UTILITÉ DU DICTIONNAIRE
Le Dictionnaire auquel l’Académie travaille? mérite sans doute‘ qu'on l’achève. Il est vrai que l’usage, qui change souvent pour les langues vivantes, pourra changer ce que ce Dictionnaire aura décidé.
...Nedum sermonum stet honos et gratia vivax. Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque Quæ nunc sunt in honore vocabula, si volet usus, Quem penes arbitrium est et jus et norma loquendi ÿ.
Mais ce Dictionnaire aura divers usages. Îl servira aux étrangers, qui sont curieux de notre langue, et qui lisent avec fruit les livres excellents en plusieurs genres qui ont été faits en France.
[4. Consistance, fixité. — 2. Fleurissante : aujourd’hui cette forme de participe s'emploie au propre, tandis qu’au figuré on emploie florissante.]
[3. L'Académie travaillait à la seconde édition du Dictionnaire, qui parut en 1718. — 4. Sans .doute — sans aucun doute. — 5, Horace, Art poétique, vers 69-72 : « ...Bien loin que les mots conservent toujours vivaces leur éclat ct leur crédit. Beaucoup d’entre eux renaîtront qui déjà ont péri, et d’autres périront qui sont maintenant en honneur, si le veut l’usage, auprès duquel se trouvent l'autorité, le droit et la loi en matière de langue. »
382 LE XVIIe SIECLE
D'ailleurs les Français les plus polis! peuvent avoir caloe besoin de recourir à ce Dictionnaire par rapport? à dés termes
sur lesquels ils doutent, Enfin, quand notre langue sera chan- :
gée, 1l servira à faire entendre les livres dignes de la postérité qui sont écrits en notre temps. N’est-on pas obligé d'expliquer maintenant le langage de Villehardouin‘ et de Joinville ÿ ? Nous serions ravis d'avoir des dictionnaires grecs et latins faits par les
anciens mêmes. La perfection des dictionnaires est même un.
point où il faut avouer que les Modernes ont enchéri sur les Anciens. Un jour on sentira la commodité d’avoir un dictionnaire qui serve de clef à tant de bons livres. Le prix de cet ouvrage ne peut manquer de croître à mesure qu'il vieillira. (Fénelon, Lettre sur les occupations de l'Académie Française, chap. 1.)
2° La Grammaire’.
a) Les principes de Vaugelas.
Le titre de la grammaire de Vaugelas Ê est significatif : Remarques sur
la langue française (1647). C’est un ouvrage sans pédantisme, écrit pour
les gens du monde” ; l’auteur ne légifère pas ; il se contente de renvoyer sans cesse à « l'usage », qui d’après lui est le souverain maître du lan-
[4 Les plus polis, les plus cultivés. — 9. Par rapport à, au sujet de, — ue
3. Entendre, comprendre. — 4. Villehardouin : voir p. 109. — 5. Joinville : voir p. 110. — 6. Ont enchéri sur, ont surpassé.]
1. À consulter. — F. Brunot : Histoire de la langue française (tomes IITet IV).
8. Claude Favre de Vaugelas (1585-1650) n'a laissé, outre ses Remarques sur la langue française, qu'une traduction de Quinte-Cureë : De la vie et des actions d'Alexandre le Grand, publiée après sa mort, en 1653. ses
Editions. — Remarques sur la langue française, avec des notes de Patru et de Th. Corneille (1738, 3 vol.). — Remarques sur la langue française, par À, Chassang (1880).
9. Avant la tentative de Vaugelas, quelques efforts avaient bien été faits au xvi siècle pour constituer une grammaire, On peut citer Louis Meigret : Le tretté de la grammere francoëze (1550); Robert Estienne : Traicté de la grammaire française (1557); Ramus : Gramere (1562). Mais il n’ÿ avait, en somme, aucune œuvre qui fit autorité; la fantaisie individuelle se donnait libre carrière dans le domaine grammatical.
ES D A AV Ve ES re ET 7 dei si :
gage: « Tant s’en faut, dit-il dans la Préface, que j'éntrepremmie de me constituer juge des différends de la langue, que! je ne prétends passer que pour un simple témoin, qui dépose ce qu’il a vu et oui, ou pour un homme qui aurait fait un recueil d’arrêts qu’il donnerait au public. C’est pourquoi ce petit ouvrage a pris le nom de Remarques. »
Mais qu'est-ce au juste que « cet usage dont on parle tant et que tout le monde appelle le roi ou le tyran, Parbitre ou le maître des langues » P Il ya, selon Vaugelas, deux sortes d’usages, un mauvais et un bon : « Le mauvais usage se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix, et c’est véritablement celui que l’on nomme le maître des langues, celui qu’il faut suivre pour . bien parler et pour bien écrire en toutes sortes de style. » Le bon usage se définit ainsi : « C’est la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs de ce temps. Quand je dis la cour, j'y comprends les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville où le prince réside, qui, par la communication qu’elles ont avec les gens de la cour, participent à sa politesse. »
Dans la collaboration, grâce à laquelle s'établit le bon usage, quel est le rôle de la cour et el des bons auteurs ? « La cour est comme un magasin d’où notre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées. » Et le langage des bons auteurs est l'instrument de vérification : « Le consentement des bons auteurs est comme le sceau ou une vérification qui autorise le langage de la cour et qui marque le bon usage. » Pour les cas douteux on tranchera la difficulté en ayant recours à l’avis des gens « savants en la langue ». Geux-ci doivent prendre pour guide l’analogie, qui « n’est autre chose qu’un usage particulier qu’on infère d’un usage général qui est déjà établi. »
Des principes posés précédemment il résulte deux Nr La première est que Vaugelas dénie au peuple l'autorité que Malherbe lui reconnaissait en matière de langage : « De ce grand principe que le bon usage est le maître de notre langue, il s'ensuit que ceux-là se trompent, qui en donnent toute la juridiction au peuple... Selon nous, le peuple n’est le maître que du mauvais usage, et le bon usage est le maître de notre langue. » La seconde est que Vaugelas s'oppose également aux grammairiens rationalistes qui, — comme Arnauld, l’auteur de la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal (1660), — prétendent introduire la logique dans l’étudé de la langue et cherchent à en expliquer les lois au lieu d’en constater simplement les usages : « Ceux-là se trompent . lourdement et pèchent contre le premier principe des langues, qui veu-
[1. C'est-à-dire : Bien loin d'entreprendre... je prétends passer seulement... ,]
lent raisonner sur la nôtre, et qui Con dREt oi beaucoup de façons de parler É généralement reçues, parce qu’elles sont contre la raison ; car la raison n’y est point du tout considérée ; il n’y a que l’usage et l’analogie. »
Outre l’exposé des principes de Vaugelas et de leurs conséquences, la préface des Remarques contient d’intéressantes réflexions sur l’évolution générale des langues. Car naturellement Vaugelas se demande combien de temps pourra servir son ouvrage ; et l’examen de cette question l’amène à considérer ce que nous appelons aujourd’hui « la vie du langage ».