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LE JUGEMENT DERNIER

Un grand ange s’écrie à toutes nations :

« Venez répondre ici de toutes actions ‘ | L’Eternel veut juger. » Toutes âmes venues Font leurs sièges en rond en la voûte des nues, Et là les Chérubins? ont, au milieu, planté Un trône rayonnant de sainte majesté.

Voici le grand héraut d’une étrange nouvelle, Le messager de mort, mais de mort éternelle.

Qui se cache? Qui fuit devant les yeux de Dieu ? Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ÿ ? Quand vous auriez les vents collés sous vos aisselles, Ou quand l'aube du jour vous prêterait ses ailes, Les monts“ vous ouvriraient le plus profond rocher, Quand la nuit tâcherait en sa nuit vous cacher, Vous enceindre la mer, vous enlever la nue, Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt ni la vue...

Tout s'élève contre eux : les beautés de Nature, Que leur rage troubla de venin et d’ordure, Se confrontent en mire f$ et se lèvent contre eux. « Pourquoi, dira le Feu, avez-vous de mes feux, Qui n'étaient ordonnés? qu'à l’usage de vie, Fait des bourreaux, valets de votre tyrannie ? » L’Air encore une fois contre eux se troublera, Justice au Juge saint, trouble, demandera, Disant : « Pourquoi, tyrans et furieuses bestes, M'empoisonnâtes-vous de charognes, de pestes®, Des corps de vos meurtris °°? — Pourquoi, diront les Eaux, Changeâtes-vous en sang l’argent de nos ruisseaux ? »

[4. De toutes vos actions. — 2, Chérubins : anges du ciel. — 3. Lieu, un en. droit où vous réfugier. — 4. Quand les monts. —5. Quandla mer tâcherait de vous enceindre. — 6. Se confrontent en mire, se placent en face d’eux (dans la ligne de mire). — 7. Ordonnés, destinés dans l’ordre de la nature. — 8. Pestes :, ls ne devait pas se prononcer, puisque ce mot rime avec bestes qui se Dronones bêles. —- 9. Devos meurtris, de ceux que vous avez tués.]

Les Monts, qui ont ridé le front à vos supplices + « Pourquoi nous avez-vous rendus vos précipices ? ? » « Pourquoi nous avez-vous, diront les Arbres, faits, D’arbres délicieux, exécrables gibets? ».…..

O enfants de ce siècle, 6 abusés moqueurs*, Imployables * esprits, incorrigibles cœurs, Vos esprits trouveront en la fosse profonde Vrai ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde. Ils languiront en vain de regret sans mercif. Votre âme à sa mesure ? enflera de souci.

Qui vous consolera? L’ami #, qui se désole, Vous grincera des dents au lieu de la parole? Les Saints !° vous aimaient-ils ? Un abîme est entre eux!!. Leur chair ‘? ne s’émeut plus, vous êtes odieux 5. Mais n’espérez-vous point fin à votre souffrance ? Point n’éclaire aux enfers l’aube de l'espérance !#. Dieu aurait-il sans fin éloigné sa merci !* ? Qui a péché sans fin souffre sans fin aussi.

La clémence de Dieu fait au ciel son office tf, Il déploie aux enfers son ire !7 et sa justice. Transis !#, désespérés, 1l n’y a plus de mort !° Qui soit pour votre mer ?? des orages le port. Que si vos yeux de feu?! jettent l’ardente vue À l'espoir du poignard, le poignard plus ne tue. Que la mort, direz-vous, était un doux plaisir ! La mort morte?? ne peut vous tuer, vous saisir ?*.

[4. Qui ont ridé le front (comme on dirait : ont froncé le sourcil) en voyant les supplices que vous infligiez. — 2. Pourquoi avez-vous fait de nous des précipices (du haut desquels vous jetiez vos victimes)? — 3. Abusés moqueurs, incrédules qui êtes victimes de votre erreur et qui nous raillez. — 4. Imployables, inflexibles. — 5. En la fosse profonde : dans l'enfer. — 6. Sans merci, sans pardon. — 7. À sa mesure, selon ce qu’elle aura mérité. — 8. L'ami : votre ami. — 9. Au lieu de la parole, en guise de paroles de consolation. — 40. Les Saints, les justes, les élus, — 44. Entre eux : entre eux et vous. — 42. Ils n'ont plus de chair qui puisse s’'émouvoir. — 13. Vous leur êtes odieux. — 44, Ce vers rappelle celui de Dante (La Divine Comédie. Enfer, IL, 9) : « Laïssez toute espérance, vous qui entrez. » — 45, Sa merci, sa grâce. — 146. Fait son office, s'exerce. — 17. Ire, courroux. — 48. Transis (de peur). — 49. Une seconde mort. — 20. Pour la mer où vous naviguez. — 24. De feu, en feu. — 22. Morte, qui n'existe plus pour vous, — 23, Vous saisir, avoir prise sur vous.]

Voulez-vous du poison? En vain cet artifice.

Vous vous précipitez? En vain le précipice.

Courez ! au feu brûler? Le feu vous gèlera.

Noyez?-vous ? L'eau est feu, l’eau vous embrasera®. La peste n'aura plus de vous miséricorde.

Etranglezt-vous ? En vain vous tordéz une corde. Criez après l'enfer ? De l'enfer il ne sort

Que l’éternelle soif de l’impossible mort...

(A. d’Aubigné, Les Tragiques, Jagement.)

3° Le parti de la tolérance : Michel de lHospital.

