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A LA RECHERCHE DES ÉMAUX

Le bois m'ayant failli, je fus contraint brüler? les étapes * qui soutenaient les trailles “ de mon jardin ; lesquelles étant brûlées, je fus contraint brüler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition. J'étais en une telle angoisse que je ne saurais dire : car j'étais tout tari et desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau ; il y avait plus d’un mois que ma chemise n'avait séché sur moi; encore, pour me consoler, on se moquait de moi, et même ceux qui me devaient secourir allaient crier par la ville que je faisais brüler le plancher ; et par tel moyen l’on me faisait perdre mon crédit, et m'estimait-on être fol. Les autres disaient que je cherchais à faire la fausse monnaie, qui était un mal qui me faisait sécher sur les pieds ; et m'en allais par les rues tout baissé, comme un

4. Biographie. — Olivier de Serres (1539-1619) passa la plus grande partie de sa vie à cultiver son beau domaine du Pradel (Ardèche). Il fut le premier à introduire en France la culture du mürier et la cueillette de la soie ; il publia en 1599 un traité de La cueillette de la soie pour la nourriture de ceux qui la font. Son Théâtre d'agriculture n'eut pas moins de huit éditions en dix-neuf ans; on raconte qu'Henri IV s’en faisait lire chaque jour des fragments après dîner pendant une demi-heure.

Edition. — La dernière édition du Théâtre d'agriculture date de plus d’un siècle : c’est l'édition publiée par la Société d'agriculture du département de la Seine (Paris, 1804-1805, 2 vol.).

À consulter. — Henri Vaschalde : Olivier de Serres, seigneur du Pradel, sa vie el ses travaux, documents inédits (1886), — Henry Baudrillart : Olivier de Serres, son rôle dans les guerres de religion (Revue des Deux Mondes, 15 oct. 1890); Gentilshommes ruraux de la France (Paris, 1894).

[2. De brûler. — 3. Etapes, pieux, étais. — 4. Trailles, treilles. — 5. Qui, ce

qui.] :

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hommé honteux. J'étais endetté en plusieurs lieux, et avais ordinairement deux enfants aux nourrices!, ne pouvant payer leurs salaires ; personne ne me secourait, mais au contraire ils se moquaient de moi, en disant : « Il lui appartient ? bien de mourir de faim, parce qu'il délaisse son métier. »

[Cependant il se remet au travail, et aidé d'un potier, auquel il est obligé de donner pour salaire ses propres vêtements, il fait fondre dans son four d’autres émaux. Malheureusement, quand il veut retirer sa fournée de vases et de plats, il s'aperçoit qu'un accident s’est produit : sous l’action de la chaleur la maçonnerie du four a éclaté et des fragments de pierre se sont incrustés dans ses émaux ; toute sa besogne est perdue.]

Toutes mes pièces étaient semées de petits morceaux de cailloux, qui étaient si bien attachés autour des dits vaisseaux ? et liés avec l'émail, que, quand on passait les mains par dessus, les dits cailloux coupaient comme rasoir ; ét combien * que la besogne füt par ce moyen perdue, toutefois aucuns en voulaient acheter à vil prix : mais, par ce que c'eût été un décriement © et rabaissement de mon honneur, je mis en pièces entièrement le total de la dite fournée, et me couchai de mélancolie, non sans cause, car je n'avais plus de moyens de subvenir à ma famille ; je n'avais en ma maison que reproches; en lieu’ de me consoler, l’on me donnait des malédictions : mes voisins, qui avaient entendu cet affaire*, disaient que je n'étais qu’ un fol, et que j eusse eu plus de Huit francs de la besogne que j'avais sOrnyuel , et étaient toutes ces nouvelles jointes avec mes douleurs.

