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LA LANGUE FRANÇAISE ET L'ACADÉMIE

Messieurs, l’éloquence est morte, toutes ses couleurs s’eflacent, toutes ses grâces s’évanouissent, si l’on ne s'applique avec soin à fixer en quelque sorte les langues et à les rendre durables…

L'usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues. Le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n'a jamais été disputé à la multitude ; mais, si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre toutefois d’être dirigée. Vous étes, Messieurs, un conseil réglé et perpétuel, dont le crédit, établi par l’approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l'usage et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire. C’est le fruit que nous espérons recevoir bientôt de cet ouvrage admirable? que vous méditez; je veux dire ce trésor de la langue, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et si fertile dans ses expressions. Telle est donc l'institution de l’Académie; elle est née pour élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue:latine. Aussi a-t-on vu, par vos ouvrages, qu'on peut, en parlant français, joindre la délicatesse et la pureté attique à la majesté romaine. C’est ce qui fait que toute l'Europe apprend vos écrits; et, quelque io qu’ait l'Italie d'abandonner tout à fait l° empire, elle est prête? à vous céder celui de la politesse“ et des sciences.

Par vos travaux et par votre exemple les véritables beautés du style se découvrent de plus en plus dans les ouvrages français, puisqu'on y voit la hardiesse qui convient à la liberté, mêlée à

[4. Le grand sceau de l’Académie, dont le Chancelier avait la garde.] [2.: Le Dictionnaire, — 8. Préle à : dans le sens de près de, — 4, Politesse, culture intellectuelle.]

la retenue, qui est l'effet du jugement et du choix. La licence est restreinte par les préceptes ; et toutefois vous prenez garde qu'une trop scrupuleuse régularité, qu’une délicatesse trop molle n’éteigne le feu des esprits et n’affaiblisse la vigueur du style. Ainsi nous pouvons dire, Messieurs, que la justesse est devenue par vos soins le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni d’affecté ni de bas : si bien qu’étant sortie des jeux de l'enfance et de l’ardeur d’une jeunesse emportée, formée par Texpérience et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection qui donne la consistance !‘. La réputation toujours fleurissante ? de vos esprits et leur éclat toujours vif l'empêcheront de perdre ses grâces ; et nous pouvons espérer qu'elle vivra dans l’état où vous Favez mise autant que durera l'empire français et que la maison de saint Louis présidera à toute l’Europe.

(Bossuet, Discours de réception à l’Académie Française, 1671.)

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