III. — BOILEAU! CRITIQUE LITTÉRAIRE
A. — Ses jugements.
Laissons de côté le rôle qu’a joué Boileau dans la Querelle des anciens et des modernes (il en sera question au chapitre suivant), pour éxaminer ici les principaux jugements qu’il a portés sur les écrivains tac antérieurs où contemporains. |
4. Biographie. — Nicolas Boileau-Despréaux, né à Paris en 1636, était le onzième ou le quinzième enfant de Gilles Boileau, greffier de grand'chambre au Parlement de Paris. Deux de ses frères sont connus : Gilles (1631-1669), avocat et poète lui-même, qui fut de l’Académie française, et Jacques (1635- 1716), docteur en Sorbonne, qu'on appelle l’abbé Boileau. Nicolas reçut une solide instruction au Collège d'Harcourt et au Collège de Beauvais (tous deux à Paris). D'abord destiné à l'Église, il abandonna vite la théologie pour le droit et fut reçu avocat à vingt ans. La mort de son père, en 1657, en lui assurant une certaine aisance, lui permit de satisfaire librement son goût pour
la poésie (Épttre V, 108. 116). Il se consacre dès lors à la littérature et
sé lie avec plusieurs écrivains, Molière, Racine, La Fontaine, et Chapelle,
fréquentant avec eux les cabarets littéraires du temps (la Pomme de Pin, dans la Cité près du pont Notre-Dame, le Mouton Blanc et la Croix de Lorraine, tous deux place du cimetière Saint-Jean), et plus tard les recevant dans sa maison d'Auteuil, où il habita de 1685 à 1705. IL commence à publier ses œuvres à partir de 1660, et dès lors ne cesse plus d'écrire jusqu’à un âge avancé, au gré des circonstances ou de sa fantaisie. Présenté au roi en. 1669, il est nommé par lui en 1677 historiographe avec Racine. En 1684 il entre à l'Académie française, où de 1687 à 1694 il prend part, comme défenseur
de l’antiquité, à la première phase de la Querelle dés anciens et des modernes (voir p. 817-829). Après la mort de Racine (1699), son meilleur ami, —dontles …
dernières paroles furent : « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous », et pour le tombeau duquel il écrivit une épitaphe latine, — il vécut dans la retraite. Unique survivant des écrivains de sa génération, il eut une vieillesse mélancolique. Il mourut en 19711, chez le chanoine Le Noir, au Cloître Notre-Dame, où il habitait depuis qu'il avait vendu, en 1705, sa maison d'Auteuil à son ami Le Verrier. Il fut enterré dans la Saïnte-Chapelle, mais ses restes furent transportés en 1800 au Musée des monuments français et en. 1819 à l’église Saint-Germain-des-Prés.
Louis Racine, dans ses Mémoires sur la vie de Jean Racine, acouts qu en voyant le nombreux cortège qui suivait son convoi funèbre, une femme du peuple fit cette réflexion : « Il avait bien des amis : on assure cependant qu'il disait du mal de tout le monde. » Ces amis, il les méritait bien — en dépit de son esprit critique aiguisé — par son caractère aimable et sociable, par sa loyauté et sa franchise, surtout par sa bonté et sa générosité, dont on cite, entre … autres, ces deux traits : il acheta la bibliothèque de Patru dans l'embarras et
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1° Jugements sur le moyen dge.
La littérature du moyen âge était ignorée au xvu siècle. De là les erreurs de Boileau, quand il lui arrive d’en parler. Où à vu p. 87 ce qu'il a dit du théâtre. Et voici ce qu’il dit du roman :
Durant les prémiers ans du Parnasse françois,
Le caprice tout seul faisait toutes les Lois.
La rime, au bout des mots assemblés sans mesure, Tenait lieu d’ornements, de nombre et de césure. Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l’art confus de nos vieux romanciers.
(L'Art Poëtique, 1, 113.)