Quand j'eus demeuré quelque temps au lit, et que j'eus considéré en moi-même qu’un homme qui serait Lonbé en un fossé, son devoir serait de tâcher à se relever, en cas pareïl!?, je me mis à faire quelques peintures, et, par plusieurs moyens, je pris peine de recouvrer!! un peu d'argent ; puis je disais en moimême que toutes mes pertes el hasarGs !? étaient passés, et qu'il n'y avait rien plus qui me püt empêcher que je ne [fisse de bonnes pièces ; et me pris, comme auparavant, à travailler au

[4. Chez des nourrices. — 2, Il lui appartient, il mérite. — 3. Vaisseaux, vases. — 4. Combien que, quoique. — 5. Aucuns : voir p. 195, note 3. — 6. Décriement, façon de déprécier. — 7. En lieu de, au lieu de, — 8. Affaire : ce mot était alors du masculin (voir p. 195, note 8). — 9. Rompue, détruite. — 40. En cas pareil, me trouvant dans un cas pareil. — 44.. Recouvrer, gagner. — 42. Hasards, essais hasardeux.]

dit art... Auparavant que j'aie eu rendu mes émaux fusibles à un même degré de feu, j'ai cuidé! entrer jusques à la porte du sépulcre : aussi, en me travaillant? à tels affaires, je me suis trouvé l’espace de plus de dix ans si fort écoulé? en ma personne qu'il n’y avait aucune forme ni apparence de bosse * aux bras ni aux jambes : ains Ÿ étaient mes dites jambes toutes d'une venue, de sorte que les liens de quoi j'attachais mes bas de hat étaient, soudain que je cheminais, sur les talons, avec le résidu ? É mes chausses. Je m'allais souvent pourmener {© dans la prairie de Saintes !!, en considérant mes misères et ennuis !?, et, sur touches choses, de ce qu'*’en ma maison même je ne pouvais avoir nulle patience, ni faire rien qui fût trouvé bon.

.… J'ai été plusieurs années que, n ayant rien de quoi faire couvrir mes fourneaux, j'étais toutes les nuits à la merci des pluies et vents, sans avoir aucun secours, aide ni consolation, sinon des chats-huants qui chantaient d’un côté et les chiens qui hurlaient de l’autre; parfois 1l se levait des vents et tempêtes qui soufflaient de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux que j'étais contraint quitter ‘* là tout, avec perte de mon labeur ; et me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moi, à cause des pluies qui étaient tombées, je m'en allais coucher à la minuit ‘5 ou au point du jour, accoutré de telle sorte comme un homme que l’on aurait traîné par tous les bourbiers de la ville ; et en m'en allant ainsi retirer, j'allais bricolant !$ sans chandelle et tombant d’un côté et d'autre, comme un homme qui serait ivre de vin, rempli de grandes tristesses : d'autant qu'après avoir longuement travaillé, je voyais mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et

[4. J'ai cuidé, j'ai cru, d’où : j'ai failli. — 2. En me travaillant, en me fatiguant. — 3. Écoulé, diminué. — 4. Bosse : la saillie des muscles. — 5, Ains, mais. — 6. Toute d'une venue, partout de la même grosseur. — 7, Bas de chausses : xoir P. 260, note 17. — 8. Soudain que, aussitôt que, — 9, Le résidu, le reste. — 40. Pourmener, promener. —41. Saintes : capitale de la Saintonge, où habitait alors Bernard Palissy. — 42. Ennuis : ie mot avait au xvie siècle beaucoup plus de force qu'aujourd'hui. — 43. Tour elliptique : mes misères et ennuis qui provenaient surtout de ce que. — 14. De quitter. — 15. À la minuit : aujourd’hui ce mot est du masculin, — 46. Bricolant, allant à droite et à gauche (comme la balle quand on joue à la paume).]

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trempé, je trouvais en ma chambre une seconde persécution ! pire que la première, qui me fait à présent émerveiller que je ne suis? consumé de tristesse.

(Bernard Palissy, Discours admirables… X. De l’art de terre, de son utilité, des émaux et du feu.)

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