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LES CHATS-FOURRÉS

[Ce passage est une satire des gens de robe, juges et conseillers du Parlement, que l’auteur -appelle Chats-Fourrés à cause de leurs robes fourrées d'hermine.]

Quelques jours après', passimes le Guichet’, auquel lieu Pantagruel ne voulut descendre, et fit très bien : car nous y

fûmes faits prisonniers et arrêtés de fait par le commandement

de Grippeminaud*, archiduc des Chats-Fourrés, parce que quelqu'un de notre bande avait battu le Chicanous*, passant Procuration ÿ. ù

Les Chats-Fourrés sont bêtes moulté horribles et épouvantables : ils mangent les petits enfants et paissent? sus des pierres de marbre°. Avisez, buveurs, s'ils ne devraient bien être camus !°. [ls ont le poil de la peau non hors sortant mais au dedans caché!!, et portent pour leur symbole et devise tous et chacun d'eux une gibecière ouverte!?, mais non tous en une

manière !# : car aucuns !* la portent attachée au col en écharpe,

[4. Au cours du voyage entrepris par Pantagruel et Panurge. — 2, Le guichet (petite porte pratiquée dans une grande) de la prison du Châtelet est devenu ici un nom de lieu. — 3. Grippeminaud : ce nom burlesque, — qui ". formé du verbe gripper (prendre) et de minaut (autre forme de minet, chat), dont La Fontaine s’est souvenu (Grippeminaud, le bon apôtre, Le Chat, la PA et le petit Lapin, vit, 16), — désigne dans Rabelaisle président de la chambre criminelle, — 4. Rabelais appelle chicanous les sergents et les huissiers. —5,. Passant Procuration : en passant par le pays de Procuration (Rabelais joue ici sur l’expression juridique, passer procuration), —6. Moult, très (multum). — T7. Paissent, mangent. —8, Sus, sur. — 9, Allusion à la fameuse table de marbre du Palais, es de laquelle s’asseyaient les juges pour délibérer. — 40. A force d’avoir le nez sur la table de marbre. — 41. Allusion à la fourrure dont la robe des juges était doublée. — 42, Allusion à la vénalité de certains magistrats, — 43, En une manière, de la même manière, — 44, Aucuns : voir p. 175, note 3.]

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autres sur la bedaine, autres sur le côté, et le tout par raïson et

mystère. Ont aussi les griffes tant fortes, longues et acérées que rien ne leur échappe depuis! qu’une fois l'ont mis entre leurs serres. Et se couvrent -les têtes, aucuns dé bonnets à quatre gouttières ?, autres de bonnets à revers, autres de mortiers?, autres de caparaçons# mortifiés *..

Le pis fut quand passämes le Guichet Car nous fûmes présentés, pour avoir notre bulletin et décharge, devant un monstre, le plus hideux quef jamais fut décrit. On le nommait Grippeminaud. Je ne vous le saurais mieux comparer qu'à Chimère !, ou à Sphinx, ou à Cerberus®, ou bien au simulacre!° d'Osiris t!, ainsi que le figuraient les Égyptiens, par trois têtes ensemble jointes : savoir est d’un lion rugiant !?, d’un chien flattant?, et d’un loup bâillant, entortillées d’un dragon soit mordant la queue, et de rayons scintillant à l’entour. Les mains avait pleines de sang, les griffes comme de harpie, le museau à bec de corbin'5, les dents d’un sanglier quadranniertf, les yeux

flamboyants comme une gueule d’enfer, tout couvert de.

mortiers entrelacés de pilons!? : seulement apparaïssaient les grifles.

Le siège d’icelui!# et de tous ses collatéraux Chats-paraniers #? était d’un long râtelier tout neuf, au-dessus duquel, par forme de revers, installées étaient mangeoires fort belles et amples, selon l'avertissement du gueux. À l’endroit du siège principal était l’image d’une vieille femme, tenant en main dextre?° un fourreau de faucille?!, en senestre?? une balance, et portant besicles au nez. Les coupes de la balance étaient de deux gibe-

[4. Depuis que, du moment que. — 2. Bonnets à quatre gouttières, bonnets carrés. — 3. Mortiers, bonnets en forme de mortier (vase où les pharmaciens pilent les drogues); c'était la coiffure du grand chancelier et des premiers

présidents du Parlement. — 4, Caparaçons, sortes de couvertures. — 5. Mortifiés,

en forme de mortiers (jeu de mots). — 6. Que, qui. — 7. Chimère : monstre fameux de la mythologie grecque, qui fut tué par Bellérophon. — 8. Sphynz : monstre dont OEdipe délivra la ville de Thèbes. — 9, Cerberus : Cerbère, chien à trois têtes qui gardait les Enfers. — 40. Simulacre, statue. — 44. Osiris : dieu égyptien. — 42. Rugiant, rugissant, — 13. Flaltant, caressant. — 44, Soi

mordant, se mordant. — 45. Corbin, corbeau. — 46. Quadrannier, de quatre

ans. — 47. Pilons, bonnets (pileus). — 48. Icelui, celui-ci. — 49. Chats-qaraniers, chats de garenne, chats sauvages, — 20. Dexire, droite. — 21. Et non l'épée droite que tient la justice. — 22. Senestre, gauche.]

- cières veloutées, l’une pleine de billon ! et pendante, l’autre vide et longue élevée au-dessus du trébuchet?. Et suis d'opinion que c'était le portrait de Justice grippeminaudière, bien abhorrente* de l'institution des antiques Thébains, qui érigeaient les statues de leurs dicastes ‘ et juges, après leur mort, en or, en argent, en marbre, selon leur mérite, toutes sans mains...

