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CONTRE LES BÜCHERONS DE LA FORET DE GASTINE

Écoute, bücheron, arrête un peu le bras !

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ; Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force !?, Des nymphes qui vivaient dessous ‘# la dure écorce 15 ? Sacrilège meurtrier !f, si on pend un voleur Pour piller ‘7 un butin de bien peu de valeur,

[4. Lors, alors. — 2. Oyant, entendant. — 3. Au bruit, au nom. — 4. Ne s'aille réveillant, ne se réveille (emploi fréquent au xvie siècle du verbe aller avec un participe présent). — 5. De, par une. — 6. Les ombres myrteux, l'ombrage des myrtes, aux enfers (au xvie siècle, ombre était généralement masculin au sens propre, et féminin au sens figuré de fantôme, voir p. 293). — 7. Accroupte, assise sur ses talons. — 8. Fier, farouche. — 9. Ellipse du pronom. — 40. A rapprocher de l'expression d'Horace (Odes, I, x1) : Carpe diem. —— 44, Toujours la même invitation à jouir de la vie tant qu’on est jeune (voir p. 281, note 4).]

[42. La Forêt de Gastine était une forêt du Vendômois, que Ronsard a souvent fréquentée, quand il habitait en son abbaye de Croix-Val, située dans le voisinage. Il l’a chantée dans une ode (A la forêt de Gastine, Odes, II, xv). — 13. À force, en abondance. Force — beaucoup, comme parfois le mot latin vis.

Exemple : j'ai dévoré force moutons (La Fontaine). — 44. Dessous : employé +

souvent au xvi® et même au xvii® siècle comme préposition, à la place de sous. — 15. Les nymphes qui vivent dans les arbres sont les Dryades. — 46. Meurtrier : ce mot compte dans le vers pour deux syllabes. — 17. Pour piller, parce

qu'il pille.]

284 LE XVIe SIÈCLE

Combien de feux, de fers, de morts, et de détressest Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers ?, Plus® le cerf solitaire et les chevreuls légers Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière # Plus du soleil d’été ne rompra ÿ la lumière.

Plus l’amoureux pasteur, sur un tronc adossé, Enflant son flageolet 5 à quatre trous percé, Son mâtin” à ses pieds, à son flanc la houlette’, Ne dira plus l’ardeur de sa belle Jeannette. … Tout deviendra muet, Echo? sera sans voix ; Tu deviendras campagne, et, en lieu !° de tes bois, Dont l’ombrage incertain lentement se remue !!, Tu sentiras le soc, le coutre!? et la charrue. Tu perdras ton silence ‘?, et, haletants d’effroi, Ni Satyres!* ni Pans ne viendront plus chez toi. Adieu, vieille Forêt, le jouet de Zéphyre, Où premier ‘ j’accordai les langues ‘5 dé ma lyre,

[4. Détresses, tourments. — 2. Bocagers, qui vivent dans les bocages. — 3. Plus, jamais plus. — 4. Crinière : Horace (Odes, IV, 6) a aussi employé le mot coma, chevelure, pour désigner le feuillage. — 5. Ne rompra, n’arrêtera, n'interrompra (le verbe simple remplace ici le verbe composé). — 6. FKlageolet, petit instrument de musique. — 7, Mätin, gros chien de garde, — 8. Il y a dans ces vers deux ablatifs absolus (tournures latines). — 9. Echo : nymphe qui, ayant mécontenté Junon, fut condamnée à ne pouvoir répéter que les derniers mots de ceux qui l’interrogent, et fut changée en rocher. (Histoire racontée par Ovide dans ses Métamorphoses, III, 358). — 140. En lieu de, au lieu de. — 41. Joli vers, mais un peu obscur : s'agit-il du feuillage qui ondule sous le vent ou de l’ombre qui se déplace sur le sol? Dans ce dernier sens, il faudrait rapprocher le vers de Ronsard de ceux de Rostand, dans l'hymne au Soleil de Chantecler:

Et quand par les tilleuls tu viens avec mystère, Tu fais bouger des ronds par terre, Si beaux qu'on n'ose plus marcher.

