‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 453 sur 532 · POUR L’INSTRUCTION DES FEMMES · texte numérisé non relu

POUR L’INSTRUCTION DES FEMMES

Y a-til rien de plus bizarre que de voir comment on agit pour l'ordinaire en l’éducation des femmes ?... Ce qu’il y a de rare? est qu'une femme, qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans* de sa vie, en emploie dix ou douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six; et cette même personne, qui est obligée d’avoir du jugement jusques à sa mort et de parler jusques à son dernier soupir, on ne lui apprend rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la faire agir avec plus de conduite‘ ; et, vu la manière dont il y a des dames qui passent leur vie, on dirait qu'on leur a défendu d’avoir de la raison et du bon sens et qu'elles ne sont au monde que pour dormir, pour être grasses 5, pour être belles, pour ne rien faire et ne die que des sottises..

.….J ne faut pourtant point GE ‘on Le que je veuille qu'une femme ne soit pas propre f et qu’elle ne sache ni chanter ni danser; car, au contraire, je veux qu’elle sache toutes les choses divertissantes ; mais, à dire la vérité, je voudrais qu’on eût autant de soin d’orner son esprit que son corps, et qu'entre être ignorante ou savante on prit un chemin entre ces deux extrémités' qui empêchât d’être incommodef par une suflisance impertinente ou par une stupidité ennuyeuse. Je veux bien

[1. Hyperbole, exagération ; cacozèle (xaxotni{x), mauvais goùt.]

[2. Rare, étrange. — 3. La jeunesse des femmes était alors de plus courte durée qu'aujourd'hui. — 4, Conduite, bonne direction. — 5. Mie de Scudéry était elle-même très maigre. — 6. Propre, élégante, bien mise, — 7. Phrase

mal construite, qu'il fallait ainsi tourner : et qu’entre ces deux extrémités d’être ignorante ou savante... — 8. Incommode, d'un commerce désagréable.]

u’on puisse dire d’une personne de mon sexe qu’elle saït cent. choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a l'esprit fort éclairé, :

w’elle connaît finement les beaux ouvrages, qu elle parle bien, qu'elle écrit juste; mais je ne veux pas qu'on puisse dire d’elle : C’est une femme savante, car ces deux caractères! sont si diflérents qu'ils ne se ressemblent? point. Ce nest pas que celle qu'on n’appellera point savante ne puisse savoir autant et | plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom ; mais | c'est qu’elle sait mieux se servir de son esprit et qu'elle sait cacher adroitement ce que l’autre montre mal à propos.

(Georges et Madeleine de Scudéry; Le Grand Cyrus, X° partie, livre IL.)

D'une façon générale, le règne des précieuses eut pour résultat de re- … bausser l’idée qu’on se faisait de la valeur intellectuelle de la femme. En 1672, dans Les Femmes savantes, Molière posa très nettement la question de l’éducation féminine. L’année suivante, la cause féministe® trouva même un premier adepte dans Poulain de la Barre, l’auteur d’un livre. dont le titre était significatif : L'égalité des deux sexes (1673). Vers la fin du xvu siècle apparaissent les deux grands promoteurs de l'éducation des femmes, Fénelon et Me de Maintenon.

2° Molière et les Femmes savantes.

Quelle était sur la question de l'éducation des femmes l'opinion personnelle de Molière P Il avait certainement trop de bon sens pour admettre que des femmes puissent sacrifier à une vaine passion de cul- … ture littéraire ou scientifique les obligations naturelles à leur sexe ; il ne 44 partageait donc pas l’opinion des trois pédantes qui revendiquent pour . les femmes le droit de tout savoir. Et, en dépit de ce qu’on a parfois prétendu #, Molière n’a pas exprimé son propre sentiment par la bouche … de Cole. qui voudrait condamner les femmes à l'ignorance complète : … la preuve en est que, six ans plus tôt, dans L'Ecole des dans (1662) il

[1. Ces deux caractères : la femme instruite et la femme savante. — 2. Qu' ils ne se ressemblent point, qu'ils n’ont pas la moindre ressemblance] © %

3. À consulter. — Ascoli : Essai sur l'histoire des idées féministes en France ca du XVIe siècle à la Révolution (Revue de synthèse historique, 1906). = F. Baumal : Le féminisme au temps de Molière (La Renaiss. du Livre, 1923),

4. « Selon toute apparence, a dit Schlégel, ce sont ses propres opinions que Molière a exprimées dans la doctrine étroite de Chrysale sur là destination des femmes. » Thèse reprise dans une pièce de vers d'Auguste Vacquerie,

avait déjà fait tenir par Arnolphe — qui certes n’a pas à se louer de sa méthode — un langage analogue à celui de Chrysale (voir p. 758, note 1).

Mais, si l’on voit clairement ce que Molière ne voulait pas, il est plus malaisé de dire au juste ce qu’il voulait. On affirme que le véritable interprète de sa pensée est Clitandre, qui, se tenant à égale distance des deux opinions excessives, accorde aux femmes le droit d’être instruites, à condition de ne pas étaler leur savoir :

Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût. Je consens qu’une femme ait des clartés de tout ; Mais je ne lui veux point la passion choquante

De se rendre savante afin d’être savante ;

Et j'aime que souvent, aux questions qu’on fait, Elle sache ignorer les choses qu’elle sait ;

De son étude enfin je veux qu’elle se cache,

Et qu’elle ait du savoir sans vouloir qu’on le sache.

e (Les Femmes savantes, Acte T, Scène nr.)

Avouons que ce programme de Clitandre demeure assez vague. Il est vrai qu’à défaut de théories précises, le personnage d’Henriette est Jà pour nous apprendre quel est l’idéal de la jeune fille selon le cœur de Molière. Charmante jeune fille avec sa grâce sérieuse et sa raison enjouée | Mais quel est son degré d'instruction ? Molière nous le laisse ignorer.

En somme, si dans Les Femmes savantes le problème de l’éducation des femmes est nettement posé, on ne peut pas dire qu’il s’y trouve clairement résolu. Et nous n’en faisons nullement le reproche à Molière, dont

les pièces ne sont ni ne veulent être des pièces à thèse.

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