VANITÉ DE LA VIE
Qu'est-ce que cent ans ? Qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les efface ? Multipliez vos jours, comme les cerfs que la fable ou l’histoire de la nature“ fait vivre durant tant de siècles ; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancètres se sont reposés, et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité ; entassez dans cet espace, qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs : que vous profitera cet amas, puisque le dernier soufle de la mort, tout faible, tout ? Hoaites sant, abattra tout à coup cetle vaine pompe avec la même facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enfants? Que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d’en avoir rempli
[4. Ruine : ce mot désigne ici l’action de tomber et non pas simplement l'état d’une chose qui est à terre. — 2, De — avec. — 3. Expression d'Homère (érworov {yo &podpns) reprise par Racine (Iphigénie, 1, 2) :
Voudrais-je, de la terre inutile fardeau, Ne laisser aucun nom et mourir tout entier ?
[4. L'histoire de la nature : nous l’appelons aujourd'hui l’histoire naturelle, — 5. Que profitera, à quoi servira. — 6. Amas, le fait d’avoir amassé., — 7, Tout languissant (qu’il soit) : ellipse fréquente au xvire siècle. Dans Le Misanthrope (E, 2), Molière dit aussi :
Nos pères, tout grossiers, l’avaient beaucoup meilleur. 8. Cette comparaison de la vie à un livre a inspiré à Lamartine ces vers
Le livre de la vie est le livre suprême,
Qu'on ne peut ni fermer ni rouvrir à son choix ; Le passage attachant ne s'y lit pas deux fois, Mais le feuillet fatal s'y tourne de lui-même. On voudrait revenir à la page où l’on aime.
Et la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts,
toutes les pages de beaux caractères, puisqu'enfin une ue
ralure doit tout effacer ? Encorc une rature laisserait-elle quel-
ques {races du moins d’elle-même ; au lieu que ce dernier mo-
ment, qui effacera d’un seul trait out votre vie, s’'ira perdre
lui-même avec tout le reste dans ce grand gouffre du néant... Qu'est-ce donc que ma substance !, 6 grand Dieu ? J’entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je viens me montrer comme
les autres ; après, 1l faudra disparaitre. Tout nous appelle à la.
mort? : la nature, comme si elle était presque envieuse du bien
qu'elle nous fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a Das pour d’ autres formes, elle la TARN pour ie autres ouvrages *.
Cette recrue * continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils en et qu'ils s’avancent, semblent nous pousser de l'épaule et nous dire : Retirez-
vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons
passer d’autres devant nous, d’autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle, O Dieu! encore une fois, qu'est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que] occupe peu de
place dans cet abime immense ÿ du temps ! Je ne suis rien; un
[2. Ma substance : terme philosophique (le fond immuable de ma nature). — |
2. Après avoir constaté dans le développement qui précède le néant de la wie humaine, Bossuet va démontrer la nécessité de la mort au nom des exigences de la nature et des exigences de l’humanité. — 3. Ce passage est inspiré de Lucrèce, De natura rerum (III, 963-069) :
Cedit enim, rerum novitate extrusa, vetustas
Semper, et ex aliis aliud repararc necessesk ;
‘Nec quisquam in barathrum, nec Tartara deditur atra,. Materies opus est, ut crescant postera saecla ; Quae tamen omnia te, vita perfuncta, sequentur :
Nec minus ergo ante haec, quam tu, cecidere, cadentque. Sic alid ex alio numquam desistet oriri,
Vitaque mancipio nulli datur, omnibus usu.
4. Recrue : terme du langage militaire (levée d'hommes). — 5. Immense, que
l’on ne peut mesurer (sens étymologique : immensus, in-melior).]
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si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant ; on ne m'a envoyé que pour faire nombre : encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre ‘.
(Bossuet, Sermon sur la mort, premier point.)
d) Développements dramatiques.
L’éloquence de Bossuet était si variée qu’elle savait même, à l’occasion, se hausser jusqu’au ton dramatique. Voici, par exemple, dans le Sermon sur l’impénilence finale, un passage qui forme une véritable scène de tragédie, avec ses apostrophes pressantes au mauvais riche, les arrêts tranchants du juge et l’apparition finale de l’ange de la mort.