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II. — MONTAIGNE

Les Essais de Montaigne sont le journal, non pas de sa vie, mais de sa pensée. [ a lui-même, au début de son livre, expliqué son intention première :

[1. Utopie, pays imaginaire et idéal (du grec où rémoc, pays qui n'existe pas,

ou bien 0 TOtoc, pays où tout est pour le mieux). Le mot a été créé par Thomas

Morus (voir p. 173, note 12) dans son roman De optimo reipublicae slatu deque nova insula Dpra (1516).]

2. Biographie. — Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, est né au chàteau de Montaigne, en Périgord; en 1533. Sa mère était d’ origine juive, mais convertie à la religion Pre Après une éducation très as il étudia le droit et devint conseiller à la Cour des aides de Périgueux, puis conseiller au Parlement de Bordeaux, où ilfit en 1557 la connaissance dé La Boétie,

dont la mort (1563) lui causa le plus grand chagrin de sa vie. Marié en 1565.

avec la fille d’un de ses collègues du Parlement, il eut plusieurs enfants qui mou- -

rurent en bas âge, à l'exception d’une fille, Léonore, qui vécut jusqu'en 1626. . Après la mort de son père survenue en 1569 il abandonne en 1570 ses fonc-

tions, pour lesquelles il avait peu de goût. A partir de 1572 il se retire dans son château, où il écrivit ses Essais, dont les deux premiers livres parurent en 1580. Du 22 juin 1580 au 30 novembre 1581 il voyage en France, en Suisse,

en Allemagne ct en Italie, où il apprit (le 7 septembre) qu'il avait été élu

maire de Bordeaux. Il remplit ces fonctions municipales pendant plusieurs années ; mais si sa première magistrature (1581-1583) fut tranquille et con-

sciencieusement exercée, la deuxième (1583-1585) fut troublée par des difhcul-

tés politiques et marquée par son attitude peu héroïque lorsqu'éclata la peste en 1585 (lui qui avait pourtant assisté La Boétie atteint d'une maladie contagieuse, il refusa — pour ne pas quitter sa famille — de rentrer à Bordeaux). Il passa ses dernières années à retoucher et compléter ses Essais, dont il publia en 1588 une cinquième édition augmentée d’un troisième livre, et dont il préparait encore une nouvelle édition quand il mourut en 15g2.

C’est d’après un exemplaire des Essais de l'édition de 1 588, dont les marges sont,

couvertes d'additions de Montaigne et que possède. actuellement la Bibliothèque municipale de Bordeaux, que fut publiée en 1595 une édition posthume des Essais «d'après une some trouvée après le décès de l’auteur, revue etaugmentée par lui d'un tiers plus qu'aux précédentes impressions ». Cette édilion était l’œuvre de Pierre de Brac, poète bordelais, et de Mlle de Gournay (v. p. 347: 348), « la fille d'alliance » de Montaigne, dont elle fit la connaissance en 1588 et pour lequel elle conserva jusqu'à sa mort une admiration passionnée.

Outre les Essais Montaigne avait publié en r569 une traduction française de

« C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l'entrée que je

la Theologia naturalis de Raymond Sebond ou de Sebonde, théologien espagnol du xve siècle qui habitait Toulouse, où il était professeur à l’université et où il mourut en 1432. Au xvine siècle (en 1774) a été publié pour la première fois par Meusnier de Querlon le Journal de voyage de Michel de Montaigne en Italie par la Suisse el l'Allemagne en 1580 et 1581. Des lettres de Montaigne ont aussi été publiées à diverses reprises, notamment dans l'édition Courbet et Royer. Editions. — Les principales éditions modernes des Essais sont les suivantes : éd. Naigeon (1802, 4 vol.), qui est une réimpression de l’exemplaire de la Bibliothèque municipale de Bordeaux ; éd. Victor Leclerc (Lefèvre, -1826-1828, 5 vol. et Garnier, 1865-1866, 4 vol.), faite sur les éditions de 1588, 1595 et 1802 ; éd. Dezeimeris et Barkhausen (Bordeaux, 1870, 2 vol), qui reproduit le texte de 1580 avec les variantes de 1588 : éd. Motheau et Jouaust (1872-1876, & vol. in-8, et 1886-1889, 7 vol. in-16), qui reproduit le texte de 1588 avec

. les variantes de 1595 ; éd. Courbet et Royer (Lemerre, 1872-1875, 4 vol.), qui

reproduit le texte de 1595 ; éd. Strowski (Bordeaux, Pech, 1906-1409, 2 vol. ; et chez E. Champion, 4 vol.), faite d'après l’exemplaire de la Bibliothèque municipale de Bordeaux (M. Strowski a également publié en 1903-1909, chez Hachette, en 3 vol., une Reproduction en phototypie de l'exemplaire avec notes manusc. margin. des Essais appart. à la ville de Bord.) ; éd. Villey (Alcan, 3 vol., 1922-24). Une édition du Journal de voyage de Montaigne en Ltalie a été publiée en 1906 par Louis Lautrey (Hachette). — Signalons les extraits de Montaigne de Petit de Julleville (Delagrave), Jeanroy (Hachette), Radouant (Hatier), Villey (Plon). A consulter. — Ouvrages généraux. — Prévost-Paradol : Les moralistes français (Hachette, 1865). — Paul Bonnefon : Montaigne, l'homme et l'œuvre (1893), réimprimé dans Montaigne et ses amis : La Boëtie, Charron, Mie de Gour-

