvisé pilote, gouverneur, gubernator d'un énorme bateau qu'il n'a pas su conduire, qu'il n'a pas su gouverner. Et pourtant il en est responsable. Là est la fatalité. Là est la mystérieuse destination d'Israël. Brusquement revêtu, revêtu malgré lui d'une énorme magistrature, d'une magistrature capitale, de la magistrature de victime, de la magistrature de héros, de la magistrature de martyr il s'en est lamentablement tiré. Et ce qu'il y a de fatal, ce qu'il y a de douloureux, ce qu'il y a de tragique, c'est que nous ne pouvons pas ne pas lui en demander compte.
Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C'est la loi, c'est la règle, c'est le niveau des vies héroïques, c'est le niveau des vies de sainteté. Investi victime malgré lui, investi héros malgré lui, investi victime malgré lui, investi martyr malgré lui il fut indigne de cette triple investiture. Historiquement, réellement indigne. Insuffisant; au-dessous; incapable. Impéritie et incurie. Incapacité profonde. Indigne de ce triple sacre, de cette triple magistrature. Et ce
Charles Péguy
qu'il y a de pire, ce qu'il y a de fatal, ce qu'il y a de plus tragique, c'est qu'à moins d'entrer dans son crime et sous peine de participer de son indignité, de cette indignité même nous ne pouvons pas ne pas lui en demander compte. Quiconque a eu le monde en main, est responsable du monde. Nous ne pouvons pas entrer dans son jeu. Nous n'avons pas le droit d'entrer dans ses raisons, fussent-elles légitimes; privément légitimes. Et c'est surtout si elles sont légitimes qu'il faut nous en défier. Car elles nous tenteraient. Nous devons tout oublier, le bien que nous savons de lui, l'affection que nous aurions pour lui, que nous serions tentés d'avoir pour lui, la touchante, la paternelle affection de ce vieil homme pour lui; de ce vieil homme que lui-même nous respectons tant, que nous aimons tant. Nous devons tout oublier et nous ne pouvons que lui demander compte . Compte de cette immense bataille qu'il a perdue. Il s'est trouvé engagé sans le vouloir général en chef, plus que cela, drapeau d'une immense armée dans une immense bataille contre une immense armée. Et il a perdu cette immense bataille. Et nous ne pouvons lui parler que de cela. Nous n'avons le droit que de lui parler de cela. Nous n'avons le droit d'engager, d'accepter de lui, avec lui nulle autre conversation, aucun autre entretien. Nul autre propos.
Nous devons taire, nous devons faire taire tous nos autres sentiments. Il a été constitué un homme public. Il a été constitué un homme de gloire, d'un retentissement universel. Nous ne pouvons que lui demander compte de son action publique, de ses sentiments publics, de ce désastre public. Celui qui perd une bataille, en est responsable. Et il a perdu cette immense bataille. Nous
ne pouvons que lui demander compte de tout ce qui était engagé dans cette bataille, dans cette action publique. Nous ne pouvons que lui demander compte des mœurs publiques, de la France, d'Israël même, de l'humanité dont il fut un moment.
Singulière destinée. Il fut investi, institué malgré lui homme public. Tant d'autres ont voulu devenir hommes publics, et y ont mis le prix, et en ont été implacablement refoulés par l'événement. Il fut investi, institué malgré lui homme de gloire. Tant d'autres ont voulu la gloire, et y ont mis le prix, et en ont été implacablement refoulés par l'événement. Et lui il a eu tout cela. Il a eu tout malgré lui. Il a eu tout ce qu'il ne voulait pas. Mais il faut que celui qui est investi marche.
Tant d'hommes, des milliers et des milliers d'hommes, soldats, poètes, écrivains, artistes, hommes d'action, (victimes), héros, martyrs, tant d'hommes, des milliers et des milliers d'hommes ont voulu entrer dans l'action publique, devenir, se faire des hommes publics ; et ils y ont mis le prix. Tant d'hommes ont brigué la gloire, temporelle, des milliers et des milliers d'hommes, et d'être immortels, temporellement immortels dans la mémoire des hommes. Et ils y ont mis le prix. Ils y ont mis le génie, l'héroïsme, des efforts sans nombre, des efforts incroyables, des efforts effrayants ; des souffrances effrayantes; des vies entières, et quelles vies, de véritables martyres. Et rien, jamais rien. Et lui, sans rien faire, malgré lui en quelques semaines il est devenu l'homme dont l'humanité entière a le plus retenti, son nom est devenu le nom, il est devenu l'homme dont tout le monde a le plus répété, a le plus célébré le nom depuis la mort de notre maître Napoléon. Ce que cent
Charles Péguy
batailles avaient donné à l'autre, il l'a eu malgré lui. Et il n'en était pas plus fier. C'est bien pour cela que nous ne pouvons écrire et parler de lui que comme nous l'avons fait dans les deux premiers tiers de ce cahier.
