LE POÈTE COURTISAN
[Ce poème est une satire littéraire qui complète la Défense et illustration de la langue fränçaise. Du Bellay y attaque les beaux esprits à la mode et les poètes flatteurs, en ayant l'air de les encourager de son approbation ironique. Dans le portrait qu'il trace du poète courtisan il aurait eu, croit-on, l'intention de peindre Mellin de Saint-Gelais (voir p. 255).]
H. Chamard : Joachim du Bellay (1900). — A. Bourdeaux : La jeunesse de J, du Bellay (Angers, 1912).
4. Si du Bellay n’a pas introduit le sonnet en France (on le trouve déjà chez Marot, Mellin de Saint-Gelais et les poètes de l’École Lyonnaise), c’est lui du moins qui l’a mis en honneur, comme il s’est plu à le rappeler dans ces vers :
Par moi les grâces divines Ont fait sonner assez bien Sur les rives angevines Le sonnet italien.
et comme Vauquelin de la Fresnaye l’a aussi reconnu plus tard :
Ce fut toi, du Bellay, qui des premiers en France D'’Italie attira les sonnets amoureux.
À consulter. — Jasinski : Histoire du sonnet en France (1903).
2. Olive est l’anagramme du nom de Mike de Viole, jeune fille qu'aimait du Bellay. Comme Pétrarque, dont les sonnets de L'Olive sont inspirés, jouait constamment sur les mots Laure et laurier, du Bellay joue aussi très souvent sur les mots Olive et olivier.
.… Toi donc qui as choisi le chemin le plus court Pour être mis au rang des savants de la cour,
Sans mâcher le laurier ‘, ni sans prendre la peine De songer en ? Parnasse, et boire à la fontaine * Que le cheval volant ‘ de son pied fit sailhir *, Faisant ce que je dis, tu ne pourras faillir.
Je veux, en premier lieu, que, sans suivre la trace, Comme font quelques uns, d un Pindare et Horace, Et sans vouloir, comme eux, voler si hautement, Ton simple naturel tu suives seulement.
Ce procès tant mené, et qui encore dure,
Lequel des deux vaut mieux, ou l’art ou la nature, En matière de vers’, à la cour est vidé :
Car il suffit ici que tu soies* guidé
Par le seul naturel, sans art et sans doctrine, Fors° cet art qui apprend à faire bonne mine.
Car un petit sonnet qui n’a rien que le son #,
Un dizain !! à propos, ou bien une chanson,
Un rondeau ‘? bien troussé, avec une ballade ‘? (Du temps qu'elle courait ‘*), vaut mieux qu’une Iliadet#. Laisse-moi doncques ‘f là ces Latins et Grégeois {7, Qui ne servent de rien au poète François ‘#,
[4. On mâchait du laurier, arbre consacré à Apollon, pour faire venir l'inspiration. — 2. Songer en, méditer sur le. — 3. La source d'Hippocrène. — &. Pégase. — 5. Saillir, jaillir. — 6. Tant mené, qui s’est si longtemps pour- “suivi. — 7. Voir Horace, Art poétique, 408. — 8. Soies, compte pour deux syllabes. — 9. Fors, excepté. — 10. Le son, l'harmonie des mots (rapprochement sans doute voulu de sonnet et son). — 41. Dizain : poème de dix vers, parfois de huit syllabes et plus souvent de dix. — 42. Rondeau : poème composé de trois couplets, dont le nombre de vers est variable, et construit sur deux rimes seulement. — 13. Ballade : poème tantôt en vers octosyllabiques (il est alors composé de trois huitains, c’est-à-dire de trois couplets de huit vers, suivis d’un quatrain), tantôt en vers décasyllabiques (il comprend alors trois dizains suivis d’un quintain, c'est-à-dire d’une strophe de cinq vers). Tous les couplets de la ballade se terminent par le même vers; on appelle envoi le quatrain ou quintain final. — 44. Courait, était en vogue. — 45. Du Bellay dit ici ironiquement le contraire de ce qu'il a dit au sujet des petits et des grands genres dans sa Défense et illustration (voir p. 272-273). — 46. Doncques, donc (dans l’ancienne langue l’adverbe avait toujours une s à la fin, encores, avecques...). — 47. Grégeois, grecs (le mot est resté dans le feu grégeois). — 18. Dans Grégeois et François la finale se prononçait oué.]
Et soit la seule cour ton Virgile et Homère,
Puisqu’elle est, comme on dit,.des bons esprits la mère.
La cour te fournira d'arguments? suffisants, Et seras estimé entre les mieux disants, Non comme ces réveurs ?, qui rougisssent de honte Fors* entre les savants, desquels on ne fait comote. Or si les grands seigneurs tu veux gratifier ”, Arguments à propos il te faut épier, Comme quelque victoire, ou quelque ville prise, Quelque LS ou festin, ou bien quelque entreprise : De masque 5 ou de tournoi ; avoir force desseins 7, Desquels à cette fin tes coffres seront pleins. Je te veux enseigner un autre point notable ° : Pour ‘° ce que de la cour l’école, c’est la table, Si tu veux promptement en honneur parvenir, C'est où !! plus !? sagement il te faut maintenir !#. Il faut avoir toujours le petit mot pour rire, IL faut des lieux communs, qu’à tout propos on tire, Passer ‘* ce qu'on ne sait, et se montrer savant En ce que l’on a lu deux ou trois soirs devant ‘5.
