II. — CONTRE LES RÈGLES
[Comme Corneille, Molière a protesté eontre l’intransigeance des critiques ui prétendaient imposer aux écrivains des règles trop rigoureuses. qui P E 5 5
UÜRANIE.
… Mais de grâce, Monsieur Lysidas, faites-nous voir ces défauts, dont je ne me suis point aperçue.
Lysipas Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d’abord?, Madame, que cette comédie ? pèche contre toutes les règles de l’art.
DoranTe.
Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours. Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l’art soient les plus grands mystères du monde ; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter lé plaisir que l’on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les iours, sans le secours d’Horace et d’Aristote. Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s’abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n’y soit pas juge du plaisir qu'il ÿ prend ?
Uranie.
J'ai remarqué une chose de ces Messieurs-là : c'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que
lés autres, font des comédies que personne ne trouve belles “.
[4. Les honnéles gens : voir p. 205, note 4. — 2, D'abord, tout d'abord, — 3. L'École des Femmes, représentée cinq mois auparavant, le 26 décembre 1662. — 4. Molière songeait peut-être ici à l'abbé d’Aubignac, qui, avant de publier en 1657 sa Pratique du thédire, avait fait en 1647 une tragédie médiocre, Zénobie. D'où la réflexion spirituelle du prince de Condé : « Je sais bon gré à | abbé d’Au- :
616 | ‘LÉ XVIIe SIÈCLE
DoranTE. ne
leurs ds embarrassées. Car bte si les pièces qui sont Re les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie | que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi . aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons … point de raisonnements pour nous empêcher d’avoir du puere Le
Uranie.
Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement :
si les choses me touchent; et, lorsque j je m’y suis bien divertie, je ne vais point on si j'ai eu tort, et si les règles d’ Aris- + tote me défendaient de rire.
Donanre.
C'est justement comme un homme qui aurait iTONYE une sauce excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les préceptes du Loaet français ?.… FT
(Molière, La Critique de l'Ecole des Fentmes, Scène VI. se
Il. L'ORGANISATION MATÉRIELLE DU me 2.
a) Troupes. s à
Jusqu'en 1673, il y eut trois troupes principales : 1° La troupe de l'Hôtel de Bourgogne (108-080 longtemps drig
bignac d’avoir si bien suivi les règles d'Aristote; mais je ne pardonne Date. a règles d’Aristote d’avoir fait faire à l’abbé d’Aubignac une si méchante tragédie.
[4. Il faut rapprocher de cette opinion de Molière les deux pensées souver citées de la Bruyère (Les Caractères, chap. Des ouvrages de l'esprit): « Le pee de la critique nous ôte celui d’être vivement touchés de très belles choses. « Quand une lecture vous élève l’esprit,. et qu’elle vous inspire des ont ni nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvra il est bon et fait de main d'ouvrier. » — 2 Le Cuisinier français était un li de cuisine très répandu, qu'avait publié en 1651 le sieur de la Varenne, écu de cuisine de M. le marquis d’Uxelles. L’assimilation, que fait à ce pr ) : Molière du goût physiologique au goût esthétique, lui fournit l'occasion d remarque piquante, mais est très contestable en elle-même. ]
3. À consulter. — Victor Fournel: Curiosités théâtrales A Delah
par Valleran-Lecomte, fut autorisée par Louis XIIT à prendre le nom de Troupe Royale. Elle comptait, parmi ses acfeurs les plus célèbres, Montfleury, la Champmeslé, Baron. Elle joua presque toutes les pièces de Corneille et de Racine. (On se rappeile que E. Rostand a tenté dans le premier acte de Cyrano de Bergerac une reconstitution de l'Hôtel de Bourgogne.)
2° La troupe du Thédtre du Marais (1600-1653), sous la direction de Mondory, fut la rivale de la précédente. C’est elle qui joua Le Cid.