Dans le conflit entre catholiques et protestants l'intolérance avait également régné en l’un et l’autre camp : témoin le supplice d'Étienne DoletS à Paris en 1546.et celui de Michel Servet ? à Genève en 1553. Maïs au milieu du déchaînement des passions religieuses quelqtes esprits supérieurs préchèrent la tolérance. |

Du côté des protestants, ce fut surtout Sébastien Castellions (1515- 1963), — ministre réformé et professeur de grec à l’Université de Bâle, où

[4. Courez-vous pour vous brûler au feu? — 2. Essayez-vous de vous noyer ?

— 3. Sans d’ailleurs vous anéantir. — 4, Vous étranglez-vous ? (Ellipse de vous sujet). — 5. Dans l'espoir d’ÿ trouver la délivrance.]

6. Étienne Dolet, né à Orléans en 1509, fut un grand imprimeur du xvie siècle et l’un des premiers humanistes de la Renaissance française. Il avait traduit deux dialogues de Platon (Azxiochus et Hipparchus) et composé plusieurs ouvrages d’érudition, entre autres ses Commentarii linguaelatinae. Accusé d’ athéisnie, il fut

deux fois emprisonné (1542 et 1544); enfin condamné par la Sorbonne et le :

Parlement de Paris, il fut pendu et brülé le 3 août 1546 sur la place Maubert,

où s'élève aüjourd'hüi sa statue. On lui reprochäit surtout d'avoir demandé qû St:

fût « loisiblé de lire l'Écriture én langue vulgaire ÿ,

À consulter. — R. Copley Christie : Étienne Dolel (trad, de l'anglais par ee

C Stryenski, Fischbacher, 1886). — O. Galtier : Étienne Dolet (1908)..

7. Michel Servet, né à Villanueva (Aragon) vers 156ÿ, fut un médecin et uñ érudit. Il fit plusietirs ouvrages de théologie et de géographie (en particulier unë édition de Ptolémée). C'est pour avoir nié le mystère de la Trinité qu'il fut brûlé par Calvin. Et sa mort, qu'avait réclaméé avec énergie Guillaümé Farel,

fut justifiée par Théodore de Bèze dans son traité De haerehcis a civili magistralà

puniendis (1554).

À consulter. — Aug. Dide : Michel Servet et Calvin (Flammarion, 1907).

8. À consulter. — Ferdinand Buisson : Sébastien Castellion, sa vie et son.

œuvre (Hachette, 1891). — Étienne Giran : Sébastien Castellion et la réforme cal.

viniste (Hachette, 1914).

7 k AIN PA VAE

ileut des démèêlés avec Calvin, — qui fit entendre de sages paroles de modération et d’apaisement dans la préface de sa traduction latine de la Bible qu’il dédia en 1551 à Édouard VI d'Angleterre, dans son Traité des Hérétiques ! (1554) et dans son éloquent appel Conseil à la France désolée (1562).

Du côté des catholiques, le grand apôtre de la tolérance et le grand ouvrier de la pacification fut le chancelier Michel de l'Hospital ?, qui à maintes reprises exposa ses idées conciliantes dans ses Mercuriales, Harangues et Remontrances, prononcées devant les États généraux, dans les assemblées de Prélats (à Poissy) et devant le Parlement auquel il demandait l’enregistrement des édits, et qui les développa dans son Traité de la réformation de la justice (inachevé), dans son Testament politique et dans son Mémoire au roi sur le but de la guerre et de la paix (1568).

Les idées de $. Castellion et de M. de l’Hospital trouvèrent d’éminents partisans en François de la Noue (voir p.231), Guillaume du Vair (voir p. 225) et Montaigne (voir p. 211). Et c’est elles qui triomphèrent, avec l'appui du parti des Politiques (voir p. 239), lorsqu’en 1598 l’Édit de Nantes proclama le principe de la liberté de conscience.

4, Dont voici le titre complet : Traité des Hérétiques, à savoir sion les doit persécuter el comment on se doit conduire avec eux selon l'avis, opinion et sentence de plusieurs auteurs tant anciens que modernes.

Une édition en a été récemment publiée par A. Olivet et E. Choisy (Genève Jullien, 1913).

2. Biographie. — Michel de l’Hospital était né près d'Aigueperse (Auvergne)

. en 1505. Son père, Jean de l'Hospital, enveloppé dans la. proscription du con-

nétable de Bourbon dont il était le médecin, s'était enfui en Italie. Michel le

- rejoignit et y termina ses études. Rentré en France en 1534, il devint en 1537

conseiller au Parlement de Paris, en 1554 surintendant des finances et en 1560 chancelier. Voyant que ses efforts pour amener la paix intérieure demeuraient vains, il se retira en 1568 dans sa terre de Vignay, près d'Étampes. Ne pouvant plus diriger les affaires, il donna dans ses écrits des conseils de sagesse, qui ne furent pas tout de suite écoutés. La Saint-Barthélemy (1572) abattit son courage: Excidat illa dies ! s’écria-t-il. Avant de mourir (le 15 mars 1593) il adressa ses adieux à Charles IX.

Voir pages suivantes le portrait de Michel de l'Hospital par Brantôme.

Edition. — Les Œuvres complètes de Michel de l'Hospital, qui outre les écrits cités plus haut comprennent des poésies latines (publiées en 1585 et plusieurs fois traduites en français), ont été éditées par Dufey de l'Yonne (1824, 5 vol.).

A consulter. — Taillandier : Mouvelles recherches historiques sur La vie et les œuvres du Chancelier de l'Hospital (1861). — Dupré Lasale : Michel de l'Hospital avant son élévation au poste de Chancelier de France (2 parties, 1899 et 1900). — H. Amphoux : Michel de l'Hospital et la liberté de conscience au XVIe siècle (1900). — Atkinson : Michel de l'Hospital (Londres, 1900).

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