20 Jugements sur le X'VT° siècle.
Disciple fidèle de Malherbe !, qui rabaissa l’œuvre de la Pléiade, Boileau se montre injuste pour Ronsard, auquel il reproche même d’avoir compromis l’œuvre de Marot :
Marot bientôt après fit fleurir les ballades, Tourna des triolets, rima des mascarades,
lui en laissa la jouissance pendant lé reste de sa vie ; ayant appris qu'on avait supprimé la pension de Corneille, il offrit la sienne pour qu’on la lui rétablit,
Œuvres. — Voici, par ordre chronologique, les principales œuvres de Boileau : Satires I-IX (1660-1668), Le dialogue des héros de roman (1665), Épitres I-V (1669-1674), L'Art poétique (1674), Le Lutrin (les 4 premiers chants en 1673, les 2 derniers en 1683), Épîtres VI-IX (1635-1677), Discours sur l'ode (1693), Ode sur la prise de Namur (1693), Les Réflexions sur Longin (les 9 premières en 1694, les 3 dernières en 1710), Satire X (1692-1694), Épîtres X-XII (1695- 1698), Satire XI (1698), Satire XII (1705-1717).
Editions. — De son vivant les principales éditions des OEuvres de Boileau furent celles de 1674, 1083, 1694 et 1901. Depuis sa mort : celles de 1713 (qu'il avait commencée lui-même en 1710), de 1718 (éd. Brossette, 2 vol.), de 1747 (éd. Lefèvre de Saint-Marc, 5 vol.), de 1809 (éd. Daunou, 3 vol.), de 1830 (éd. Berriat de Saint-Prix, 4 vol.), de 1873 (éd. Gidel, chez Garnier, 4 vol.), de 1891 (éd. Pauly, chez Lémerre, à vol.).
À consulter. = Voltaire : Éptire à Boileau (1769). — D’Alembert : Éloge de Boileau (dans les Éloges académiques, 1770). == Sainte-Beuve : La fontaine de Boileau (poème, 1843). — F, Brunetière : Évolution dé là critique (Hachette, 1890, chap. mr et iv); article Boileau dans La Grande Encyclopédie. == P. Morillot : Boileau (Collection des classiques populaires, Lecène et Oudin, 1891). — G. Lanson : Boileau (Collection des grands écrivains français, Hachette, 1892)
4." Voir p. 329-330 ce qu'il a dit de la réforme de Malherbe.
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A des refrains réglés asservit les rondes si ve Et montra Por rimer des chemins tout nouveaux. Ronsard, qui le suivit, par une autre méthode, Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa es aa Et toutefois longtemps eut un heureux destin.
Mais sa muse, en français parlant grec et latin,
Vit dans l’âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ses onde mots le faste pédantesque.
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(L’ Art poétique, Æ se > |
3° Jugements sur le XVII: siècle. à C’est quand 1l juge ses contemporains : — tâche pourtant À ina, aie — que Boileau mérite le plus d’éloges, pour sa critique sincère et ie téressée, loyale et courageuse, impartiale et perspicacce. HAE A RE Ses in passions furent. la haine de la sottise et l'amour de Ja
vérité
La satire, en leçons, en nouveautés fertile,
Sait ie assaisonner le plaisant et l’utile,
Et, d’un vers qu’elle épure aux rayons du bon sens, Dans les us des erreurs de leur temps. ie Be , Fe C’est elle qui, m’ouvrant le chemin qu'il faut suivre, M'inspira dès quinze ans la haine d’un sot livre.
(Sniire IX, 27) ÿ.
