IV.— LE MORALISTE
La Fontaine, on l’a vu précédemment (p. 698-701) ne séparait pas, en composant ses fables, la nécessité de plaire et l'obligation d’instruire. Il a longuement insisté dans sa préface sur le profit moral qu’on doit attendre d’elles :
« Platon, ayant banni Homère de sa république, y a donné à Esope une place très honorable. Il souhaite que les enfants sucent ces fables : avec le lait ; il recommande aux nourrices de les leur apprendre ; car on ne saurait s’accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d’être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes, pendant qu’elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces fables ? »
Mais, en dépit de ces déclarations, la valeur morale des fables de La Fontaine a été très diversement appréciée depuis le xvri® siècle, On n’en peut tirer, d’après J.-J. Rousseau et Lamartine, que de mauvaises et dangereuses leçons :
« On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n’y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraïent, ce serait encore pis ; car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge, qu’elle les porterait plus au vice qu’à la vertu.
Suivez les enfants apprenant les fables, et vous verrez que, quand ils sont en état d’en faire l’application, ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’auteur, et qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on veut les guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. »
(T.-J. Rousseau, L’Emile, livre IT }
[4. Engeance, race (avec sens péjoratif). — 2. Gäler, dévaster, détruire (le mot avait alors toute la force de son sens étymologique : vastare).]
LE XVIIe SIÈCLE
« Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie de froide et égoïste d’un vieillard, que la philosophie aimante, généreusé, naïve et bonne d’un enfant : c’est du fiel, ce n’est pas du je pour les lèvres et pour les cœurs de cet âge... Comment le livre serait-il bon ? l’hommene l’était pas. On dirait qu’on lui a donné par dérision le nom du bon La Fontaine. La Fontaine était un philosophe de beaucoup d'esprit, mais un philosophe cynique. Que penser d’une nation qui commence l'éducation de ses enfants par les leçons d’un cynique ? »
(Lamartine, première préface des one ;
D’après Nisard, elles sont au contraire une nourriture saine et bienfaisante : \e
« La Fontaine est le lait de nos premières soneer le pain de l’homme mdr, le dernier mets substantiel du vieillard... Il n’y a de plus populaire que À livre de la religion. Celui qui n’a que deux ouvrages dans sa À maison a les Fables de La Fontaine. » |
(Nisard, Histoire de la littérature française)
Cette divergence d’opinions sur la moralité da Fables 4 La Fontaine vient de la diversité même des éléments qu’elles contiennent. On y trouve, en effet, s
1° de 1 AR qu Grées de l’expérience de la vie, qui malheureusement se charge de nous donner trop souvent le ie de la violence, de la ruse, de la vanité, de la sottise, de la méchanceté et de l'injustice trim phantes :
La raison du plus fort est toujours la en (L 10.) ... Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute. +6 Le ‘CE 2.)
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages. Les Lo
Car tout 1 ce que nous sommes, Lynx envers nos Tao et taupes envers nous,
Nous nous pardonnons tout, et rien aux se hommes.
[4. Tous tant que nous sommes.]
Hélas ! on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands.
(I, 4.) J'en sais beaucoup de par le monde A qui ceci conviendrait bien :
De loin, c’est quelque chose ; et de près, ce n’est rien.
Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour! vous rendront blanc ou noir. (VIE, 1.) Ainsi certaines gens, faisant les empressés, S'introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires, Et, partout importuns, devraient être chassés. CVIL, 9.) Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois Les petits souverains se rapportant ? aux rois.
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.
Les gens sans bruit sont dangereux ; Il n’en est pas ainsi des autres.