- nay (Colin, 1897, 2 vol.). — Paul Stapfer : Montaigne (Collection des grands

écrivains français, 1895) ; La famille et les amis de Montaigne (1896). — Max Lanusse : Montaigne (Collection des classiques populaires). — Edme Champion : Introduction aux Essais de Montaigne (Colin, 1900). — F. Strowski : Montaigne (Collection des grands philosophes, Alcan, 1906); De Montaigne à Pascal (Plon, 1907); La sagesse française [Montaigne] (Plon, 1925). — Pierre Villey : Les

* sources et l'évolution des Essais de Montaigne (Hachette, 1908, 2 vol.). — J. Mer-

lant: De Montaigne à Vauvenarques (Société d'imprimerie et de librairie, 1914) Ouvrages particuliers. — Moet: Des opinions et des jugements littéraires de Montaigne (Durand, 1859). — Mme Jules Favre : Montaigne moraliste et pédagogue (Fischbacher, 1877): — G. Compayré : Histoire des doctrines de l'éducation en France (Hachette, 1879, tome I); Montaigne et l'éducation du Jugement (Collection : Les Grands Educateurs, Delaplane, 1905). — Paul Souquet : Les écrivains pédagogues du XVIe siècte (Delagrave, 2e éd., 1886). — Eugène Voizard . Etude sur la langue de Montaigne (Garnier, 1885). — Fr. Comte : Essai sur les idées politiques de Montaigne et de La Boëtie (1887). — Max Lanusse :. De l'influence du dialecte gascon sur la lungue française (1893). — E. Ruel : Du sentiment arlistique dans la morale de Montaigne (1901). — J. de Zangroniz : Montaigne, Amyot et Salat : Etudes sur les sources des Essais de Montaigne (Bibliothèque lhttéraire de la Renaissance, 1906)..— Th. Goutchkoff : Les vues esthétiques de Montaigne (1907).

ne m’y suis proposé aucune fin, que ! domestique et privée; je n'y aieu

nulle considération de ton service, ni de ma gloire : mes forces ne sont

pas capables d’un tel dessein. Je l’ai voué à la commodité ? parlicuhière de mes parents et amis : à ce que*, m’ayant perdu (ce qu'ils ont à faire

- bientôt), ils y puissent retrouver aucuns“ traits de mes conditions et

humeurs 5, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu’ils ont eu 6 de moi... Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre... »

Ce n’est donc pas un de écrit d’après un plan méthodique ; il n’y a pas d’enchainement rigoureux entre les chapitres, dont les titres sont souvent menteurs, et où les digressions abondent. Montaigne. pèche par la composition, comme son compatriote du xvire siècle, l’auteur de

L'Esprit des lois. En revanche la liberté d’allure des Essais a laissé au style …

de Montaigne tout le charme attachant que devait avoir sa conversation ; car, selon son propre aveu (livre I, chap. xxv), il aimait à écrire comme il parlait : « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche : un parler succulent et nerveux, court et serré : non tant? délicat et peigné comme véhément et brusque ; plutôt difficile qu’ennuyeux, éloigné d'affectation, déréglé, décousu et hardi ; chaque lopin y fasse son corps$; non pédanisque, non fratesque, non plaideresque mais plutôt soldatesque ?, » |

1° Montaigne peintre de lui-même.

On trouve tout Montaigne dans ses Essais : son portrait physique, son

caractère, ses goûts, ses idées, ses impressions de voyage et les souvenirs

de ses lectures. Mais l’intérêt psychologique de son ouvrage dépasse de

— À. Canac : La philosophie théorique de Montaigne (1907). — J. Langlais : L'éducation avant Montaigne et le chapitre de l'Institution des enfants (Paris, Croville-Morant, 1907). — R. Delacroix : Montaigne malade et médecin (1908).

P. Villey : L'influence de Montaigne sur les idées pédagogiques de Locke et re <

Rousseau (911).

Signalons enfin l’Inventaire de la collection des ouvrages et documents sur Michel

de Monts. réunis par le docteur J. F. Payen, el conservés à la Bibliothèque

Nationale, par Gabriel Richou (Bordeaux, 1877). 7 [4. Que, sinon. — 2. Commodité, avantage, profit, — 3. À ce que, afin que. — 4, Aucuns : voir p. 175, note 3. — 5. Mes conditions el humeurs, mes manières

d’être etmes goûts. — 6. Montaigne n’applique pas toujours la règle d’äccord du participe passé conjugué avec avoir, — 7. Non tant... comme..., moins... que... — 8. Que chaque morceau ait son sens en lui-même. — 9. Que ce parler ne soit

pas celui d'un pédant, ni d’un moine (les moines s'appellent en italien frate, frère, d’où fratesco, dont Montaigne a fait fratesque), ni d’un avocat, mais plu-

tôt celui d'un soldat.

beaucoup celui d’une simple autobiographie; car, ainsi qu'il en a fait la remarque, « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » (livre IH, chap 11), Et c’est pourquoi, loin de redire avec Pascal (Pensées, éd. Hachette, section IT, 62) : « Le sot projet qu’il a de se peindre | |», nous répéterons plutôt après Voltaire (Remarques sur les Pensées de Pascal, 1728, XLD) : « Le charmant projet qu'il a eu de se peindre naïvement comme il a fait ! car il à peint la nature humaine. »

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