Mais, qui‘5 des grands seigneurs veut acquérir la grâce {7,
Il ne faut que les vers seulement il embrasse‘,
Il faut d’autres propos son style déguiser ‘,
Et ne leur faut toujours des lettres deviser 2°. Bref, pour être en cet art des premiers de ton âge, S1 tu veux finement jouer ton personnage,
Entre les courtisans du savant ?! tu feras, . Et entre les savants courtisan tu seras.
BRAUNSCHVIG, —— NOTRE LITTÉRATURE, 10
[4. Ce vers signifie: au lieu de fréquenter Virgile et Homère, fréquente uniquement la cour. — 2. Arguments, sujets (sens du mot latin argumenta). 3. Réveurs, gens absorbés dans leurs méditations. — 4, Fors: voir p- 288, note 9. — 5. Gratifier, être agréable, plaire à. — 6. Entreprise de masque, mascarade (travestissement mythologique, qui était en vogue à la cour). — 7. Force desseins, de nombreux projets d'ouvrages (voir p. 283, note 13). — 8. Coffres, coffrets où l’on serrait ses papiers. — 9. Notable, digne d’être noté. — 40. Pour ce que, pour cette raison que. — 44. C'est où, c'est là que. — 12. Plus, le plus. — 43. Il te faut maintenir, il faut te tenir. — 44. (JL faut) passer. — 45. Devant, avant. — 16. Qui, celui qui. — 17. La grâce, la faveur. — 148. Il ne faut pas qu'il embrasse seulement les vers. — 49. Déguiser, 20. Deviser, parler. — 24. Du savant tu feras, tu feras le savant.]
changer la manière. —
RD
200 LE XVIe SIÈCLE
Retiens doncques ce point, et, si tu m’en veux croire, Au jugement commun ne hasarde ta gloire.
Mais sage ! sois content du jugement de ceux Lesquels trouvent.tout bon, auxquels plaire tu veux, Qui peuvent t'ayancer ? en états? et offices, Qui te peuvent donner les riches bénéfices, Non ce vent populaire et ce frivole bruit Qui de beaucoup de peine apporte peu de fruit.
Ce faisant, tu tiendras le lieu d’un Aristarque?, Et entre les savants seras comme un monarque; Tu seras bien venu entre les grands seigneurs, Desquels tu recevras les biens et les honneurs, Et non la pauvreté, des Muses l'héritage, Laquelle est à ceux-là réservée en partage, Qui dédaignant la cour, fâcheux et malplaisants, Pour allonger leur gloire, accourcissent leurs ans.
(J. du Bellay, Divers poèmes.)
CONTRE LES PÉTRARQUISTES8
[Cette pièce dans laquelle du Bellay attaque la poésie artificielle et guindée, qui l’avait lui-même séduit au début de sa carrière, parut en 1558, mais avait été composée en 1553.]
J'ai oublié l’art de pétrarquiser ”, Je veux d'amour franchement 0 te En Sans vous flatter et sans me déguiser :
. Ceux qui font tant de plaintes
[4. Sage sois content, contente-toi sagement. — 2, T'avancer en, te faire avancer en te donnant. — 3, Etais, charges. — 4. Offices, fonctions. —
5. Vent populaire, le souffle de la faveur populaire (aura popularis). — 6. Ce. frivole bruit : la gloire. — 7. Aristarque : grammairien qui vivait à Alexandrie.
au ue siècle avant J.-C. ; il révisa les poèmes d’Homère ; son nom sert à désigner un critique sévère mais clairvoyant et juste.]
8. Pour l'influence de Pétrarque sur notre littérature d XVIe ‘stècle nee M. Pieri : Le Pétrarquisme au XVIe siècle. Pétrarque et Ronsard ou De l'influence de Pétrarque sur la Pléïade française (Marseille, 1895) et J. Vianey : Le Péirarquisme en France au XVIe s. (Montpellier, Coulet, Paris, Masson, 1909).
[9. Du Bellay avait € pétrarquisé » dans L'Olive. — 10. Du Bellay QppOse le naturel aux grâces factices du pétrarquisme.]
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N’ont pas le quart d’une vraie amitié,
Et n'ont pas tant de peine la moitié",
Comme leurs yeux, pour vous faire pitié, Jettent de larmes feintes.
Ce n’ést que feu ? de leurs froides chaleurs, Ce n’est qu’horreur de leurs feintes douleurs, Ce n’est encor de leurs soupirs et pleurs
Que vents, pluie et orages ; Et bref, ce n’est, à ouïr leurs chansons, De leurs amours que flammes et glaçons, Flèches, liens, et mille autres façons ?
De semblables outrages #.
De vos beautés, ce n’est que tout fin or’,
Perles, cristal, marbre et ivoire encor,
Et tout l'honneur de l’Indique ° trésor, Fleurs, lis, œillets et roses :
De vos douceurs, ce n’est que sucre et miel,
De vos rigueurs, n’est qu'aloës et fiel,
De vos esprits, c’est tout ce que le ciel Tient de grâces encloses…
(J. du Bellay, Jeux rustiques.)