42. Coutre, couteau attaché au soc de la charrue (du latin cultrum), — 13. Tu perdras lon silence : ces mots paraissent en contradiction avec Tout deviendra muet. Mais il ne S’agit pas dans les deux passages des mêmes bruits : dans le premier, il est question des bruits de la nature qui disparaîtront ; dans le second, des bruits de la civilisation qui remplaceront ces bruits de la nature. — 44. Satyres, Pans: voir p. 280, note 6. — 15. Premier, pour la première fois (adjectif employé à la place de l’adverbe). — 46. Les langues, les cordes]

Où premier j’entendis les flèches résonner !

D'Apollon, qui me vint tout le cœur étonner ? ; Où premier admirant la belle Calliope*, Je devins amoureux de sa neuvaine trope#, Quand sa main sur le front cent roses me jeta”, Et5 de son propre lait Euterpe ? m'’allaita. Adieu, vieille Forêt, adieu, têtes ® sacrées, De tableaux ° et de fleurs autrefois honorées, Maintenant le dédain !° des passants altérés, Qui, brülés en l’été des rayons éthérés !!, Sans plus trouver le frais de tes douces verdures, Accusent tes meurtriers !? et leur disent injures. Adieu, chênes, couronne aux !* vaillants citoyens t#, Arbres de Jupiter, germes Dodonéens ti, Qui premiers aux humains donnâtes à repaitre !° ; Peuples vraiment ingrats, qui n’ont su reconnaître Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers, De massacrer ainsi leurs pères nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fiel O dieux, que véritable est la philosophie, Qui dit que toute chose à la fin périra !7, Et qu'en changeant de forme une autre vêtira !* !

[4. Il y a dans ce vers une inversion très forte. — 2. Ætonner, frapper ævec force. — 3. Calliope, muse de la poésie épique. — 4. Sa neuvaine trope, la troupe des neuf Muses. — 5. Encore une inversion très forte dans ce vers. — 6. Et (quand). — 7. Euterpe, muse de la poésie lyrique. — 8. Têtes, cimes. — 9. Tableaux offerts en ex-voto : dans l'antiquité, quand une personne avait échappé à un danger, elle faisait représenter la scène et suspendait ce tableau à un arbre sacré ou dans un temple (voir Horace, Art poétique, vers 20-21). — 40. Le dédain, qui êtes l'objet du dédain. — 41. Éthérés, du ciel (Lucrèce a dit : aetherius sol). — 12, Meurtriers : voir p.283, note 16.— 13. Aux, pour les. — 14. La couronne civique, décernée par les Romains aux citoyens qui s'étaient

distingués à la guerre, était faite avec des feuilles de chène. — 45. La forêt de Dodone, en Epire, était un sanctuaire de Jupiter : c'était une forêt de chènes dont le bruissement était interprété comme oracle. — 16. Une

vieille tradition, à laquelle les poètes latins (Lucrèce, Virgile, Juvénal) font souvent allusion, veut que les premiers hommes se soient nourris de glands. — 17. Périra : du moins dans sa forme. -— 48. Une autre vélira, elle revêtira une autre forme.]

Y z PS FRERE RER 20e FRE NT ECTS

De Tempé! la vallée un jour sera montagne, Et la cime d’Athos ? une large campagne? ; Neptune * quelquefois 5 de blé sera couvert; La matière demeure et la forme se perd.

(Ronsard, Elégies, XXX.)

IT. Du Bellay

Les œuvres de du Bellay sont, par ordre chronologique : 1549. Défense et illustration de la langue française par I. D. B. A.