Dès lors à la richesse il fallut renoncer :
Ne pouvant l’acquérir, j'appris à m’en passer ; > Et surtout, redoutant la basse servitude, La libre vérité fut toute mon étude. À CASE AU
GE Fa ne
Il a fait preuve de loyauté, en distinguant toujours, chez les écrive ane qu'il attaque, Die et la persons : ee
« IE a tort, dira l’un, pourquoi faut-il qu “il nomme Fe ee Attaquer Chapelain ! Ah ! C’est un si bon homme !... » En blämant ses écrits, ai-je d’un style affreux “ es Distillé sur sa vie un venin dangereux ? RARES Ma muse, en l'attaquant, charitable et discrète, … ne
Sait de l’homme d'honneur distinguer le poète. uns LR
(Satire 1%, 2) "
S'il lui est arrivé, exceptionnellement, de railler la pauvreté de François Colletet !
Tandis que Colletet, crotté jusqu’à l’échine, S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine. (Satire I, 7
Ne
ou celle de Saint-Amant,
Saint-Amant n’eut du ciel que sa veine en partage : L’habit qu’il eut sur lui fut son seul héritage.
(Satire T, 97.)
c’est parce qu'il se fait une très haute idée de la dignité et de la tenue du poète :
Que votre äme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images.
(L'Art poétique, IV, 91.)
Aimez-donc la vertu, nourrissez-en votre âme : En vain l'esprit est plein d’une noble vigueur ; Le vers se sent toujours dés bassesses du cœur.
(L'Art poétique, IV, 108.)
Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain.
(L'Art poétique, IV, 125.)
Du courage, il en a montré, en n’hésitant pas à attaquer — au risque de l’être tant de fois lui-même? — des écrivains jouissant d’une situation
4. Fils de Guillaume Colletet (1598-1659), qui avait fait partie de la Société des cinq auteurs travaillant sous la direction de Richelieu, et qui fut membre de l’Académie française.
2. Parmi les satires écrites contre Boileau citons : l’abbé Cotin : Despréaux ou La Satire des satires (1666) ; La Critique désintéressée des satires du temps (où Boileau est appelé Desvipéreaux, 1667). — Coras : Le Satirique berné en vers et en prose (1668). — Boursault : La Satire des satires (comédie dont la représentation fut interdite, 1669). — Desmarets de Saint-Sorlin : Défens? du poème héroïque avec quelques remarques sur les œuvres satiriques du Sr D. (1674). — Carel de Sainte-Garde : Défense des beaux-esprits de ce temps contre un satirique
(1675). — Pradon : Nouvelles remarques sur les ouvrages du Sr D. (1685), Le
De LÉ XVIE SIÈCLE
prenant publiquement la défense de Corcaile Molière et He | heures où ils étaient HAÉCORUS par lopinion. Aussi peut- on Ere ùr
à Louis XIV, qui lui bd son avis sur des vers dont il était Es teur : « Sire, rien n’est impossible à Votre Majesté ; ; elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi. » : :
Impartial, il le fut pour ses ennemis comme pour ses amis. pes qu’il condamnät la préciosité, il sut à l’occasion louer Voiture et même.
certains vers de Malleville ou dé Gombauld :
Et ne savez-vous pas que, sur ce mont sacré,
Qui ne vole au sommet tombe au plus bas dégré, Et qu’à moins d’être au rang d’'Horace ou de Voitüré; On rampe dans la fange avec l’abbé de Pure
(Satire IX, 25. Ÿ
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. Mais en vain mülle auteurs y pensent arriver, Et cet heureux phénix est encore à trouver.
À peine dans Gombauld, Maynard et Malleville, En peut-on admirer deux ou trois entre mille, :
(L'Art see U, vw 2e
Et il n’hésita pas à blâmer les a ou les défaites écrivains qu’il admirait le plus :
Que Corneïlle, pour lui rallumant son audace, Soit encor le Corneille et du Gid et d’Horace t ! (L'Art poétique, IV, 10. )
Dans ce sac ridicule, où Scan $ enveloppe: Le Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.
(L'Art poétique, I, So)
Triomphe de Pradon sur les satires du Sr D. (1 680): Le Sibrique pa apira (1689); Réponse à la Satire X (1694). — Bonnecorse : Le Lutrigot (parod Lutrin, 1686).
