LA PROVIDENCE DIRIGE L'HUMANITÉ
[Dans ces pages finales de son Discours sur l'histoire universelle Bossuet dégage avec netteté ce qn'on peut appeler sa philosophie de l'histoire.]
Souvenez-vous, Monseigneur, que ce long enchaïînement des causes particulières, qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt 1l retient les passions; tantôt il.leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants ? Il fait marcher l’épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs ? il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les États et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit ; 1 l’éclaire, il étend ses vues, et puis il l’abandonne à ses ignorances, 1l l’aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même : lle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours mfaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus loignées, et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les mpires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L'Égypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils ; le ne sait plus ce qu'elle fait, elle est perdue. Mais que les
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hommes ne s'y trompent pas : Dieu redresse quand il lui sn le sens égaré; et celui qui insultait à l'aveuglement des autres : tombe lHfzmérié dans des ténèbres plus épaisses, sans qu'il faille souvent autre chose, pour lui renverser le sens *, que ses longues prospérités.
C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, où parlons-en seulement comme d un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard | à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un nel plus haut, c’est-à-dire dans ce conseil éternel qui … renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin; et c’est faute d’entendre le tout que noüs trouvons du basée ou de l'irégularité dans les rencontrés particulières ?.…. | (Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, : Conclusion.) el
[4. Le sens, le jugement, — 2. Malgré sa conception religieuse de l'histoire, si éloignée de notre conception env Bossuet historien n'en domine pas moins, et de très haut, l’abondante et médiocre production historique du avé siècle, que l’on peut répartir en trois groupes d'œuvres : 4
Î. — Hisrommes pe France. — Mézeray (1610-1683) : L'Histoire de Frraseé : depuis Pharamond jusqu'à présent, 1643-1651, 8 vol. — Le P, Daniel (1649-1728): Histoire de France, 1696-1713, 179 vol. — Scipion Dupleix (1569-1667x) : Histoire générale de France depuis Pharamond jusqu'à présent, 1619-1648, 6 vol. — Hardouin de Péréfixe (1605-1671) : Vie de Henri IV, 1661. — Antoine Varillas (1624-1696) : Histoires de saint Louis, 1682; du règne de François Ier, 1685; de Louis XI, 1686; de Louis XII, 1688; de Charles VII, 1691; de Henri I, 1692; de François II, 1693; de Henri II, 1694. — Abbé de Choisy (1644- 1724) : Vies de saint Louis, de Philippe de Valois, de Charles V ei de Charles VI.
IT. — Hisrormes des AUTRES pays pe L'Europe. — Abbé de Sant-Réal (1639- 1692) : Histoire de la conjuration des Espagnols contre la république de Venise (1674). — Abbé de Vertot (1655-1735) : Histoire de la conjuration de Portugal (1689) ; Histoire des révolutions de Suède (1695); Histoire des révolutions de la ee blique romaine (1719).
ET, — Hisrornes RetiGteuses — Lenain de Tillémont (1635: 1698) : Hisioire des empereurs et des autres princes qui ont régné durant les six premiers siècles de l'Église, 1691-1738, 6 vol.; Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, | 1693- 1712, 16 vol. — Abbé Claude Fleury (1640-1723) : Mœurs des Israëélites, 1681 ; Moœurs des chrétiens, 1682 ; Histoire ecclésiastique, 1691 et suiv., 20 vol. — Le P. Maimbourg (1610- 1686) : Histoire de l'Arianisme, 1672; Hisioire des cro sades, 1695; Histoire du schisme des Grecs, 1677; Hisioire du grand schisme d'Occident, 1678; Histoire du luthérianisme, 1680 ; Histoire du caluinisme, 1680.
À ces œuvres on peut ajouter les dissertations historiques de Balzac : Entr
2° l'éducation du duc de Bourbon par La Bruyère !.
