INCIDENT AU THÉATRE
[La scène se passe au Mans, au cours d'une représentation donnée par la troupe de comédiens nomades, dont Scarron raconte les pérégrinations provinciales, et dont les noms de théâtre sont Destin, la Rancune, la Caverne.….]
Ce jour-là on joua le Dom Japhet*, ouvrage de théâtre aussi enjoué que celui qui l’a fait a sujet de l’être peut. L’auditoire fut nombreux, la pièce fut bien représentée, et tout le monde fut satisfait, à la réserve du désastreux Ragotin. Il vint tard à la comédie ; et, pour la punition de ses péchés, il se plaça derrière un gentilhomme provincial à large échine, et couvert d’une grosse casaque ‘qui grossissait beaucoup sa figure. Il était d'une taille si haute au-dessus des plus grandes, que, quoiqu'il fût assis, Ragotin, qui n'était séparé de lui que d’un rang de sièges, crut qu'il était debout ; il lui cria incessamment ? qu'il s’assit comme les autres, ne pouvant croire qu'un homme assis ne düt pas avoir sa tête au niveau de toutes celles de la compagnie. Ce
[4. Coucha sur le carreau, étendit morts. — 2. Possible, peut-être (adverbe).]
[3. Dom Japhet d'Arménie : comédie de Scarron (1653). — 4. Allusion aux infirmités de l’auteur. — 5. Ragotin est ainsi présenté par Scarron dans un autre chapitre du roman : « Un petit homme veuf, avocat de profession, qui avait une petite charge dans une petite juridiction voisine... Il était menteur comme un valet, présomptueux et opiniàtre comme un pédant, et assez mauvais poète... » — 6. Casaque, manteau à manches larges. — 7. Incessamment, sans cesse. ]
gentilhomme, qui se nommait la Baguenodière, ignora longtemps que Ragotin parlât à lui. Enfin Ragotin l’appela monsieur à la plume verte, et comme véritablement 1l en avait une bien touffue, bien sale et peu fine, il tourna la tête, et vit le petit impatient qui lui dit assez rudement qu'il s’assit. La Baeuenodière en fut si peu ému qu'il se retourna vers le théâtre comme si de rien n’eût été. Ragotin lui cria une seconde fois de s'asseoir. Il tourna encore la tête vers lui, le regarda, et se retourna vers le théâtre. Ragotin recria ; la Baguenodière tourna la tête pour la troisième fois, hard son homme et pour la troisième fois se retourna vers le théâtre.
Ce la Baguenodière était le plus prénd hommé ‘et le plus grand brutal : du monde; il demanda avec sa froideur accoutumée à deux gentilshommes qui étaient auprès de lui de quoi ils riaient. Ils de dirent ingénument que c'était de lui et de Ragotin, et pensaient bien par là le congratuler plutôt que de lui déplaire. Ils lui déplurent pourtant, et un : Vous étes de bons sots, que la Baguenodière, d'un visage refrogné?, leur lâcha assez mal à propos, leur apprit qu'il prenait assez mal la chose, et les obligea à lui repartir *, chacun pour sa part, d’un grand soufflet. La Baguenodière ne put d’abord que les pousser ‘des. coudes à droite et à gauche, ses mains étant embarrassées dans sa casaque, et avant qu'il les eût libres, les gentilshommes, qui étaient frères et fort actifs de leur naturel, lui donnèrent une demidouzaine de soufflets, dont les intervalles furent par hasard si bien compensés*, que ceux qui les entendirent sans les voir donner crurent que quelqu'un avait frappé six fois des mains l’une contre l’autre à intervalles égaux. Enfin la Baguenodière tira ses mains de dessous sa lourde casaque; mais, pressé 5 comme il était des deux frères qui le gourmaientf comme des lions, ses longs bras n’eurent pas leurs mouvements libres. Il voulut reculer, et il tomba à la renverse sur un homme qui était derrière lui, et le renversa lui et son siège sur le malheu-
[4. Brutal désigne plutôt ici la grossièreté de l’esprit que la violence du caractère. — 2. Refrogné : mème mot que renfrogné. — 3. Lui repartir d'un grand soufflet, lui distribuer un grand soufflet. — 4. Si bien compensés, si réguliers (du latin compensare, équilibrer). — 5. Pressé des deux frères, serré par les deux frères. — 6. Gourmaient, battaient à coups de poings.]
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reux Ragotin, qui fut renversé sur un autre, qui fut renversé sur un troisième, et ainsi de suite jusqu où finissaient les sièges, dont une file entière fut renversée comme des quilles…
Ce hideux chaos de tant de personnes et de sièges mélés les uns dans les autres fut longtemps à se débrouiller... Et voilà ce qui troubla en quelque façon la première représentation que firent nos comédiens devant l’illustre compagnie qui se trouvait lors dans la ville du Mans.
(Scarron, Le Roman comique, 2° partie, chap. xvir.)