[4. Tempé : vallée de Thessalie, dont parlent souvent les poëtes anciens. — 2. Athos : montagne de la Chalcidique. — 3. Campagne, plaine (campus). — 4. Neptune : la mer, dont Neptune est le dieu. — 5. Quelquefois, un jour. — 6. Ce beau vers philosophique semble avoir été inspiré à Ronsard par le De nalura rerum de Lucrèce. — 7. On peut rapprocher ce poème de Ronsard de

la lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan sur le bois du Buron(7 mai Neo gs

et du poème de Victor ve Laprade : La mort d'un chéne.] 8. Biographie. — Joachim du Bellay est né au bourg de Liré, près d'An-

gers en 1522. Orphelin de bonne heure, il eut une jeunesse moins heureuse que

Ronsard. Comme ce dernier, il devint sourd (voir dans les Jeux Rusliques son Hymne de la surdité, à P. de Ronsard, Vendômotis). Vers 1545 il alla étudier le droit à Poitiers, où l’on a prétendu (voir p. 266) qu'il fit en 1549 dans une hôtellerie la connaissance de Ronsard, qu'il suivit au Collège de Coqueret. Cette même année il publia sa Défense et illustration de la langue française. En 1553 al accompagna à Rome son cousin le cardinal Jean du Bellay, dont il fut pendant quatre ans le secrétaire. Il avait d’abord été enchanté d’être en Italie et d'y retrouver les souvenirs de l’antiquité. Mais bientôt il se lassa de son métier de fasiolum du cardinal, qui le mettait sans cesse aux prises avec les solliciteurs etles créanciers ; il fut aussi écœuré par le spectacle de l’immoralité et des intrigues qu'il avait sous les yeux, et blessé dans son amour-propre par l’insolence des seigneurs italiens qui le traïtaient de haut. Il se consola en chantant dans deux recueils, Les Antiquites et Les Regrets, la grandeur de la Rome antique et les regrets de son pays natal. Rentré en France en 1557, il resta quelque temps encore au service de son cousin, puis le quitta. Sans ressources, privé de ses protecteurs, il passa ses dernières années dans les soucis matériels, la maladie et la tristesse. Il mourut le rer janvier 1560.

Editions. — Œuvres complètes de J. du Bellay, éd. Marty- -Laveaux (1866-1867, Collection de la Pléiade, Lemerre, 2 vol.); éd. L. Séché (Revue de la Renaissance, 1903-1910, 3 vol.); éd. H. Chamard (Société des Textes français modernes, Pres 1923, D vol.).— OEuvres choisies de J. du Bellay, par Becq de Fouquières (Charpentier, 1876) ; par Léon Séché (1894). — Leitres de J, du Bellay, par Pierre de Nolhac (1883). — Les Regrets, éd, R. de Beauplan (Sansot, 1907). — Poësies françaises et latines de J. du Bellay, par E. Courbet (Garnier, 1919, 2 vol.).

Pour les éditions de la Défense et illustration... voir p. 267, note 1. <=

À consulter. — Léon Séché : J. du Bellay, documents nouveaux (1880). —

(Joachim du Bellay Angevin) avec les cinquante premiers sonnetst de L'Olive?; ;

1550. Deuxième édition des cinquante sonnets de L'Olive, accompagnés de plus de soixante autres sonnets inédits et de quelques « autres œuvres poétiques ».

1550. Vers lyriques où Odes. Recueil de poésies présenté à très illustre princesse madame Marguerite (C’est là que se trouve l’ode De la nécessité d'écrire en sa langue, dont nous avons cité un fragment p. 147). Dans ce recueil du Bellay s'inspire de Pindare, tandis que dans L'Olive il s’inspirait de Pétrarque.

1592. Divers poèmes, partie inventions, partie traduction (où se trouvent La complainte du désespéré et Le poète courtisan).

1558. Le premier livre des Antiquités de Rome (il n’y eut pas de second livre).

1558. Divers Jeux rustiques et autres œuvres poétiques (ce recueil renferme quelques pièces très connues : Chanson d'un vanneur de blé aux vents, Contre les pétrarquistes, Hymne de la surdité, Épitaphe d’un petit chien).

1558. Les Regrets et autres œuvres poétiques.

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