‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 447 sur 532 · PORTRAIT DU DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU DUC DE BOURGOGNE

[Ce portrait accompagne dans les Mémoires de Saint-Simon le récit de la mort du duc de Bourgogne, survenue le 18 février 1712, six jours après celle de sa femme. Saint-Simon, qui jouissait de la confiance du duc et espérait beaucoup de lui dans l’avenir, a laissé voir dans ce portrait le regret personnel que lui causa la brusque disparition de l'héritier présomptif de la couronne.]

Ce prince, héritier nécessaire! puis présomptif? de la couronne, naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler ; dur et colère jusqu'aux derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées * ; impétüeux avec fureur; incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer en des fougues à faire craindre que tout ne se rompit dans son corps ; opiniâtre à l'excès; ...énfin, livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté ; barbare en railleries et à produire* les ridicules avec une justesse qui assommait'. De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. À peine MM. ses frères5 lui paraissaient-ils intermédiaires entre lui et le genre humain, quoiqu’on eût toujours

M. Héritier nécessaire : par suite de sa naissance (puisqu'il était le fils aîné du grand Dauphin). — 2. Héritier présomptif : après la mort de son père en 1711. — 3, Voir p. 744. — 4, À produire, à mettre en lumière. — 5. Qui assommait, qui donnait comme un coup. de massue, — 6. Voir p. 743.]

746 LE XVIIe SIÈCLE

affecté de les élever tous trois ensemble dans une égalité parfaite. L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts. Jusque ù dans ses furies ses réponses étonnaient. Ses raisonnements téndaïent toujours au juste et au profond, même dans ses ceporté 4 ments.

Tant d’ esprit, et une telle sorte d'esprit, joint à une telle vivacité, à une telle sensibilité, à de telles passions, et toutes si ardentes, n’était pas d’une éducation facile... Mais Dieu, qui. est le maître des cœurs, et dont le divin esprit souffle où äl veut!, fit de ce prince un ouvrage de sa droite ?, et entre dix-huit et vingt ans il accomplit son œuvre. De cet abîime sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent, et, autant et quelquefois au delà de ce que son état? pouvait comporter, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu'à allier Îles devoirs de fils et de sujet avec ceux auxquels il se voyait destiné. La brièveté des jours faisait toute sa douleur. Il mit toute sa force et sa consolation dans la prière, et ses préservatifs en de pieuses lectures. Son goût pour les sciences abstraites, sa facilité à les pénétrer lui déroba d’abord un temps qu’il reconnut bientôt devoir à l'instruction 5 des choses de son état, et à la bienséance d’un rang destiné à régner, et à tenir en nHidnut une cour.

(Saint-Simon, Mémoires,

édition Chéruel et Ad. Regnier fils, t. IX, chap. x.)

Page 1