‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 262 sur 532 · PRÉCIEUSES DE PROVINCE < Ê · texte numérisé non relu

PRÉCIEUSES DE PROVINCE < Ê

[La scène se passe à Montpellier, en 1656 ]

Dans cette même chambre, nous trouvâmes grand nombre de dames, qu’on nous dit être les plus -polies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. A leurs petites mignardises, leur parler gras, et leurs discours extraordinaires, nous Ccrûmes bientôt que c'était une assemblée des Précieuses de Montpellier ; mais bien qu’elles fissent de nouveaux efforts à cause de nous, … elles ne paraissaient que des Précieuses de campagne, et n'imi- | taient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce. qu'elles valaient par le commerce qu’elles ont avec eux.

(Chapelle et Bachaumont, Voyage en Languedoc et en Provence.)

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[La scène se passe en Auvergne, à Riom, en 1665.]

. Le bruit de ma poésie’ fit grand éclat et m'attira deux ou trois précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent qu'elles passeraient pour savantes dès qu’on les aurait vues avec moi et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion. L'une était d’une taille qui approchait un peu de celle des anciens géants ; l’autre était, au contraire, fort petite, et son visage était si couvert de mouches?, que je ne pus juger autre chose, sinon

[4. Fléchier avait en effet publié des vers. — 2, Les mouches étaient de petits morceaux de taffetas noïr gommé, que les femmes, au xvi® et au xvime siècle, mettaient par coquetterie sur leur visage. Elles parurent pour la première fois à la cour de Louis XIIL. Au début on n’en mit qu'une, dont l'effet était de faire ressortir la blancheur de la peau. Mais on finit par en semer partout : sur le front (la majesiueuse), au coin de l'œil (la passionnée), au milieu de la joue (la

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qu’elle avait un nez et des yeux. Je remarquai que l’une et l’autre se croyaient belles. Ces deux figures me firent peur. Je me rassurai le mieux que je pus, et, ne sachant encore comment leur PAFISEI ] 'attendis leur compliment de pied ferme. La petite, comme ‘ plus âgée, et de plus mariée, s’adressa à moi : « Ayant de si beaux hotes que vous? avez, me dit-elle, et faisant d'aussi beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le R. P. Raphaël, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied? de ne céder à aucun de Messieurs de l’Académie. C'est, monsieur, ce qui nous a obligées * de venir vous témoigner l’estime que nous faisons de vous. Nous avons si peu de gens polis 5 et bien tournés dans ce pays barbare, que, lorsqu'il vient quelqu'un de la cour ou du grand Ronde: on ne saurait assez le considérer. — Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque froide que je paraisse, j’ai toujours aimé l’esprit avec passion, et, ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai toujours senti une inclination particulière à les honorer... » Après ces mots elles s’approchèrent de ma

table, et me prièrent de les excuser si elles avaient la curiosité

d'ouvrir quelques livres qu’elles voyaient, que c'était une curiosité invincible pour elles.

(Fléchier, Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne.)

IIT. — LA PRÉCIOSITÉ.

Le mot « précieux » n’a pas toujours été pris en mauvaise part. « Ce titre, dit l’abbé de Pure (1634-1680) dans son roman La Précieuse ou Le Mystère des ruelles (1656), se donne aux personnages du beau sexe qui ont su se tirer du prix commun des autres. » Et la preuve que ce terme

galante), sur un bouton (/a récélense), sur le nez (l'effrontée), sur les lèvres (lc coquette)... Massillon ayant un jour ironiquement demandé en chaire pourquo: les femmes n’en avaient pas aussi sur le cou et sur les épaules, on le prit at mot ; et les mouches ainsi placées s’appelèrent « les mouches à la Massillon ».]

[4. Comme, en sa qualité de. — 2. Que veus (en) avez. — 3. Sur le pied de, en situation de. — 4, Obligées, engagées. — 5. Polis, cultivés.]

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404 LE XVIIe SIÈCLE

a bien commencé par être élogieux, c’est cette phrase de Segrais louant Mne de Châtillon d’être « obligeante, civile et surtout précieuse. » Mais à force de vouloir à tout prix se distinguer du vulgaire, on tombe vite dans l’affectation ridicule ; et c’est ainsi que le mot n’a pas tarde à prendre une aeception défavorable.

Cette maladie du goût qu'est la préciosité n’a pas sévi seulement en France. On en trouve des formes analogues dans d’autres pays, à la fin du xvi* et au début du xvire siècle ::en Angleterre, l’euphuïsme, qui fleurit à la cour d’Elisabeth (le nom vient d’un roman intitulé Euphuès, de John Lyli, 1553-1606); en Italie, le marinisme ou concettisme (du nom du chevalier de Marini, 1569-1625, poète italien, né à Naples, qui en 1615 vint en France, où il publia son Adone, 1623, dont les concetti ou pointes furent très goûtées) ; en Espagne, le gongorisme ou cullisme (du nom de. Gongora!, 1561-1627; poète espagnol, né à Cordoue, dontles œuvres, Les Solitudes, Polyphème, sont écrites en style culto, Doi d’agudezas, qui rappellent les concetti italiens).

Si ces influences étrangères ont pu crihal à développer la préciosité française, du moins elles ne l’ont pas créée. Car on découvre déjà des germes de préciosité dans notre littérature du moyen âge, en particulier dans Le Roman de la Rose. Et d’ailleurs, dès la fin des guerres de religion, bien avant les premières réunions de l'Hôtel de Rambouillet, 1l y avait eu chez nous une crise de préciosité?. Mais c’est surtout entre 1650 et 1660, dans les salons de Paris et de province, qui imitèrent plus ou moins gauchement l'Hôtel de Rambouillet, déjà gagné par ce mauvais esprit vers la fin de son existence, que la DEC rencontra un milieu favorable à son développement. ;

La préciosité française du xvn® siècle semble avoir eu longue vie, puisque, attaquée dès 1637 par Desmarets de Saint-Sorlin dans sa comédie Les Visionnaires, elle l’est par Molière dans Les Précieuses ridicules (1659) et Les Femmes savantes (1672), par La Bruyère dans ses Caractères (1688, chap. v: De la société et de la conversation) et par Boileau dans sa Satire X (1692).

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