LES VILLES PRÉFÉRÉES DE MONTAIGNE
I, Paris:
Je ne veux pas oublier ceci, que je ne me mutine ! jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon œil ; elle ? a mon cœur dès mon enfance ; et m’en est advenu, comme” des choses excellentes : plus j'ai vu, depuis, d’autres villes belles, plus la beauté de cette-ci peut* et gagne sur mon affection ; je l'aime par * elle même, et plus en son être seulf que rechargée ! de pompe étrangère * ; je l’aime tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches ; je ne suis Français que par cette grande cité, grande en peuples *, grande en félicité de son assiette 1°, mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités : la gloire de la France, et l’un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loin nos divisions ! Entière et unie, je la trouve défendue de toute autre violence ; je l’avise !! que de tous les partis, le pire sera celui qui la mettra en discorde; et ne crains pour elle qu ‘elle-même ; et crains pour elle rotarit certes que pour autre pièce !? de cet état. Tant qu’elle durera, je n’aurai faute! de retraite où rendre mes abois t#, difsarité à me faire perdre le regret de toute autre retraite.
(Essais, livre [ll, né a IT. — Roue ‘.
J'ai vu ailleurs des maisons ruinées, et des statues, et du ciel et de la terre : ce sont toujours des hommes. Tout cela est vrai ;
__ M:Je ne me mutine, je ne me fâche. — 2, Elle : Montaigne, comme Pascal (voir p. 781, note 8), fait Paris du féminin. — 3. Comme des choses..., ce qui arrivé pour les choses... — 4; Peut, a de puissance, — 5, Par, pour. — 6. En son être seul, pour son être propre. — 7. Rechargée, surchargée, — 8. Etrangère, empruntée, — 9. Peuples, populations, habitants. — 40. Assielte, emplacement, situation topographique. — 44, Je l'auise, je l’avertis. — 42. Pièce, partie. — 43, Je n'aurai faute, je ne manquerai pas. — 44, Rendre mes abois : comparaison tirée de la chasse (un cerf rend les abois quand, poursuivi par les chiens, il meurt à bout de fatigue).]|
[15. De cette page des Essais sur la Rome antique 6n peut en sphrodle une autre du Journal de voyage de Montaigne en Italie, encore plus empreinte que. celle-ci du sentiment des ruines]
et si! pourtant ne saurais revoir si souvent le tombeau de cette ville?, si grande et si puissante, que je ne l’admire et révère. Le soin des morts nous est en recommandation : or, j'ai été nourri®, dès mon enfance, avec ceux-ci“; j'ai eu connaissance des affaires de Rome longtemps avant que je l’aie eue de ceux de ma maison : je savais © le Capitole et son plan avant que Je susse le Louvre, et le Tibre avant la Seine. J'ai eu plus en tête les conditions et fortunes? de Lucullus, Métellus et Scipion que je n'ai d’aucuns hommes des nôtres. Els sont trépassés ; si1° est bien mon père, aussi entièrement qu'eux, et s’est éloigné de moi et de la vie autant en dix-huit ans ‘° que ceux-là ont fat! en seize cents; duquel pourtant je ne laisse pas d’embrasser ‘? et pratiquer la mémoire, l'amitié et société, d’une parfaite union et très vive. Voire!?, de mon humeur ‘* je me rends plus oflicieux !° envers les trépassés : ils ne s’aident plus; ils en requièrent, ce me semble, d'autant plus mon aide... Me trouvant inutile à ce siècle, je me rejette à cet autre ; et en suis si embabouiné!5 que l’état de cette vieille Rome, libre, juste et florissante (car je n’en aime ni la naissance ni la vieillesse), m'intéresse et me passionne : par quoi je ne saurais revoir si souvent Passiette!? de leurs rues et de leurs maisons, et ces ruines profondes jusques aux antipodes, que je ne m'y amuse !$. Est-ce par nature ou par erreur de fantaisie!° que la vue des places ?? que nous savons avoir été hantées et habitées par personnes desquelles la mémoire est en recommandation nous émeut aucunement ?! plus qu’ouïr le récit de leurs faits ou lire leurs écrits ? Tanta vis
[4. Si renforce simplement ici le sens de pourtant. — 2. Rome. — 3. Nourri, élevé. — 4, Les Romains. — 5. Affaire est masculin chez Montaigne, comme chez Rabelais (voir p. 195, note 8). — 6. Je savais, je connaissais. — 7. Les conditions et fortunes, les manières d’être et les événements de la vie. — 8. Que je n'ai (celles) d'aucuns hommes... : omission du pronom démonstratif à Pimitation du latin, — 9. Si est bien mon père, mon père l’est bien aussi. — 40. Le père de Montaigne. était mort en 1569, et ce passage à été écrit en r586. — 11. Ont fait : le verbe faire tient ici la place du verbe précédent. — 12. Embrasser, s'attacher à. — 13. Voire, même. — 414. De mon humeur, par tempérament. — 45. Officieux, obligeant. — 16. Embabouiné, séduit, charmé (comme par les grimaces d’un singe, d'un babouin). — 47. Assiette : voir p. 206, note 10. — 18. Je m'y amuse, je m'y attarde. — 49. Fantaisie, imagination. — 20. Places, heux. — 24, Aucunement, en quelque façon (eet adverbe conformément à son . étymologie n’a pas le sens négatif : voir p. r75, note 3).]