Cette situation tragique me rappelle un mot de Bernard-Lazare. Il faut toujours en revenir, on en revient toujours à un mot de Bernard-Lazare. Ce mot-ci sera le mot décisif de l'affaire. Puisqu'il vient, puisqu'il porte de son plus grand prophète sur la victime même, 11 est donc culminant par son point d'origine et par son point d'arrivée. Bernard-Lazare, né à Nîmes le i/^juin i865 ; mort à Paris le premier septembre igo3. Il avait donc trente-huit ans. Parce qu'un homme porte lorgnon, parce qu'il porte un binocle transverse barrant un pli du nez devant les deux gros yeux, le moderne le croit moderne, le moderne ne sait pas voir, ne voit pas, ne sait pas reconnaître l'antiquité du regard prophète. C'était le temps où quand il rencontrait Maurice Montégut il disait. L'autre avait mal à l'estomac, comme tout le monde, comme tout pauvre mercenaire intellectuel. Et lui aussi il croyait avoir mal à l'estomac comme tout le monde. Il disait à Montégut : Hein, Montégut, en riant, car il était profondément gai, intérieurement gai : Eh bien, Montégut, hein ça va bien avant de déjeuner, quand on n'a rien dans l'estomac. On est léger. On travaille. Mais après. Il ne faudrait jamais manger. Dreyfus venait de revenir. Dreyfus était rentré et presque instantanément, aux premières démarches, aux premiers pourparlers, au premier contact tout le
monde avait eu brusquement l'impression qu'il y avait une paille, que ce n'était pas cela, qu'il était comme il était, et non point comme nous l'avions rêvé. Quelquesuns déjà se plaignaient. Quelques-uns, sourdement, bientôt publiquement l'accusaient. Sourdement, publiquement Bernard-Lazare le défendait. Aprement, obstinément. Tenacement. Avec cet admirable aveuglement volontaire de ceux qui aiment vraiment, avec cet acharnement obstiné invincible avec lequel l'amour défend un être qui a tort, évidemment tort, publiquement tort. — Je ne sais pas ce qu'ils veillent, disait-il, riant mais ne riant pas, riant dessus mais dedans ne riant pas, je ne sais pas ce qu'ils demandent. Je ne sais pas ce qu'ils lui veulent. Parce qu'il a été condamné injustement, on lui demande tout, il faudrait qu'il ait toutes les vertus. Il est innocent, c'est déjà beaucoup.
Non seulement nous fûmes des héros, mais l'affaire Dreyfus au fond ne peut s'expliquer que par ce besoin d'héroïsme qui saisit périodiquement ce peuple, cette race, par un besoin d'héroïsme qui alors nous saisit nous toute une génération. Il en est de ces grands mouvements, de ces grandes épreuves de tout un peuple comme de ces autres grandes épreuves les guerres. Ou plutôt il n'y a pour les peuples qu'une sorte de grandes épreuves temporelles, qui sont les guerres, et ces grandes
Charles Péguy
épreuves-ci sont elles-mêmes des guerres. Dans toutes ces grandes éi^reuves, dans toutes ces grandes histoires c'est beaucoup plutôt la force intérieure, la violence d'éruption qui fait la matière, historique, que ce n'est la matière qui fait et qui impose l'épreuve. Quand une grande guerre éclate, une grande révolution, cette sorte de guerre, c'est qu'un grand peuple, une grande race a besoin de sortir; qu'elle en a assez; notamment qu'elle en a assez de la paix. C'est toujours qu'une grande masse éprouve un violent besoin, un grand, un profond besoin, un besoin mystérieux d'un grand mouvement. Si le peuple, si la race, si la masse française eût eu envie d'une grande guerre il y a quarante ans, cette misérable, cette malheureuse guerre elle-même de 1870, si mal commencée, si mal engagée qu'elle fût, fût devenue une grande guerre, comme les autres, et en mars 1871 elle n'eût fait que commencer. Une grande histoire, je dis une grande histoire militaire comme ces guerres de la Révolution et de l'Empire ne s'explique aucunement que par ceci : un saisissement de besoin, un très profond besoin de gloire, de guerre, d'histoire qui à un moment donné saisit tout un peuple, toute une race, et lui fait faire une explosion, une éruption. Un mystérieux besoin d'une inscription. Historique. Un mystérieux besoin d'une sorte de fécondité historique. Un mystérieux besoin d'inscrire une grande histoire dans l'histoire éternelle. Toute autre explication est vaine, raisonnable, rationnelle, inféconde, irréelle. De même notre affaire Dreyfus ne peut s'expliquer que par mi besoin, le même, par un besoin d'héroïsme qui saisit toute une génération, la nôtre, par un besoin de guerre, de guerre militaire, et de gloire militaire, par
un besoin de sacrifice et jusque de martyre, peut-être, (sans doute), par un besoin de sainteté. Ce que nos adversaires n'ont pu voir que en face, de l'autre côté, de face, ce qu'ils n'ont pu recevoir que en creux, ce que nos chefs mêmes ont toujours ignoré, c'est à quel point nous marchâmes comme une armée, militaire. Gomment tant d'espérance, tant d'entreprise a été brisée sans obtenir, sans effectuer une inscription historique, c'est précisément ce que j'ai essayé non pas seulement d'expliquer, mais de représenter à nos amis et à nos abonnés dans im cahier de l'année dernière sensiblement à la même date. Que si nous avons été, une fois de plus, une armée de lions conduite par des ânes, c'est alors que nous sommes demeurés, très exactement, dans la plus pure tradition française.