3° La Troupe de Molière (1658-1680), d’abord installée dans la salle du Petit-Bourbon, puis à partir de 1660 dans celle du Palais-Royal. Nous la connaissons mieux que les deux autres, grâce à L’Impromptu de Versailles (1663), où Molière l’a représentée. |
A la mort de ce dernier, en 1673, sa troupe ct celle du Marais se réunissent à l'Hôtel Guénegaud. En 1680, l'Hôtel de Bourgogne et l'Hôtel Guénejaud deviennent par ordre du roi la Comédie-Française, qui, après être restée quelque temps rue Guénegaud, s'installa en 1687 rue des Fossés-Saint-Germain (aujourd’hui rue de l’Ancienne Comédie). Cette troupe devait-plus tard se scinder, sous la Révolution, et donner naissance à nos deux théâtres de l’Odéon et de la Comédie-Française.
Outre ces différents théâtres, il faut signaler, au xvri® siècle, la Comédie italienne, qui fut expulsée en 1697 pour avoir joué Mne de Maintenon dans La Fausse Prude, et l'Opéra, fondé en 1669 (voir p. 405, note 5 et p. 805) et dirigé à partir de 1672 par Lulli. On jouait aussi des parades et des farces en pleiñ air sur le Pont-Neuf, où s’illustra Tabarin. Des troupes nomades, dont Scarron a raconté les aventures dans son Roman comique (1651), parcouraient également la province (voir p. 503 et 507). Enfin des représentations étaient souvent données dans les Collèges des Jésuites (voir p. 722); et Mme de Maintenon les introduisit même à Saint-Cyr (voir p. 765-768).
1859). — Ludovic Celler: Les décors, les costumes et la mise en scène au XVIIe siècle (Paris, Liepmannssohn et Dufour, 1869). — E. Despois : Le théâtre français sous Louis XIV (Hachette, 1874). — Ad. Julien : Les spectateurs sur le théâtre (Detaille, 1875). — H. Chardon : La troupe du Roman comique dévoilée, les comédiens de campagne au XVIIe siècle (Champion, 1876). — F. Sarcey : Comédiens et comédiennes (1878 et 1884, 2 séries), — Ad. Julien : Histoire du costume au théâtre (Charpentier, 1880). — A. Guillaumot : Costumes de la Comédie Française, XVII et XVIIIe siècle (6o planches, 1885).— Bernardin : La comédie italienne en France et les théâtres de la foire et du boulevard, 1570-1791 (Edition de la Revue Bleue, 1902). — Karl Mantzius: Molière, les théâtres, le public et les comédiens de son temps (traduit du danois par Maurice Pellisson, Colin, 1908). — F. Loliée: La maison de Molière et les grands classiques (Colin, 1908). — H. Lyonnet: Diclionnaire des comédiens français (ceux d'hier), biographie, bibliographie, iconographie (1912-1918, 2 vol.). — G. Mongrédien : Les grands comédiens
à du XVII siècle (Le Livre, 1927).
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b) Représentations.
Les représentations étaient beaucoup moins nombreuses 4 a’aujourd’hui. Chappuzeau, dans Le Théâtre français (1694), à établi qu’en 1672, avec trois troupes de comédiens français jouant chacune trois fois par: se. maine, la troupe italienne quatre fois et l'Opéra trois, ét en tenant compte des relâches qui avaient lieu pour les fêtes religieuses, on arrive au total d'environ 800 représentations par an : chiffre qui n’a jamais été dépassé au xvrr® siècle et qui même a été rarement atteint.
Pendant longtemps les représentations commencèrent à 2 heures ; mais, sur l'intervention du clergé, elles eurent lieu après vêpres, de # à 7 Done. De préférence, on jouait la tragédie l’hiver et la comédie l’été
c) La salle et le public.
Les salles de théâtre étaient généralement de line restreintes. Cependant on a pu calculer que celle de la Comédie Française, quand elle fut transportée rue des Fossés-Saint-Germain, contenait de 1500 à: 2000 personnes, grâce à la compressibilité du es L'é éclairage ei des chandelles y était très défectueux.
Le public du parterre, peeue plus nombreux que celui des S. restait debout (il le fut jusqu’en 1782) et se montrait fort tumultueux. Le prix de la place y était de 15 sols, ainsi que nous FAR ces deux vers de Boileau (Satire IX) :
Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, Peut Sller au parterre attaquer Attila.
