PARIS AU TEMPS DE LA LIGUE
0 Paris, qui n’es plus Paris, mais une spelunque de bêtes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Napolitains #, un asile et sûre retraite de voleurs, meurtriers et assassinateurs 5, ne veux-tu Jamais te ressentir’ de ta dignité et te souvenir qui tu as été, au prix® de ce que tu es? Ne veux-tu jamais te guérir de cette frénésie, qui, pour !° un légitime et gracieux roi, t'a engendré cinquante roitelets et cinquante tyrans? Te voilà aux fers ; te voilà en l’Inquisition ‘! d’Espagne, plus intolérable mille
[4. Afin qu'il en fasse le dégât, afin qu’il les ravage. — 2. Se mignarder, se plaire. — 3. Branler, secouer.]
[4. Spelunque, caverne (du latin spelunca). — 5. Soldats qui composaient la gar-
nison du roi d'Espagne Philippe II à Paris. — 6. Assassinateurs : ce mot a disparu de la langue. — 7. Te ressentir, recouvrer le sentiment. — 8. Au prix de, en comparaison de. — 9. Frénésie, folie furieuse. — 40. Pour, à la place de.
— 41. L'Inquisition: tribunal qui poursuivait les hérétiques.]
fois et plus dure à supporter aux esprits nés libres et francs,
comme sont les Français, que les plus cruelles morts dont les Espagnols ne sauraient aviser. Tu n'as pu supporter une légère augmentation de tailles! et d’offices?, et quelques nouveaux édits qui ne t’importaient nullement; mais tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusques au sang, quon emprisonne tes sénateurs ?, qu'on chasse et banmisse tes bons citoyens et conseillers, qu'on pende, qu'on massacre tes principaux magistrats. Tu le vois, et tu l’endures. Tu ne l'endures pas seulement, mais tu approuves et le loues, et n’oserais et ne saurais faire autrement. Tu n’as pu supporter ton roi“ si débonnaire, si facile, si familier, qui s’était rendu comme concitoyen et bourgeois de ta ville, qu'il a enrichie, qu'il a embellie de somptueux bâtiments, accrue de forts et superbes remparts, ornée de privilèges et exemptions honorables. Que dis-je ? pu supporter ? c'est bien pis : tu l’as chassé de sa ville, de sa maison, de son lit. Quoi chassé? Tu l'as poursuivi. Quoi poursuivi? Tu l’as assassiné, canonisé l’assassinateur, et fait des feux de joie de sa mort. Et tu vois maintenant combien cette mort t’a profité, car elle est cause qu'un autref est monté en sa “place, bien plus vigilant, bien plus laborieux, bien plus guerrier, et qui saura bien te serrer de plus près, comme tu as, à ton dam, déjà expérimenté®.
Je vous en prie, messieurs, s’il est permis de jeter encore ces derniers aboiïs ® en liberté, considérons un peu quel bien et quel profit nous est venu de cette détestable mort, que nos prêcheurs !° nous faisaient croire être le seul et unique moyen pour nous rendre heureux. Mais je ne puis en discourir qu'avec trop de regret de voir les choses en l’état qu’elles sont, au prix qu'elles étaient lors ‘!. Chacun avait encore en ce temps-là du blé en son grenier et du vin en sa cave; chacun avait sa vaisselle d'argent,
(4. Tailles : impôts que payaient tous ceux qui n'étaient ni ecclésiastiques ni nobles. — 2, Offices : charges qui s’achetaient. — 3. Sénateurs : nom donné alors, en souvenir de l’antiquité romaine, aux membres du Parlement. — 4. Henri III, assassiné à Saint-Cloud par Jacques Clément le 1°" août 1589. — b. Quoi, que dis-je. — 6. Henri IV. — 7. À ion dam, à tes dépens. — 8. Allusion au siège de Paris. — 9, Abois, cris désespérés. — 40. Précheurs, prédicateurs. — 44. Au prix qu'elles étaient lors, en comparaison de ce qu’elles étaient alors.]
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et sa tapisserie, et ses meubles ; les reliques étaient entières ; on n'avait point touché aux joyaux de la couronne. Mais maintenant qui se peut vanter d'avoir de quoi vivre pour trois semaines, si ce ne sont les voleurs, qui se sont engraissés de la substance du peuple, et qui ont pillé à toutes mains les meubles des présents et des absents? Avons !-nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos meubles, fondu notre vaisselle, engagé jusques à nos habits pour vivoter bien chétivement? Où sont nos salles et nos chambres tant bien garnies, tant bien diaprées ? et tapissées? Où sont nos festins et nos tables friandes ? Nous voilà réduits au lait et au fromage blanc, comme les Suisses ; nos banquets sont? d’un morceau de vache pour tous mets. Bien heureux qui n’a point mangé de chair de cheval et de chien, et bien heureux qui a toujours eu du pain d'avoine, et s’est passé! de bouillie de son, vendue au coin des rues, aux lieux qu'on vendait jadis les die de langues, caillettes © et pieds de mouton! Et n’a pas tenu à monsieur le Légat, et à l'ambassadeur Mendosse', que n’ayons mangé les os de nos pères, comme font les sauvages de la Nouvelle-Espagne
(Satire Ménippée : Harangue . monsieur d’Aubray pour le tiers-état)