Nous avons été grands. Nous avons été très grands. Aujourd'hui ceux dont je parle, nous sonunes des gens qui gagnons pauvrement, misérablement, miséreusement notre vie. Mais ce que je ne vois pas, ce soit que les Juifs pauvres, ici encore, se séparent de nous, qu'ils gagnent leur vie en un tour de main, qu'ils n'aient point de mal, qu'ils aient moins de mal que nous à gagner leur vie. Peut-être au contraire, car s'ils se soutiennent un peu entre eux, moins qu'on ne le croit, moins qu'on ne le dit, et quelquefois ils se combattent, et se trahissent, en revanche ils se heurtent à un antisémitisme aujourd'hui revenu, aujourd'hui croissant. Ce que je
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vois, c'est que juifs et chrétiens ensemble, juifs pauvres et chrétiens pauvres, nous gagnons notre vie comme nous pouvons, généralement mal, dans cette chienne de vie, dans cette chienne, dans cette gueuse de société moderne.
Mais dans cette misère même, et à cause de cette misère même, nous voulons avoir été grands, nous voulons avoir été très grands. Justement parce que nous n'aurons jamais une inscription historique. Si nous avions comme tant d'autres une inscription historique, si nous avions comme quelques-uns une grande inscription historique, si seulement nous avions une inscription historique assez mesurée à notre effort, à notre intention, à ce que nous fûmes en réalité, alors nous saurions la payer le prix, alors nous aurions mauvaise grâce à insister sur la considération qui nous est due. Nous sommes si attachés, nous mettons un tel prix à l'enregistrement historique dans la mémoire temporelle de l'humanité que la considération de l'histoire nous dispenserait de toute autre considération. Et nous y gagnerions encore. Nous croirions encore y gagner. Mais justement parce que nous sommes pauvres, pauvres de biens et pauvres d'histoire, justement parce que nous avons sur nous le mépris et la méconnaissance des riches, et de cette grande riche d'histoire, il faut qu'il soit bien entendu pour nous et entre nous que nous savons que nous fûmes très grands. Nous pou-
vons ne pas le dire aux autres, nous savons que les autres, s'ils veulent, n'ont pas à s'occuper de nous, nous pouvons ne pas le dire à l'histoire, nous savons que l'histoire, si elle veut, n'a pas à s'occuper de nous. Mais si nous ne le disons pas entre nous, et dans le secret de nos propos, c'est parce qu'il est bien entendu que nous le savons. Et surtout nous n'avons pas à dire le contraire et aux autres et à l'histoire.
Nous voulons bien avoir été bernés, mais nous voulons avoir été grands.
Voilà, cher Halévy, à quel point nous en sommes; voilà, mon cher Halévy, ce que je nomme un examen de conscience. Voilà ce que je nomme exprimer des regrets, faire des (mes) excuses. Voilà ce que je nomme une amende honorable, faire amende honorable. M'infliger un désaveu. C'est ce que je nomme être timoré. C'est ma manière d'être timoré. C'est comme ça que je porte la chemise longue, et la corde au cou, la corde de chanvre. C'est comme ça que je tiens mon cierge. On parle toujours comme si dans une société d'ordre nous étions venus introduire un désordre. Arbitrairement. Gratuitement. Mais il faut tout de même voir qu'il y a des ordres apparents qui recouvrent, qui sont les pires désordres. Nous retrouvons ici ce que nous avons dit de l'égoïsme des riches dans le monde moderne, de la classe riche, de l'égoïsme bourgeois.