Sur la scène, à partir de 1637, il y eut des spectateurs, assis sur ‘dei banquettes. Leur présence nuisait à la vraisemblance dramatique et provoquait souvent des troubles, dont Molière s’est plaint dans une scène des Fâcheux (voir plus loin). Mais, comme ils payaient un demi-louis d’or (cent dix sous), et que les directeurs de théâtres trouvaient mauvais de renoncer à cette source de bénéfices, cet usage se maintint en dépit de inconvénients jusqu’à l’année 1759, où le duc de Lauraguais, exa le souhait de Voltaire, réussit à le supprimer à la Comédie-Française, donnant 12000 livres aux comédiens à titre de compensation. 5
d) Décors et costumes.
La mise en scène était rudimentaire. Le décor représentait presque | invariablement « un palais à volonté » et, plus rarement, une ; place pu. blique ou un paysage champêtre. Quand la pièce exigeait une mise scène plus compliquée, on avait recours à des procédés sont Re pr
tifs. Ainsi, lors de la représentation de La mort de Cyrus ou La vengeance de Thomiris, de M. de Rozidor (1662), à l'endroit du IVe acte où Thomiris s’écriait : « À moi, soldats ! », on faisait simplement tomber une toile sur laquelle était peinte une armée en train de traverser un pont.
Le costume ne compertait pas plus de vérité. Dans toutes les pièces antiques les acteurs avaient « un habit à la romaine » avec une cuirasse et une perruque surmontée d’un casque. Ce n’est qu’au xvin® siècle, à partir de 1955, avec Le Kain (1728-1778) et Me Clairon (1723-1803), et surtout à partir de 1789, avec Talma (1763-1826), qu’on essaya d’introduire dans le costume un peu plus d’exactitude.
e) L'usage du sifflet.
Jadis, quand le public n’était pas content, il lançait des cailloux sur la scène, ainsi que l’atteste une sentence du lieutenant civil qui en 1596 interdit l’emploi de tels projectiles. Puis on a jeté des pommes cuites, qu’on vendait à la porte des théâtres, comme on yÿ vend des oranges. C'était déjà un progrès. Enfin, à partir de 1680 — une épigramme de Racine en témoigne —, lors de la représentation d’une tragédie de Fontenelle, l’Aspar, s’introduisit au théâtre l'usage du sifflet :
Ces jours passés, chez un vieil histrion!, Grand chroniqueur ?, s’'émut en question Quand à Paris commença la méthode
De ces sifflets qui sont tant à la mode.
« Ce fut, dit l’un, aux pièces de Boyer +. »
Gens5 pour Pradon 6 voulurent parier :
« Non, dit l’acteur, je sais toute l’histoire, Que par degrés 7 je vais vous débrouiller :
Boyer apprit au parterre à bäiller ;
Quant à Pradon, si j’ai bonne mémoire, Pommes sur lui volèrent largement ;
Or quand sifflets prirent commencement; C’est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle), C’est à l’Aspar du sieur 8 de Fontenelle.
[4. Histrion, acteur. — 2. Chroniqueur, aimant à raconter des nouvelles (le mot n’est plus pris aujourd’hui dans ce sens). — 3. S'émul en question, fut agitée la question de savoir. — 4, L'abbé Boyer (voir p. 636), dont Racine en 1695 a tourné en ridicule dans une autre épigramme la tragédie de Judith. — 5. Racine, pour donner un ton archaïque à ces vers, a supprimé l’article devant plusieurs substantifs (gens, pommes, sifflets) et le pronom devant le verbe s’émut. — 6. Sur Pradon voir p. 636. — 7. Par degrés, successivement. — 8. Sieur contient une nuance de mépris.]
selon le vers de Boileau, marqua un sérieux adoucissement des mœu
f) La censure ef la presse.
Il n pi eut pas, au xvri* siècle, de censure dramatique régulièrement organisée. Celle-ci ne fut instituée de mamère officielle qu'en 1502, à. l’occasion d’une pièce de Boindin, Le Bal d'Auteuil. Mas en 1609, une
ordonnance de police avait obligé les acteurs à soumettre toutes les pièces au procureur du roi, qui du reste ne se montra jamais bien sévère. Parmi les journaux, d'aller peu nombreux au xvr® siècle (voir p 444-445), seul Le Mercure Galant rendait es des PP RE “à théâtrales. +