LA RÉFORME DE SAINT-CYR
[Dans cette lettre, datée du 20 septembre 1691 et adressée à Mme de Fon- | ‘ taines, maîtresse générale des classes à Saint-Cyr, Mme de Maintenon avec une courageuse franchise et un clair bon sens reconnaît ses torts et pique moyens de remédier au mal qu’elle signale.]
(4. La Sagesse : livre de la Bible. — 2. Le maréchal de Bellefonds, — 3. Esprit : ce mot avait au xvrr siècle un sens plus large qu'aujourd'hui et désignait le génie ou le talent. — 4. On lui envie l’honneur que lui a fait le roi en lui adressant la parole. — 5. Elle n'avait pas assisté aux représentatio précédentes d'Esther, mais elle avait déjà fait l’éloge de la pièce dans deux lettre du 28 janvier et du 7 février 1689 — 6. Nous avons d'autres comptes-réndus de: représentations d’Esther à Saint-Cyr : celui de Mwe de la Fayette, dans Mémoires sur ia cour de France, et celui d'une des interprètes de la pP Mne de Caylus, dans ses Souvenirs. ]
La peine que j'ai sur! les filles de Saint-Cyr ne se peut réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que nous leur avons donnée jusqu’à cette heure. Il est bien juste que jen souffre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai bien heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s’est répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu’il l'emporte même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr; mais j ai bâti sur le sable, n'ayant point vu ce qui seul peut faire un fondement solide. J'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu’on élevât leur cœur, qu'on formât leur raison. J'ai réussi à ce dessein : elles ont de l'esprit et s’en servent contre nous ; elles ont le cœur élevé et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne conviendrait de l’être à de grandes princesses, à parler même selon le monde. Nous avons formé leur raison et fait des discoureuses, présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l’on réussit quand le désir d’exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits, que nousmêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir; voilà notre mal, et auquel j'ai plus de part que personne. Venons aux remèdes, car il ne faut pas se décourager. Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées; il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder? le règlement de la journée, et leur peu parler d’autre chose... Priez Dieu et faites prier pour qu'il change leurs cœurs etqu'il nous donne à toutes l'humilité ; mais, Madame, il ne faut pas beaucoup en discourir avec elles. Ne leur parlez ni sur l’orgueil, ni sur la raillerie ; il faut la détruire sans la combattre, et par ne s’en plus servir *. Leurs confesseurs leur parleront sur l'humilité, et beaucoup mieux que nous ; ne les préchons plus, et essayez de ce silence qu'il y a si longtemps que je vous demande : il aura de meilleurs effets que toutes nos paroles.
: (Me de Maintenon.)
[4. Sur, au sujet de. — 2. Garder, observer. — 3. Par ne s’en plus servir : cette construction, imitée du grec, était déjà un tour archaïque au xvne siècle. |
BRAUNSCHVIG. — NOTRE LITTÉRATURE, 25
770 LE XVIIe SIÈCLE #