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et ie . . . 0 . . . 7. ei | te admonitionis inest in locis !... Et id quidem in hac urbe infirutum, ne enim De des in aliquam historiam vestiqium porumus !.
(Essais, livre IF, hs IX:)
2° Ses idées philosophiques.
La philosophie de Montaigne est éparse dans les Essais. Nulle part il n’a exposé systématiquement ses idées ; mais les principales se trouvent rassemblées dans le chapitre xr1 du livre Il, intitulé : Apologie de Raymond Sebond ou Misère et faiblesse de l’homme et vanité de sa raison.
Comme le fera Pascal en s'inspirant de lui, Montaigne invite l’homme à s’examiner attentivement et à prendre ainsi conscience de sa faiblesse : « Considérons donc pour cette heure l’homme seul, sans secours étranger, armé seulement de ses armes, et dépourvu de la gràce et connaissance divine qui est tout son honneur, sa force et le fondement de son être : voyons combien il a de tenue? en ce bel équipage. Qu'il nous fasse entendre par l'effort de son discours # sur quels fondements il a bâti ces grands avantages qu’il pense avoir sur les autres créatures. Qui lui a persuadé que ce branle 5 admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur sa tête, les mouvements épouvantables de cette mer infinie soient établis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son service? Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette misérable et chétive créature, qui n'est pas seulement? maîtresse de soi, exposée aux offenses$ de toutes choses, se die® maïtresse et emperière 10 de Pere duquel il n’est pas en sa puissance de connaître la moindre partie, tant s’en faut de la commander ? »
Sur quoi donc se fonde notre prétendue supériorité ? Entre l’homme et l’animal la distance est loin d’être aussi grande que nous aimons à le dire : « Comment connaît-il, par l'effort de son intelligence, les branles
4. “ Une si grande puissance d’évocation réside dans es lieux... Et cette ville” la possède au suprême degré ; partout où nous marchons, nous posons le pied sur de l’histoire. » Dans ce passage du De finibus bonorum et malorum (V, x et 2) Cicéron parle d’Athènes.]
[2. Tenue. le fait de tenir bon, la solidité. — 3. Entendre, comprendre. — &. Discours, développement. — 5. Branle, mouvement. — 6. Que — que le fait que. — 7. Qui n'est pas seulement, qui n’est pas même. — 8. Offenses, atteintes.
| — 9. ‘Se die, se dise. —= A0. Empertère, impératrice (vieille forme, féminin de emperier qui existait à côté de empereor).]
internes et secrets des animaux ? Par quelle comparaison d’eux à nous conclut-il la bêtise qu’il leur attribue ? Quand je joue à! ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d’elle ? » Nous avons, il est vrai, sur les animaux l’avantage de faire la guerre. Triste privilège! « Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je saurais ? volontiers si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prérogative, ou, au rebours, pour témoignage de notre imbécillité et imperfection. » Du moins possédons-nous des idées qui sont étrangères aux bêtes, telles l’idée du beau et l’idée du bien. Mais elles sont inconsistantes et variables. « Quant à la beauté du corps il me faudrait savoir si nous sommes d’accord de sa description. Il est vraisemblable que nous ne savons guère ce que c’est que la beauté, puisque à l’humaine et notre beauté nous donnons tant de formes diverses. » — « Le meurtre des femmes, le meurtre des frères, le trafic de voleries?, la licence à toutes sortes de voluptés, il n’est rien en somme si extrême qui ne se trouve reçu par l'usage de quelques nations. » — « Quelle bonté est-ce, que je voyais hier en crédit et demain ne l'être plus et que le trajet d’une rivière fait crime! »
La science elle-même participe de la fragilité des choses humaines; son dernier mot, c’est d’avouer son ignorance : « Si # me faut-il voir enfin s’il est en la puissance de l’homme de trouver ce qu’il cherche; et si cette quête ÿ, qu’il y a employé 6 depuis tant de siècles, l’a enrichi de quelque nouvelle force et de quelque vérité solide. Je crois qu’il me confessera, s’il parle en conscience, que tout l’acquêt 7 qu’il a retiré d’une si longue poursuite, c’est d’avoir appris à reconnaître sa faiblesse. » Enfin la philosophie ne fait au cours des siècles qu’entasser contradictions sur contradictions : « Fiez-vous à votre philosophie; vantez-vous d’avoir trouvé la fève $ au gâteau, à voir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques ! » ; La conclusion, à laquelle aboutit cet examen des facultés et connaissances humaines, c’est donc le doute, que Montaigne exprime en cette formule évasive : « que sais-je ? »
. Mais le doute est une attitude théorique, où provisoirement peut se
