‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 156 sur 532 · FORCE ET FAIBLESSE DES TYRANS · texte numérisé non relu

FORCE ET FAIBLESSE DES TYRANS

Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations opimiâtres en votre mal, et aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à vous ; et semblerait que meshuy? ce vous serait grand heur* de tenir à moitié‘ vos biens, vos familles et vos vies : et tout ce dégât5, ce malheur, cette ruine, vous vient, non pas des ennemis, mais bien certes de l’ennemi!, et de celui que vous faites si grand qu’il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel

vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes.

Celui qui vous'maîtrise tant, n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infini de vos villes; sinon qu'il a plus $ que vous tous, c’est l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a il° pris tant d’yeux, d’où vous épie il ‘, si vous ne les lui donnez? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les ail, s'ils ne sont des vôtres? Comment a il aucun !! pouvoir sur vous, que par vous autres mêmes? Comment vous oserait-il courir sus‘?, s’il n’avait intelligence ‘? avecques vous ? Que vous pourrait-il faire, si vous n’étiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous

4. Consulter Fournol : Bodin prédécesseur de Montesquieu. Études sur quelques théories politiques de la République et de l'Esprit des Lois (1806).

[2. Meshuy, désormais. — 3. Heur, bonheur. — 4, De tenir à moitié, de posséder seulement la moitié de. — 5. Dégät, dévastation. — 6. Les ennemis du dehors, les étrangers. — 7. L’ennemi du dedans, le tyran. — 8. Sinon qu'il a plus, mais ce qu’il a de plus. — 9, À il, a-t-il. — 40. D'où vous épie il, avec lesquels il vous épie. — 41. Aucun, quelque. — 42. Courir sus, courir sur vous — 43. S'il n'avait intelligence avecques vous, si vou nr'étiez-d’accord avec lui.]

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tue, et traîtres de vous mêmes ? Vous semez vos fruits, afin qu’il en fasse le dégât! ; vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos enfants, afin qu’il les mène, pour le mieux qu'il fasse, en ses guerres, à la boucherie, qu'il les fasse les ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder? en ses délices; vous vous affaiblissez, afin de le faire plus fort et raide à vous tenir plus courte la bride. Et de tant d’indignités, que les bêtes mêmes ou ne sentiraient point ou n'endureraient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez, ni le branliez *, mais seulement ne le souteniez plus : et vous le verrez, comme un grand colosse, à qui on a dérobé la base, de son poids. même fondre en bas, et se rompre.

(La Boétie, Discours sur la servitude volontaire ou Contre-un.)

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