(Livre V, chap. x1 : IV* livre de Pantagruel.)

3° Le philosophe.

Les satires ne sont que la partie négative de la pensée de Rabelais ; la partie positive en est sa philosophie, qui se cache sous les joyeux éclats de rire-et les propos railleurs.

Cette philosophie rabelaisienne conserve du dec la croyance en un Dieu créateur et en une vie réparatrice des injustices terrestres ; mais, profondément imbue du naturalisme antique, que ressuscita au xvie siècle l'étude des œuvres grecques et latines, elle marque une réaction contre la conception chrétienne du moyen âge, qui avait fait peser sur les corps et les esprits une contrainte rigoureuse. C’est, pour tout dire, la philosophie de la Renaissance, que Montaigne représente également.

Le moyen âge avait eu le mépris du corps. De là toutes les folies de l’ascétisme : la chair torturée par le cilice, les flagellations insensées dont témoigne cette inscription de la Danse Macabre : « Battons nos charognes bien fort », les jeûnes épuisants qui se lisent sur les visages émaciés des peintures mystiques. Et si le corps était ainsi dompté par l'esprit, l'esprit lui-même était tenu en méfiance et soumis à une discipline sévère ; car « beaucoup, disait l’Imitation, ont erré pour avoir voulu trop approfondir les choses » ; aussi les vaines subtilités de la scolastiqueÿ masquaient-elles l’observation directe de la nature.

Mais, au lieu de cet ascétisme sombre, la Renaissance propose comme idéal à l’homme le plein et libre développement de toutes ses facultés. Le corps est réhabilité ; l’amour des formes renaît; la curiosité s’éveille sur toutes les questions jusque-là soustraites aux interrogations humaines. On se reprend enfin à aimer la vie.

C’est ce panégyrique de la Nature, c’est cet hymne à la vie qu’entonne,

[4. Billon, monnaie formée d’un alliage d’or et d'argent. — 2. Trébuchet, petite balance pour peser les monnaies. — 3. Abhorrente, différente. — 4. Dicastes, juges (dtxaorai).]

9. Voir Hauréau : Histoire de la philosophie scolastique (1872-1880, 3 vol.).

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peut-on dire, la philosophie de Rabelais. La Nature est bonne en son principe, affirme Pantagruel (livre IV, chap. xxxu) : « Physis (c’est Nature) en sa première portée enfanta Beauté et Harmonie... Antiphysie, laquelle de tout temps est partie adverse de Nature, enfanta Amodunt! et Discordance.. » Il faut donc, selon le précepte antique, la suivre fidèlement. Aussi les heureux habitants de l’abbaye de Thélème ne connaitront-ils d’autre règle que celle-ci : « Fais ce que voudras ». La morale n’a d’ailleurs rien à craindre du libre déploiement des instincts, « pour ce que gens libères ?, bien nés, bien instruits, conversant? en compagnies honnètes, ont par nature un instinct et plie qui toujours les pousse à faits vertueux, et retire de vice : lequel ils nomment honneur » (Livre I, chap. Lvrr).

L’ascétisme monacal est donc une absurdité, bien plus une impiété, puisque c’est un effort sacrilège pour défäire l’œuvre de Dieu. Et, en même temps que le corps est remis en honneur, l'esprit voit iothbér toutes les entraves qui jadis paralysaient son essor. La réponse de l’oracle de la Dive Bouteille (Trink, buvez), ne doit pas, en effet, êlre interprétée dans son sens matériel mais avec sa signification la plus haute : buvez largement aux sources du savoir.

4° Le pédagogue.

Comme tous les grands esprits dans les périodes de rénovation intellectuelle, Rabelais s’est préoccupé de réformer l’éducation de la jeunesse. Sa pédagogie, dont nous indiquerons plus loin (p. 212) les rapports avec celle de Montaigne, découle de sa philosophie générale qui, nous venons de le voir, a prèché l’ardent amour de la vie et le libre épanouissement des individualités humaines.

Les idées pédagogiques de Rabelais se trouvent exposées dans deux passages principaux de son roman : dans l’histoire de l’éducation de Gargantua (livre I, chap. x1v, xv, xxr11, xxiv) et dans la lettre de Gargantua à Pantagruel (livre II, chap. vu). De ces deux morceaux le second à dû être composé avant le premier, puisque le livre I de Pantagruel a paru avant Gargantua.

Dans le récit de l'éducation de Gargantua Rabelais critique sévèrement l’enseignement scolastique du moyen âge. Gargantua est d’abord confié . aux soins de Thubal Holoferne, docteur én théologie, puis de maître Jobelin Bridé « un autre vieux se ». Ces deux précepteurs ne s’adres-

He noie & — sans en — 2. Libères, mA généreux, =— . Gonversant, ant

sent qu’à sa mémoire et emploient pour la développer d’extravagantes

méthodes : ils lui font, par exemple, réciter toutes ses leçons à rebours. À la fin, dit Rabelais (livre I, chap. xv) « son père s’aperçut que vrai-

ment il étudiait très bien, et y mettait tout son temps; toutefois qu’en

rien ne profitait, ét, qui pis est, en devenait fou, niais, tout réveux et rassoté !.. Car leur savoir n’était que hêterie ?; et leur sapience * n’était que moufles *, abâtardissant les bons et nobles esprits et corrompant toute fleur de jeunesse. » C’est alors que, sur le conseil d’un de ses amis, Grandgousier met Gargantua entre les mains d'un nouveau maître, Ponocrates, dont les méthodes diffèrent heureusement de celles des vieux précepteurs. =

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