reposer un esprit frappé de l'impuissance de la raison et de la vanité de nos croyances. [l n’en faut pas moins vivre ; or la vie est action. Quelle sera notre attitude dans la pratique ? En Det à quel régime politique, à quel credo religieux devons-nous nous attacher ? Puisque le choix
[4. À, avec. — 2. Je saurais volontiers, j'aimerais savoir. — 3. Voleries, larcins. — 4. Si, ainsi (sic). — 5. Quête, recherche. — 6. Voir p. 198, note 6. — 7. Acquêt, profit. — 8. D’avoir découvert la vérité au milieu de tant d'opinions opposées. ]
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est difficile, impossible même, autant, dit Montaigne, garder hé opinions a reçues, respecter les lois que nous trouvons établies, les croyances qui. nous ont été transmises; et c’est pourquoi il restera conservateur et catholique : « De nos lois et usances ! il y en a plusieurs barbares et mons- ; trueuses; toutefois pour la difficulté de nous mettre en meilleur état et le danger de ce croulement?, si je pouvais planter une cheville à notre | roue et l’arrêter en ce point, je le ferais de bon cœur. » — « De la connais- ‘ sance de cette mienne volubilité À j’ai par accident # engendré en moi quel: que constance d'opinion et n’ai guère altéré les miennes Ÿ premières et. naturelles ; car, quelque apparence © qu’il y ait en la nouvelleté 7, /je ne
change pas aisément, de peur $ que jai de perdre au change... Aussi me
suis- je, par la grâce de Dieu, conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes créances * de notre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que notre siècle a produites. » |
Ainsi le scoplicisre de Montaigne a pour conséquence Te ee un | acte d'adhésion à tout ce qui possède la consécration du temps.
Ce scepticisme, d’ailleurs, est beaucoup moins absolu qu’ilne le semble. Car il laisse subsister cette double affirmation que la nature est bonne et que la vie vaut la peine d’être vécue : « Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. Je quête 1° partout sa piste. » — « Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses; et nous y. convie non seulement par la raison mais aussi par appétit 11: c’est imjustice de corrompre ses règles. » — «Il n’est rien si beau et légitimeque de u faire bien l’homme et dûment; ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie; et de nos maladies Ia plus sauvage c’est … mépriser notre être. » — «Pour moi donc, j'aime la vie etla cultive, telle A qu'il a plu à Dieu nous loctroyer.. J’accepte de bon eœur et reconnais sant ce que Nature a fait pour moi; etm’en agrée et m'en loue ; on fit tort à ce grand et tout-puissant Donneur de refuser son don, lier et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon : Omnia quae secundum naturam sunt, aestimatione a sunt'è. » (Livre IIE, chap. xx). OT
Nous retrouvons, en somme, dans Montiolé cette même philosophie à de la Renaissance, que nous avons rencontrée chez Rabelais (voir p. 189), . el qui, tempérant la sévérité du christianisme d’une forte dose de natu-
[4. Usances, usages. — 2. Croulement, écroulement. — 83. Volubilité, mobilité, — 4. Par accident, par hasard, — 5. Le pronom possessif est souvent chez Montaigne accompagné d’adjectifs qualificatifs. — 6. Apparence, raison valable, — 1: Nan nouveauté. — 8. De peur, par la peur. — 9. Créances, croyances. — A0. Je quête, je cherche avec soin. — 44. L'appétit, l'inclination naturelle, le goût. — 42, M'en agrée, j'y prends plaisir. — 43. Tout ce qui est conforme à la «
nature mérite qu'on en fasse cas (Cicéron, De finibus, III, 6).] 7 a
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ralisme antique, a prêché avant tout le culte de la vie. Par là nous comprenons mieux le rôle que joue le scepticisme dans sa doctrine. Le xv1® siècle étant un siècle d’intolérance, la meilleure façon de guérir les âmes de ce fléau n’était-elle pas de leur démontrer que la raison humaine est incapable d'atteindre la vérité? « C’est, dii-1l, mettre à bien haut prix ses croyances que de vouloir en faire cuire un homme. » Le scepticisme de Montaigne nous apparaît donc comme un simple moyen en vue d’une fin très haute, qui est d’assurer la paix des âmes : c’est un remède au fanatisme,
Mais l’intolérance des idées n’est pas le seul obstacle au bonheur des hommes : il y a encore les passions qui troublent notre tranquillité, et Ja crainte de la mort qui empoisonne toutes nos joies. Aussi Montaigne fait-il appel au stoïcisme antique (car il s’était nourri de la lecture de Sénèque et de Plutarque) pour donner à ses contemporains, en même temps qu'une leçon de tolérance, une leçon de mesure et de résignation : « J'aiguise mon courage vers la patience, je l’affaiblis vers le désir. » — « Je me compose! à perdre la vie sans regret, mais comme perdable de sa condition ?, non comme moleste ? et importune » (Livre IIT, chap. xr1r).
