II. — LA RHÉTORIQUE DE PASCAL
Tandis qu'il préparait son Apologie de la religion chrétienne pour convertir les incroyants, Pascal a naturellement été amené à réfléchir sur l'art d'écrire et de persuader. D'après le témoignage de sa sœur, il avait ” mème découvert à ce sujet des règles nouvelles : « Il avait, dit Mme Périer dans sa Vie de Blaise Pascal, une éloquence naturelle qui lui donnait une facilité merveilleuse à dire ce qu'il voulait ; mais il avait ajouté à cela des règles dont on ne s’était pas encore avisé, et dont il se servait si avantageusement qu’il était maître de son style; en sorte que non. seulement il disait tout ce qu’il voulait, mais il le disait en la manière qu'il voulait, et son discours faisait l’ effot qu’il s’était proposé. » |
Il n'est du pas étonnant qu'outre son opuscule intitulé De l'esprit géométrique on ait trouvé dans ses papiers un grand nombre de ré-. flexions? éparses sur le style et les moyens de faire pénétrer la vérité dans l'esprit. Auraient-elles figuré, en guise de préface, dans l'ouvrage. que méditait Pascai ? C’est fort douteux. Car, si l’on a le dessein de convaincre les gens, il est très maladroit de les prévenir des moyens qu'on.
4 À consulter. — J. N. Filoz : Essai sur l'esthétique de Pascal (1886). 2. Dans l'édition des Pensées de Havet elles se trouvent à l’article VIE; dans l'édition Léon Brunschvicg elles forment la section I.
se propose d'employer. Toujours est-il qu’on peut tirer de ces remarques sur le style et l’art de persuader ce qu’on a appelé « la rhétorique de Pascal » : rhétorique dont la grande originalité est d’être fondée sur l'étude psychologique de l'esprit humain.
Pascal distingue deux sortes de vérités, les vérités divines et les vérités qui sont de notre portée, et pour es deux voies par où elles pénètrent en nous, l’entendement (c’est-à-dire la raison) et la volonté (c’est-à-dire le sentiment ou le cœur) :
Personne n'’ignore qu'il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l'âme, qui sont ses deux principales puissances, l’entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l’entendement, car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté, car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la preuve, mais par l’agrément. Cette voie est basse, indigne, et étrangère : aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait Droféssion de ne croire et même de n’aimer que ce qu'il sait le mériter.
Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n'aurais garde de faire tomber sous l’art de persuader, car elles sont infiniment au-dessus de la nature : Dieu seul peut les mettre dans l’âme, et par la manière qu'il lui plaît. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit, et pour guérir cette volonté infirme, qui s’est toute corrompue par ses sales attachements. Et de là vient qu’au lieu qu’en parlant des choses humaines on dit qu'il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe, les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu’il faut les aimer pour les “connaître, et qu'on n'entre dans la vérité que par la PAIE, dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences..
Je ne parle donc que des vérités de notre vortée : et cest d’elles que je dis que l’esprit et le cœur sont comme les portes par où elles sont reçues dans l’âme, mais que bien peu entrent par l'esprit, au lieu qu’elles y sont introduites en foule par les caprices téméraires de la volonté sans le conseil du raisonnement.
(De l'esprit géométrique, section IE : De l'art de persuader.)
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D'où nécessité, pour persuader les hommes, de connaître l’art dne convaincre (entendez : l’art de frapper l'esprit par la logique du raisonnement) et l’art d’agréer (entendez : l’art de toucher le cœur par la logique * des sentiments !). L’art de convaincre a des règles que l’on peut formuler avec précision ; l’art d’agréer a aussi Jes siennes, mais plus délicates
et plus difficiles à dégager :
.. L'art de persuader consiste autant en celui d’agréer qu'en ci de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par ca= price que par raison | Or, de ces deux méthodes, l’une de convaincre, l’autre d’agréer, je ne donnerai icr que les règles de première... Mais la manière d’agréer est bien sans comparais plus difficile, pius subtile, plus utile et plus admirable ; aussi, si je n'en traite pas, c'est parce que je n'en suis pas capable ; et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois la chose absolument impossible.
Ce n’est pas que je ne croie qu’il y ait des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer, et que qui les saurait parfaite ment connaître et pratiquer ne réussit aussi sûrement à se faire aimer des rois et de toutes sortes de personnes, qu'à démontrer les éléments de la géométrie à ceux qui ont assez d'imagination? pour en comprendre les hypothèses. Mais j'estime, et c'est peut-être ma faiblesse qui me le fait croire, qu'il est impossible, d'y arriver. Au moins je sais que si quelqu'un en est capable, ce sont des personnes que je connais, et qu'aucun autre? n'a sur cela de si claires et de si sbondsiels lumières. à
La raison de cette extrême difficulté vient de ce que les ui ie du plaisir ne sont pas fermes et stables. Ils sont divers tous les hommes, et variables dans chaque particulier avec u telle diversité, qu'il n'y a point d'homme plus différent d'u: autre que de soi-même dans les divers temps. Un homme : autres plaisirs qu'une femme ; un riche et un pauvre en or de différents ; un prince, un both de guerre, un marchand un bourgeois, un paysan, les vieux, les jeunes, les sains les malades, tous varient ; les moindres accidents les changent
(Ibidem.)
4, « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », a dit Pascal.
[2. Imagination : faculté de se représenter les choses dans l’espace. — 3, AL lusion au chevalier de Méré, que Pascal fréquenta dans la « pee mo daine » de sa vie (voir p.983, en note).]
