‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 114 sur 532 · AUX PROTESTANTS · texte numérisé non relu

AUX PROTESTANTS

.… Ah! que vous êtes loin de nos premiers docteurs, Qui, sans craindre la mort ni les persécuteurs, De leur bon gré s’offraient aux plus cruels supplices, Sans envoyer pour eux je ne sais quels novices ! ! Que vit tant? à Genève un Calvin déjà vieux, Qu'il ne se fait en France un martyr glorieux, Souffrant pour sa parole ? O âmes peu hardies ! Vous ressemblez à ceux qui font les tragédies, Lesquels, sans les jouer, demeurent tout craintifs, Et en donnent la charge aux nouveaux apprentifs #, Pour n'être point moqués® ni sifflés, si l'issue De la fable n’est pas du peuple bien reçue.

Les Apôtres jadis prêchaient tous d’un accord ; Entre vous aujourd’hui ne règne que discord'; Les uns sont Zwineliens$, les autres Luthéristes”?, Les autres Puritains !°, Quintins!!, Anabaptistes ?2, Les autres de Calvin vont adorant les pas, L'un est prédestiné !? et l’autre ne l’est pas, Et l’autre enrage après l’erreur Muncérienne‘*, Et bientôt s'ouvrira l’école Bézienne ‘ ; Si bien que ce Luther, lequel était premier, Chassé par les nouveaux, est presque le dernier, Et sa secte, qui fut de tant d'hommes garnie ‘5, Est la moindre de neuf qui sont en Germanie.

[4. Movices : on appelle ainsi ceux qui sont entrés depuis peu dans un cou- vent pour y passer un temps d’épreuve. — 2, Que vit tant, pourquoi vit si longtemps ? — 3. Qu'il ne se fait, au lieu de se faire. — 4. Apprentifs, apprentis. — 5. Moqués, raillés (le verbe moquer ne s'emploie plus que sous la forme réfléchie). — 6. Fable, pièce (fabula). — T. Discord, discorde (la forme discord a vieilli). — 8. Zwingliens : partisans des doctrines de Zwingle, célèbre réformateur suisse (1484- 1531). — 9. Luthéristes : disciples de Luther, le chef de la Réformeen Allemagne (1483-1546). — 140. Puritains : presbytériens d'Angleterre et d'Écosse, qui pré- ‘endaient suivre l'Écriture Sainte dans toute sa pureté. — 44. Quintins : secte hérétique. — 42. Anabaplistes : secte protestante qui imposait un second baptème à ses adeptes, — 43. Prédestiné, qui croit à la prédestination. — 44. Munzer était le fon dateur de la secte des anabaptistes. — 15, Bézienne: de Théodare de Bèze (voir p. 198). — 46. De tant d'hommes garnie, pourvuede tant de disciples.]

Vous devriez pour le moins, avant que nous troubler, Etre ensemble d'accord sans vous désassembler! ; Car Christ n’est pas un Dieu de noise ? ni discorde : Christ n’est que charité, qu’amour et que concorde, Et montrez*? clairement par la division Que Dieu n’est point auteur de votre opinion“.

(Ronsard, Discours des misères du temps.)

2° Le parti protestant : Agrippa d’Aubigné.

L'œuvre principale d’Agrippa d’Aubigné 5, Les Tragiques, est un poème qui doit sa naissance à la Saint-Barthélemy. Il ne fut pourtant commencé

[4. Désassembler, désunir. — 2. Noise, dispute — 3. Vous montrez. — 4. En insistant sur les divisions des protestants entre eux, Ronsard annonce Bossuet et son Hisloire des variations des Églises protestantes.]

5. Biographie. — Théodore Agrippa d’Aubigné (né à Saint-Maury, près de Pons, en Saintonge, en 1550, mort à Genève en 1630), consacra sa vie entière et toute la fougue de son tempérament à défendre de son épée et de sa plume sa religion persécutée. [1 échappa au massacre de la Saint- Barthélemy grâce à un ra qui lui avait fait quitter Paris trois jours auparavant; mais il reçut douze blessures dans les combats, fut quatre fois condamné à RC : et passa en exil ses dix dernières années. Il avait fréquenté la cour sous Charles IX et Henri III et . avait été le compagnon du roi de Navarre. Sa vieillesse fut attristée par l’abjuration d'Henri IV et par celle de son pure fils, Constant, qui fut le père de Mre de Maintenon.

Œuvres. — Les autres œuvres poétiques d'A. d'Aubigné sont : Le Printemps du sieur d'Aubigné, recueil d'odes, sonnets et-chansons composés dans sa jeunesse ; Poésies diverses, poésies religieuses en vers mesurés, Tombeaux, Vers funèbres sur la mort d'Étienne Jodelle; un poème en quinze chants, à l'imitation de celui de du Bartas (voir p. 176), La Créalion (demeuré inédit, comme la plupart de ces ouvrages, jusqu ‘en 1874). |

Et voici ses œuvres en prose: Les Aventures du baron de Faenesté (1617), satire de la cour de Marie de Médicis et du caractère gascon; Histoire universelle, de 1550 à 1610, brulée place de Grève en 1620, parue à Genève en 1626; La confession catholique du sieur de Sancy (publiée en 1660), pamphlet très mordant contre le catholicisme ; Sa vie, à ses enfants, publiée sous le titre de Mémoires de la vie de Théodore Agrippa d'Aubigné (1531): sa Correspondance.

Editions. — Les Tragiques, éd. Ludovic Lalanne (1857, Bibliothèque elzévirienne) ; éd. Charles Read (1852, Librairie des Bibliophiles). — Les Tragiques (livre I : Misères), éd. critique par Bourgin, Foulet, Garnier, Maître et Vacher (Colin, 1890). — Histoire universelle, publiée par de Ruble (Société de l'Histoire de France, 1886-1897, 9 vol.). — Sa vie, à ses enfants, éd. L. Lalanne (1854 ;

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que cinq ans après ce déplorable événement, en 1577: A. d'Aubigné se trouvait alors à Castel-Jaloux (dans le département. actuel du Lot-et- Garonne) ; malade de ses blessures, se croyant près de mourir, il voulut exprimer pour la postérité l’indignation dont son cœur débordait encore au souvenir des horreurs dont il avait été le témoin. La mort épargna le poète, qui ne cessa de travailler à son œuvre pendant plus de: trente

ans ; Les Tragiques, dont quelques fragments avaient circulé en manus-

crit dans le camp protestant, furent publiés en entier en 1616, alors que É apaisement s'était déjà fait dans les esprits.

Ce poème est divisé en sept livres : Misères (tableau des misères du peuple au temps des guerres de religion), Princes (peinture de la cour des Valois et de toutes les turpitudes des grands), Chambre Dorée (satire du Parlement et des juges coupables de forfaiture), Feux et Fers (récits des massacres des protestants), Vengeance et Jugement (évocation de la colère céleste qui punit enfin les criminels). Ouvre inégale, heurtée et chaotique, manquant parfois de mesure et de goût, mais œuvre originale et forte {, qui rappelle La Divine Comédie de Dante par la suite de ses tableaux grandioses et dramatiques, et qu’anime d’un bout à l’autre un double sentiment de haine contre les persécuteurs et d'amour pour la France.

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