La philosophie de Montaigne n’est donc pas, au fond, une philosophie du doute, mais une philosophie du bonheur. Le problème central n’est pas pour lui le problème de la connaissance, mais le problème pratique. Les Æssais, en leur partie philosophique, ont pour but d'apprendre aux hommes à vivre heureux au milieu des guerres civiles et malgré notre naturelle infirmité. Bien plus qu’un sceptique, Montaigne est, dans le meilleur sens du mot, un individualiste.
3° Ses idées pédagogiques.
Si Montaigne fut un fils tres affectionné (il parle avec émotion de son père, le meilleur père qui fut onques t), il ne paraît pas avoir été un père bien tendre. Ne rappelle-t-il pas négligemment « qu’il a perdu en nourrice deux ou trois enfants, sinon sans regret, au moins sans fâcherie » (livre I, chap. xc, addition de 1595)? Et le chapitre De l'institution des enfants ne s’ouvre-t-il pas sur cette remarque ironique au sujet de l'amour aveugle des parents : « Je ne vis jamais père, pour bossé5 ou teigneux que fût son fils, qui laissät de l’avouer 6 ; non pourtant, s’il est du tout 7 enivré de cette affection, qu’il ne s’aperçoive de sa défaillance 8 :
{A. Je me compose à, je règle ma conduite de manière à. — 2. De sa condition, naturellement. — 3, Moleste, à charge (du latin molestus). — 4. Onques, jamais. = 5, Bossé, bossu. — 6. Qui laissät de l'avouer, qui manquât de le reconnaître
pour sien, — 7. Du tout, entièrement, — 8, De sa défaillance, du défaut de son
fils]
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mais tant y a! qu'il est sien... »P Il ne s’est donc pas beaucoup préoc-
cupé de pédagogie pour son compte ; mais à la demande de Mme Diane de Foix, comtesse de Gurson, qui allait être mère, il a exposé, sans doute vers 1579-1580, ses idées sur l’éducation dans ce chapitre fameux des Essais (livre I, chap. xxv).
Montaigne pédagogue est d'accord avec Rabelais sur plusieurs points. Lui aussi, par réaction contre l’éducation des collèges, trace le plan d’une éducation isolée et aristocratique (son élève est de famille noble etil veut en faire avant tout un homme du monde). Lui aussi poursuit le complet développement du corps et de l’âme : « Ce n’est pas assez de lui raïdir âme ; il lui faut aussi raidir les muscles... » — « Ce n’est pas une âme, ce
? ? » 2 Gr far:
n’est pas un corps qu'on dresse, c’est un homme... » Lui aussi s'élève
contre la méthode d’autorité en faveur au moyen âge : « Qu'il lui fasse tout passer par l’étamine ?, et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit. » Lui aussi enfin assigne un but moral à l’éducation : « Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage
Mais si ORAN et Rabelais ont adopté vis-à-vis du passé une atti-
tude semblable (puisqu'ils rejettent et condamnent tous deux la vieille éducation), ils ne s’accordent plus ensemble quand il s’agit de préconiser pour l’avenir des méthodes nouvelles. Rabelais, s’adressant à la mémoire, cherche surtout à faire un érudit, un « abîme de science » ; Montaigne, songeant à façonner le jugement, vise plutôt à former un esprit cultivé, qui des sciences goûtera seulement « la croûte première ». Le danger de la méthode de Rabelais serait de surcharger le jeune homme d’une foule de connaissances encombrantes et de submerger sous cet abus d’érudition sa personnalité naissante. Le danger de la méthode de Montaigne serait de faire de l’adolescent un esprit plus brillant que solide, un causeur aimable et superficiel dont le vernis aura du succès dans le « monde », mais non pas un caractère fortement trempé et puissamment armé pour la lutte de la vie.
De ces deux pédagogies, qui auraient gagné à se compléter l’une par l’autre, la Le rapprochée de notre idéal moderne, volontiers positiviste
et hit. c’est plutôt, semble-t-1l, celle de Rabelais, vu la plus grande part qu elle fait à la science et aux connaissances pratiques.