Pour convaincre il faut posséder l’esprit géométrique (Pascal appelle ainsi la faculté de déduire logiquement les vérités les unes des autres à l’aide du raisonnement), pour agréer il faut posséder l’esprit de finesse (il appelle ainsi la faculté de saisir intuitivement la réalité par une vue directe des choses) :
Différence entre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse. — En l’un, les principes ‘ sont palpables, mais éloignés de l'usage commun ; de sorte qu'on a peine à tourner la tête de ce côté-là, manque d'habitude : mais pour peu qu'on l’y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir tout à fait l'esprit faux pour mal: raisonner sur des principes si gros qu'il est presque impossible qu'ils échappent.
Mais dans l'esprit de finesse, les principes sont dans l’usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n’a que faire de tourner la tête, ni de se faire violence ; il n’est question que d’avoir bonne vue, mais il faut l’avoir bonne; car les principes sont si déliés? et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu’il n'en échappe *.…
Ce qui fait que de certains esprits fins ne sont pas géomètres, c'est qu'ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie ; mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu'élant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier“. On les voit à peine, on les sent plutôt qu’on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu’il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment,
[4. Ce sont les définitions géométriques. — 2. Si déliés, si fins. — 3. Cet esprit de finesse s'appelle goût en littérature et dans les arts, tact dans les relations mondaines, bon sens dans la vie pratique ; il est utile à l’homme politique qui manie les individus ou dirige les masses, et au savant lui-même pour concevoir des hypothèses, — 4. De là souvent les maladresses et les erreurs commises par les savants dans la vie pratique. = 5, Il est, en effet, difficile de communiquer aux autres les vérités intuitives, parce qu ‘elles ne portent pas en elles les preuves de leur certitude.]
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sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes, et-que ce Fe une chose infinie de l’entreprendre. Il faut tout d’un coup‘ voir la chose d’un seul regard, et non pas par pro- : grès de raisonnement?, au moins jusqu’ à un certain degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins et que les fins soient géomètres*. de (Pensées, éd. Léon Brunschvicg, section [:)
Les règles par ticulitres de l’art de convaincre se trouvent exposées. tout au long dans l’opuscule De l'esprit géométrique.
Quant aux règles particulières de l’art d’agréer, Pascal n’a pas cru. ee pouvoir les formuler lui-même; mais on entrevoit ce qu’elles sont, d’après certaines pensées que voici :
— La vraie éloquence se moque de l'éloquence.
4 éloquence est un art de dire les choses de telle façon : 1° que ceux à qui l’on parle puissent les entendre # sans peineet avec plaisir; 2° qu'ils s’y sentent intéressés, en sorte que. l’'amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. +
— Il faut de l'agréable et du réel; mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai. 2
— On se persuade mieux, pour l’ordinaire, par les A qu'on a soi-même trouvées f, que par celles qu sont venues dans : l'esprit des autres. +
— Quand un discours naturel peint une passion ou un effet 1, 1 on trouve dans soi-même la vérité de ce qu’ on entend, us on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir ; car il ne nous a pas fait montre de“ son bien, mais du nôtre; et ainsi ce bienfait nous le rend
[4. Le propre de l'intuition est sa rapidité. — 2, Il y a bien au fond de l'in- tuition tout un travail intellectuel d’utilisation logique des connaissances acquises, mais ce travail est en quelque sorte inconscient. — 3. L'esprit complet est cel qui unit à la force de déduction logique le don de pénétration psychologique: ] [4. Les entendre, les comprendre. — 5. Intéressés : touchés par un appe sentiment. — 6. Parce que l’adhésion de l'esprit est alors toute naturelle, conclusion admise cadrant logiquement avec le reste de nos idées: C’est sur cet observation psychologique profonde que reposait la méthode socratique, qui con sistait à faire trouver peu à peu la vérité aux autres. — 7. Une passion ou effet, un sentiment ou un fait.]| ce
aimable, outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l’aimer.
— Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisagela chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par. où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu'il ne se trompait pas, et qu’il manquait seulement à voir tous les côtés; or on ne selâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas s'être trompé ; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l’homme ne peut tout voir, et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu’il envisage ; comme ? les appréhensions ? des sens sont toujours vraies.
— Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle; quand on joue à la paume, c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux 5.
J'aimerais autant qu'on me dit que je me suis servi des mots anciens. Et comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours, par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d’autres pensées par ee différente disposition !
— Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme...
— Ceux qui font les antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie.
— Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu'essayant de les corriger, on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser, c’en est la marque...
— Masquer la nature et la déguiser. Plus de roi, de pape, d’évêque, — mais auguste monarque ; etc. ; point de Paris, — capitale du royaume. Il y a des lieux? où il faut appeler Paris Paris, et d’autres où il la® faut appeler capitale du royaume.
(Ibidem.)
[1. Que de malentendus, de discussions viennent de ce que les choses ne sont pas toujours envisagées du même point de vue ! — 2. Comme, ainsi. — 3. Les appréhensions des sens, les données immédiates des sens. — 4. C’est leur inter- . prétation qui souvent est fausse. — 5. Pascal exprime ici la théorie classique de l'invention (voir p.792). — 6. C’en est la marque : c’est la preuve qu'il faut les laisser. — 7. Des lieux, des circonstances. — 8. Pascal, comme Montaigne (voir p- 206), fait Paris du féminin.]
789 | LE XVIL SIÈCLE