Charles Péguj'
Cet égoïsme porte sur leur entendement même. Sur leur vue. Même sur leur vue politique du monde politique. Il y avait un ordre sous Méline. C'était un ordre pourri, un ordre mou, un ordre apparent, un ordre purement bourgeois. Notre collaborateur Halévy l'a très bien marqué, c'était un ordre comme sous Louis-Philippe, comme sous Guizot, comme dans les huit, dix, douze dernières années de Louis-Philippe. Un ordre de surface, (comme aujourd'hui d'ailleurs), un ordre gangrené, mortifère, mort, une chair morte (comme aujourd'hui). De toute façon une crise venait, comme elle vient aujourd'hui.
Un ordre mortel pour la fécondité, pour les intérêts profonds, pour les intérêts durables de la race et du peuple, de la patrie.
En réalité la véritable situation des gens que nous avions devant nous était pendant longtemps non pas de dire et de croire Dreyfus coupable, mais de croire et de dire qu'innocent ou coupable on ne troublait pas, on ne bouleversait pas, on ne compromettait pas, on ne risquait pas pour un homme, pour un seul homme, la vie et le salut d'un peuple, l'énorme salut de tout un peuple. On sous-entendait : le salut temporel. Et précisément notre mystique chrétienne culminait si parfaitement, si exactement avec notre mystique française,
avec notre mystique patriotique dans notre mystique dreyfusiste que ce qu'il faut bien voir, et ce que je dirai, ce que je mettrai dans mes confessions, c^est que nous ne nous placions pas moins qu'au point de vue du salut éternel de la France. Que disions-nous en effet? Tout était contre nous, la sagesse et la loi, j'entends la sagesse humaine, la loi humaine. Ce que nous faisions était de l'ordre de la folie ou de l'ordre de la sainteté, qui ont tant de ressemblances, tant de secrets accords, pour la sagesse humaine, pour un regard humain. Nous allions, nous étions contre la sagesse, contre la loi. Contre la sagesse humaine, contre la loi humaine. Voici ce que je veux dire. Qu'est-ce que nous disions en effet. Les autres disaient : Un peuple, tout un peuple est un énorme assemblage des intérêts, des droits les plus légitimes. Les plus sacrés. Des milliers, des millions de vies en dépendent, dans le présent, dans le passé, (dans le futur), des milliers, des millions, des centaines de millions de vies le constituent, dans le présent, dans le passé, (dans le futur), (des millions de mémoires), et par le jeu de l'histoire, par le dépôt de l'histoire la garde d'intérêts incalculables. De droits légitimes, sacrés, incalculables. Tout un peuple d'hommes, tout un peuple de familles ; tout un peuple de droits, tout un peuple d'intérêts, légitimes ; tout un peuple de vies ; toute une race ; tout un peuple de mémoires ; toute l'histoire, toute la montée, toute la poussée, tout le passé, tout le futur, toute la promesse d'un peuple et d'une race ; tout ce qui est inestimable, incalculable, d'un prix infini, parce que ça ne se fait qu'une fois, parce que ça ne s'obtient qu'une fois, parce que ça ne se recommencera jamais; parce que c'est une réussite,
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unique; un peuple, et notamment, nommément ce peuple-ci, qui est d'un prix unique; ce vieux peuple; un peuple n'a pas le droit, et le premier devoir, le devoir étroit d'un peuple est de ne pas exposer tout cela, de ne pas s'exposer pour un homme, quel qu'il soit, quelque légitimes que soient ses intérêts ou ses droits. Quelque sacrés même. Un peuple n'a jamais le droit. On ne perd point une cité, une cité ne se perd point pour un (seul) citoyen. C'était le langage même et du véritable civisme et de la sagesse, c'était la sagesse même, la sagesse antique. C'était le langage de la raison. A ce point de vue il était évident que Dreyfus devait se dévouer pour la France; non pas seulement pour le repos de la France mais pour le salut même de la France, qu'il exposait. Et s'il ne voulait pas se dévouer lui-même, dans le besoin on devait le dévouer. Et nous que disions-nous. Nous disions une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l'humanité, une seule injure à la justice et au droit, surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le pacte social, tout le contrat social, une seule forfaiture, un seul déshonneur suffit à perdi'e, d'honneur, à déshonorer tout un peuple. C'est un point de gangrène, qui corrompt tout le corps. Ce que nous défendons, ce n'est pas seulement notre honneur. Ce n'est pas seulement l'honneur de tout notre peuple, dans le présent, c'est l'honneur historique de notre peuple, tout l'honneur historique de toute notre race, l'honneur de nos aïeux, l'honneur de nos enfants. Et plus nous avons de passé,