C’est sur la présentation de Bossuet que. La Bruyère entra le 15 août 1684 dans la maison de Condé comme précepteur de son petit-fils, le duc de Bourbon (1668-1710). Il était chargé de lui enseigner le latin, la philosophie et l’histoire ; pour les mathématiques on avait choisi comme maitre un jeune savant, M. Sauveur. Le duc de Bourbon fut un élève d’esprit très distrait et de caractère très bizarre ?. À dix-sept ans on le maria avec une fillette de treize ans, Me de Mantes, fille légitimée du roi et de Me de Montespan : Condé avait espéré que ce mariage renouvellerait sa race par l’apport d’un sang nouveau et assurerait à son petitfils la protection royale. La Bruyère continua à donner des leçons au
tiens XXVI-XXVIIL: Dissertations sur les Romains (1657) et de Saint-Evremond : Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les divers temps de la république (1663).]
4. À consulter. — Allaire : La Bruyère dans la maison des Condé (Firmin- Didot, 1886, 2 vol.).
2. Cette bizarrerie était héréditaire dans la famille. La femme de Condé fut, à l’âge de 43 ans, afeinte de folie, comme sa mère, sœur de Richelieu. Condé l'avait épousée en 1641, un peu sous la pression du cardinal. Mariée à treize ans, deux ans plus tard elle jouait encore à la poupée. Délaissée par son mari, elle devint hypocondriaque; elle avait d’étranges manies, que nous rapporte Tallemant des Réaux : elle avait constamment froid à un petit endroit au-dessus de la main, et, pour le réchauffer, y versait tout le jour des gouttes de résine; elle refusait de s’asseoir, de peur de se casser une partie de son corps qu'elle croyait avoir en verre. — Son fils, Henri Jules de Bourbon, tenait d’elle une nature mal équilibrée, et, comme elle, sombra dans la folie, après la mort de La Bruyère : d’après Saint-Simon, « il ne voulait rien manger, disant que les morts ne mangent point. » — Quant au duc de Bourbon, le petit-fils de Condé, il eut des accès d’épilepsie et mourut jeune.
La Bruyère ne vit pas tous les malheurs qui décimèrent la famille de Condé; mais il comprit que des tares pesaient sur elle, et compatit à la douleur du Grand Condé, qui, nous dit Bossuet, « au milieu des douceurs qu'il goûtait avec ses enfants, semblait toujours porter le poids de graves pensées et couvrait d'un sourire attendri des abîimes de tristesse. » Le Grand Condé lui-même, auquel, selon le mot final de La Bruyère dans son portrait d'Æmile (chap. Du mérile personnel), « il n’a manqué que les moindres vertus », était très violent de caractère. Un jour que Boïleau l’avait contredit, il lui lança un regard si terrible que celui-ci, avec sa franchise habituelle, s’écria : « Oh! monsieur le Prince, moi, désormais, je serai toujours de votre avis, surtout quand vous aurez tort, »
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jeune mari, ainsi qu’à sa jeune femme, mais séparément. À la mort . ; Grand Condé (1686), le duc d'Enghien, son fils, prit le titre de Monsieur le Prince, et le duc de Bourbon celui de de d'Enghien. Le premier soin de celui-ci fut de se débarrasser de la tutelle de son Per Es teur, tout en continuant à lui offrir l'hospitalité. e À défaut d'ouvrages composés par lui pour son élève, nous ne pouvons nous faire une idée de La Bruyère précepteur que par les lettres 1 très consciencieuses qu’il écrivit à Condé pour le renseigner sur le tra vail de son petit-fils, et par les remarques un peu amères et désabusées qu’il fait çà et là dans Les Caractères sur les enfants et sur l'éducation. Nous ignorons le profit que le duc de Bourbon retira des lecons de son maître ; mais nous savons de quelle utilité fut pour l’avenir littéraire de La Bruyère son entrée dans la maison de Condé, où il se trouva placé, comme l’a dit Sainte-Beuve, « aux premières loges » pour observer la société de son temps. ARS