‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 130 sur 532 · LA JOURNÉE DE GARGANTUA ENFANT · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DE GARGANTUA ENFANT

.… S'éveillait donc Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendant qu’on le frottait, lui était lue quelque pagine* de la divine Ecriture, hautement et clairement, avec prononciation compétente à la matière... Ce fait, était habillé, peigné, testonnéf, accoutré et parfumé, durant lequel temps on lui répétait les leçons du jour d'avant... Puis, par trois bonnes heures, lui était faite lecture. ,

Ce fait, issaient? hors, toujours conférant des propos de la lecture, et se déportaient® en Bracque”*, ou es!° prés, et jouaient à la balle, à la paume, galantement s’exerçant les corps, comme ils avaient les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n’était qu'en liberté : car ils laissaient la partie quand leur plaisait ; et cessaient ordinairement lorsque suaient parmi le corps !!, ou étaient autrement las. Adonc!? étaient très bien essués !? et frottés, changeaient de chemise, et, doucement se pourmenant ‘#, allaient voir si le diner était prêt.

Ce pendant monsieur l'appétit venait, et, par bonne opportu-

[4. Rassoté, sot. — 2. Béterie, bêtise. — 3. Sapience, sagesse. — 4. Moufles,

___niaiseries.]

[5: Pagine, page (pagina). — 6. Testonné, frisé, — 7, Issaient, ils sortaient (Gar- gantua et son précepteur Ponocrates). — 8, Se déportaient, se transportaient, — 9. Bracque, carrefour de Bracque (place de l'Estrapade), — 40, Es, dans les, — 44. Lorsque suaient parmi le corps, quand ils avaient tout le corps en sueur. — 42. Adonc, alors. — 13. Essués, essuyés. — 14, Se pourmenant, se promenant.]

192 LE XVIe SIÈCLE

nité, s’asséaient! à table. Au commencement du repas, était lue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eût prins? son vin. Lors, si bon semblait, on continuait la lecture ou commençaient à deviser joyeusement ensemble, parlant, pour les premiers mois, de la vertu, propriété, eflicace* et nature de tout ce qui leur était servi à table : du pain, du vin, de l’eau, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines, et de l’apprêt d’icelles “.…

Ce fait, on apportait des chartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes issaient de arithmétique. En ce moyen, entra en affection d'icelle science numérale, et, tous les jours après diner et souper, y passait temps aussi plaisantement qu'il soulaitÿ en dés ou es chartes. |

Ce fait, issaient hors leur hôtel7, avec eux un jeune gentilhomme de Touraine nommé l’écuyer Gymnaste, lequel lui montrait l’art de chevalerie. Changeant donc de vétements, montait sus® un coursier, sus un roussin®... le faisait voltiger en l'air, franchir le fossé, court tourner en un cercle, tant à dextre!® comme à senestre‘!... Courait le cerf, le chevreuil, l'ours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrix, le faisan, l'otardet?. Jouait à la grosse balle, et la faisait bondir en l’air, autant du pied que du poing... Nageait en parfondet* eau, à l'endroit, à l'envers, de côté, de tout le corps, des seuls pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre, transpassait * toute la rivière de Seine sans iceluy‘° mouiller.

Le temps ainsi employé, lui frotté, nettoyé et rafraîchi d’habillements, tout doucement s’en retournaiïent, et, passant par quelques prés ou autres lieux herbus, visitaient les arbres et plantes, les conférant! avec les livres des anciens qui en ont écrit... et en emportaient leurs pleines mains au logis.

Eux arrivés au logis, ce pendant qu’on apprêtait le souper,

[4 S’asséaient, ils s asseyaïient. — 2. Prins, pris. — 3. Efficace, efficacité. — 4. D'icelles, de celles-ci. — 5. Chartes, cartes à jouer. — 6. Soulait, ‘avait coutume (du verbe souloir, en latin solere). — T. Hôtel, maison. — 8. Sus, sur. — 9. Roussin, cheval de service. — 40. Dextre, droite. — 414. Senestre, gauche, — 12. Otarde, outarde. — 13. Parfonde, profonde. — 144, Transpassait, traversait, — 15. Jceluy, ‘celui-ci. — 16. Conférant, comparant]

répétaient quelques passages de ce qu'avait été lu, et s’asséaient à table... Durant iceluy repas était continuée la leçon du diner, tant que bon semblait; le reste était consommé! en bons propos, tous lettrés et utiles. Après grâces? rendues, s’adonnaient à chanter musicalement, à jouer d'instruments harmonieux, ou de ces petits passetemps qu'on fait es° chartes, es dés et goubeletst.…

En pleine nuit, devantÿ que soi retirer, allaient au lieu de leur logis le plus découvert voir la face du ciel; et là notaient les comètes, si aucunes® étaient, les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres.

Puis, avec son précepteur, récapitulait brièvement, à la mode des Pythagoriques”, tout ce qu'il avait lu, vu, su, fait et entendu, au decours® de toute la journée.

S1° priaient Dieu le’créateur en l’adorant, et ratifiant !° leur foi envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense : et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandaient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Ce fait, entraient en leur repos.

(Livre I : Gargantua, chap. xxnr.) Quant à la lettre de Gargantua à Pantagruel, empreinte d’un profond amour paternel et d’un grave accent religieux, elle contient un vaste programme, dont le caractère encyclopédique nous déconcerte, mais dont nous ne pouvons que louer le souci constant de moralité et la sage préoccupation pratique.

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