I. — LA PARODIE BURLESQUE
À quel point a sévi en France le goût du burlesque, de 1640 à 1650,
Ë Pellisson nous l’apprend dans son Histoire de l’Académie Française … (1652) : « Cette fureur du burlesque, dont à la fin nous commençons à
guérir, était venue si avant que les libraires ne voulaient rien qui ne
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portât ce nom ; que par ignorance ou pour mieux débiter leur marchandise, ils le donnaient aux choses les plus sérieuses du monde, pourvu seulement qu’elles fussent en petits vers : d’où vient que, durant la guerre de Paris, en 1649, on imprima une pièce assez mauvaise, mais . sérieuse pourtant, avec ce titre, qui fit justement horreur à ceux qui n’en lurent pas davantage : La passion de Notre Seigneur en vers burlesques. » - |
On! a pu définir le burlesque « du précieux retourné ». Et de fait, ces deux excès opposés ont une source identique, le désir de se distinguer soit par le raffinement soit par la grossièreté du langage. C’est pourquoi non seulement la même génération a vu naître ce double type intellectuel, « le bouffon » et « l’enflé », comme les appelle Pascal? qui les déteste également, mais on les rencontre l’un et l’autre parfois unis et confondus dans les mêmes esprits, par exemple chez Cyrano de Bergerac.
Le burlesque a consisté avant tout dans la parodie de certains genres littéraires qu'avait caractérisés leur progressif éloignement de la vérité : le portrait, qui peu à peu prit l’habitude de faire avec outrance l'éloge immérité des personnes ; le roman pastoral et le roman d’aventures, qui | tombèrent très vite dans la fadeur de la galanterie convenue et dans l’extravagance des fantaisies les plus folles ; l'épopée et la tragédie, qui « par amour de l’héroïque et du noble finirent par créer un monde artificic] de fausse et monotone grandeur.
1° Parodie du portrait.
Charles Sorel, en 1659, a tourné ce genre en ridicule dans sa Descrip- M tion de l'Ile de Portraiture. Molière s’en est également moqué dans Les Précieuses ridicules. Même dans la fameuse Galerie des Peintures, dont « nous avons parlé (p. 419), se trouve, au milieu de tant de portraits flat- | tés, une amusante caricature, le portrait de M de la Grenouillère ?, | dont voici un fragment :
« J'ai les yeux à fleur de tête et assez gros, mais ils sont ouverts … d’un peu trop et ronds, et, pour ne rien déguiser, ils ressemblent à des yeux de lapin blanc. Îls ont un autre défaut encore, c est qu'ils ne sont pas assez éloignés du nez; le mien est aquilin et
4. Pierre Brun, dans sa thèse sur Cyrano de Bergerac, 1893 (déjà citée p. 485). à 1 9. « Je hais le bouffon et l’enflé : on ne voudrait faire son ami ni de l’un ni F2
de l’autre. »
3. La Galerie des portraits de Mie de Montpensier (éd. Édouard de Barthélemy, a
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fort pointu, avec une butte fort considérable au milieu, et tout le monde juge que des lunettes ne lui siéraient pas mal ; il est un peu tordu, il rougit au froid, et en hiver il est toujours paré d’une roupie... Outre cela, j'ai les gencives plus rouges que le
- corail, et je ne laisse pas d’avoir l’haleine puante à cause de la mauvaise constitution de mon estomac... »
Et dans son Dialogue des héros de roman, dont nous reparlerons plus bas, Boileau a raillé la fadeur habituelle des portraits à la mode, en faisant lire devant Pluton par Sapho, la poétesse grecque, ce portrait de Tisiphone, l’une des trois Furies :
« Tisiphone a naturellement la taille fort haute, et passant de beaucoup la mesure des personnes de son sexe ; mais pourtant si
- dégagée, si libre et si bien proportionnée en toutes ses parties, que son énormité même lui sied admirablement bien. Elle a les
- yeux petits, mais pleins de feu, vifs, perçants et bordés d’un cer- -tain vermillon qui en relève prodigieusement l'éclat. Ses che- - veux sont naturellement bouclés et annelés, et l’on peut dire que ce sont autant de: serpents qui s’entortillent les uns dans » les autres et se jouent nonchalamment autour de son visage... »
2° Parodie du roman pastoral et du roman d’aventures.
Une timide réaction se dessinait déjà dans L’Astrée contre l’excès de l'idéalisme sentimental : en face de Céladon et de sa bergère Honoré . d'Urfé avait placé Hylas, le berger ironique et infidèle. Mais deux auteurs ont élevé une protestation plus vigoureuse contre l’insincérité roma- -nesque : Charles Sorel, en 1627, dans Le Berger extravagant où parmi des - fantaisies amoureuses on voit les impertinences des romans et de la poésie “(ouvrage qui dans les éditions suivantes parut sous le titre plus signifi-
catif encore de L’Anti-Roman) ; et Boileau, dans son Dialogue des héros de roman à la manière de Lucien (écrit en 1665 et publié seulement en 1710 après la mort de Mile de Scudéry!, qu’il avait craint de chagriner par sa satire). Le Discours préliminaire de ce Dialogue atteste l'intention très nette d'attaquer « non seulement le peu de solidité de ces romans, mais leur afféterie précieuse de langage, leurs conversations vagues et frivoles, les portraits avantageux faits à chaque bout de champ de per-
1. Voir À. Gasté : Mie de Scudéry et le Dialogue des héros de roman (1902).
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sonnes de très médiocre beauté et quelquefois laides par excès, et tout & long verbiage d'amour qui n’a point de fin. »