CHRYSALE
… Voulez-vous que je dise ? il faut qu’enfin j'éclate!, Que je lève le masque, et décharge ma rate? : De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur.
[4. Molière souligne l’état d’emportement dans lequel se trouve Chrysale : sa profession de foi ne sera donc qu’une boutade d'homme en colère, et d’un homme faible qui, une fois sorti de son caractère, ira beaucoup plus loin qu’il ne voudrait sans doute aller, — 2, Décharger sa rate, déverser la bile qu'on a amassée, soulager sa colère.]
LR ee NX RO AR
756 LE XVIile SIÈCLE
PHiLaAMiNTs.
Comment donc?
CHrYsALE (à Bélise). .
C'est à vous que je parle, ma sœur!.
Le moindre solécisme en parlant ? vous irrite; Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite. Vos livres éternels? ne me content pas; Et, hors un gros Plutarque“ à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce meuble ? inutile Et laisser la science aux docteurs de la ville: M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans$ Cette longue lunette à faire peur aux gens, Et cent brimborions”® dont l'aspect importune ; Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la lune, Et vous méler un peu de ce qu’on fait chez vous, Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. I n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens, À Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères sur ce point étaient gens {° bien sensés, Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez
[4. Il a suffi d’un mot et d’un geste de Philaminte pour le le se us du côté de Bélise ; mais, bien entendu, en ayant l'air de parler à sa sœur il s’adressera en SAR aussi bien à sa femme. — 2. En parlant, quand on parle (le participe forme ici une sorte de proposition gérondive indépendante qui : se rapporte pas au sujet de la phrase). — 8. Éternels, que vous avez perpétuel-. lement dans les mains. — 4. Probablement la traduction de Plutarque par Amyot. — 5. À — pour. — 6. Molière a sans doute emprunté à Furetière (Le Roman bourgeois) l’idée de ce plaisant usage d’un livre. (Un rabat était pièce de toile, unie ou plissée, et parfois garnie de dentelles, que les hommi portaient au cou). — 7. Meuble : au sens général d’ «objets ». — 8. Céans dedans (mot très usité au xvne siècle, du latin ecce intus). — 9. Brimborior menus objets de toutes sortes. — 40. Gens: on supprimait volontiers l’a au xvne siècle devant les substantifs, surtout dans les phrases générales.]
Quand la capacité de son esprit se hausse
À connaître! un pourpoint d'avec un haut-de-chausse ?. Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ; Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,
Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles,
Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles. Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs : Elles veulent écrire, et devenir auteurs.
Nulle science n’est pour elles trop profonde,
Et céans beaucoup plus qu’en aucun lieu du monde : Les secrets les plus hauts s’y laissent concevoir,
Et l’on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir ; On y sait comme vont lune, étoile polaire,
Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire; Et, dans“ ce vain savoir, qu’on va chercher si loin, On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.
Mes gens ÿ à la science aspirent pour vous plaire,
Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire; Raisonner est l'emploi de toute ma maison,
Et le raisonnement en bannit la raison.
L'un me brüle mon rôt en lisant quelque histoire; L'autre rêve à des vers quand je demande à boire; - : Enfin je vois par eux votre exemple suivi,
Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi.
Une pauvre servante au moins m'était restée,
Qui de ce mauvais air n'était point infectée,
Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas,
À cause © qu'elle manque à parler Vaugelas1.
[4. Connaître — reconnaître. — 2. Dans cette réflexion de Chrysale, exagération manifeste de sa pensée, Molière reprend un mot cité par Montaigne, Essais, 1, 24. (Le pourpoint était la partie du vêtement qui correspondait à notre veste; le haut-de-chausse, sorte de caleçon où s’attachaient les chausses collantes qui tenaient lieu de bas, était la culotte). — 3. Comme — comment
(malgré les avis de Vaugelas, les deux mots étaient très souvent confondus au.
xvne siècle). — 4. Dans a ici un sens assez curieux : tandis qu’on va chercher si loin... — b. Mes gens, mes domestiques. — 6. À cause que : tour fréquent au xvue siècle, — L Parler Vaugelas: on disait au xvue siècle parler précieux, parler Balzac... Molière n’a donc pas inventé cette expression, ici très plaisante.]
758 LE XVIIe SIÈCLE
Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse, (Car c’est, comme j'ai dé à vous que je m'adresse‘)... (Molière, Les Femmes savantes, Acte U, Scène vir. de.
3° Les idées de Fénelon sur léducation des filles de
C’est à la demande de la duchesse de Beauvilliers (seconde fille de Colbert), qui avait huit filles, que Fénelon composa en 1683 son traité de l'Éducation des filles (publié en 1687). Ses fonctions précédentes de Directeur de la Maison des Nouvelles Catholiques de Paris, où il avait commencé à faire apprécier ses aptitudes pédagogiques, asian préparé à écrire ce livre de psychologie féminine très pénétrante. Se
Homme d’église, il a naturellement le souci de former des Aou pieuses. Mais il a aussi la constante préoccupation de la réalité pratique et veut qu’on élève les j jeunes filles en vue du rôle qu’elles auront à jouer dans la famille. Pour ce qui est de l’instruction proprement dite, il se montre encore un peu timoré. Il déclare bien que « l'ignorance chez une fille est cause qu’elle s'ennuie et qu’elle ne sait à quoi s’occuper innocemment ». Mais il ne demande en somme pour la femme que des connaissances très superficielles, et il écrit cette phrase singulière : « Rete-
[4. Dans L'École des femmes (Acte I, sc. 1) Arnolphe s'était déjà montré, Fi. 5
Chrysale, partisan de l'ignorance des femmes : |