4. Corneille, paraît-il, aurait dit en ent ces vers : « Ne le suis-je done toujours ? »
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Mais son plus grand mérite est d’avoir eu assez de clairvoyance pour porter sur presque tous ses contemporains des jugements que la postérité a généralement ratifiés. Ceux qu’il a attaqués (l’abbé de Pure, l’abbé Cotin, Scudéry, Chapelain, Pradon, Quinault, Pelletier, Saint-Amant, Scarron, d’Assoucy !, etc...) étaient des écrivains, dont aujourd’hui nous ‘jugeons le mauvais goût encore plus sévèrement que lui :
Si je veux d’un galant dépeindre la figure, Ma plume pour rimer trouve l’abbé de Pure ; Si je pense exprimer un auteur sans défaut, La raison dit Virgile, et la rime Quinault.
(Satire IT, 17.)
Bienheureux Scudéry, dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume ! Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants, Semblent être formés en dépit du bon sens.
(Satire IT, 77.)
Pour moi, j'aime surtout que le poivre y domine : J'en suis fourni, Dieu sait ! et j’ai tout Pelletier ? Roulé dans mon office en cornets de papier.
(Satire III, 126.)
J'ai beau frotter mon front, j’ai beau mordre mes doigts, Je ne puis arracher du creux de ma cervelle Que des vers plus forcés que ceux de la Pucelle3.
(Satire VII, 28.)
Le Jonas inconnu sèche dans la poussière ;
Le David imprimé n’a point vu la lumière ;
Le Moïse commence à moisir par les bords.
Quel mal cela fait-il ? Ceux qui sont morts sont morts.
(Satire IX, 91.)
Avant lui Juvénal avait dit en latin Qu'on est assis à l’aise aux sermons de Cotin.
(Satire IX, 129.) :
4. Pour tous ces auteurs — ces « victimes » de Boïleau qu'on a parfois essayé de réhabiliter — consulter l'index alphabétique,
[2. Pelletier, poète obscur qui composa de nombreux sonnets, = 3, Sur {a Pucelle, Jonas, David, Moïse et le Typhon voir p. 496.]
Et les auteurs, qu'il a au contraire défendus et Li. bont 7.
Molière, Racine (pour La Fontaine, voir p. 698) :
[1. Brioché, montreur de marionnettes, qui demeurait près de 1 Ho: gaud, où 2 jouée la Phèdre et Hippolyte de Pradon. 1- ;
. Et laissa la province admirer le Typhon.
Admirateurs zélés de toute œuvre insipide,
LE XVIIe SIÈCLE
Le plus mauvais plaisant eut ses a e. .
Et, jusqu’à d’Assouci, tout trouva des lecteurs. Mais de ce stÿle enfin la cour désabusée Dédaigna de ces vers l’extravagance aisée, Distingua le naïf du plat et du bouflon,
(L'Art poétique, ï, 8. )
St
Mais pour un tas grossier de fcirolés esprits,
Que, non loin de la place où Brioché 1 préside, Sans chercher dans les vers ni cadence ni son, Il s’en aille admirer le savoir de Pradon !
(Epitre Fr. 102. 2)
Rare et fameux esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine ;
Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts, Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers; Dans les combats d’esprit savant maître d’ ‘escrime, Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
En vain contre le Cid un ministre se ligue :
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. L’Académie en corps a beau le censurer :
Le public révolté s’obstine à l’admirer.
(Satire IX, 231
Que tu sais bien, Racine, à l’aide d’un acteur, Émouvoir, étonner, ravir un spectateur | Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, Que dans l’heureux spectacle à nos yeux étalé En a fait sous son nom verser la Champmeslé.
Avant qu’un peu de terre, obtenu par prière, Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, Mille de ces beaux traits, aujourd’hui si vantés, Furent des sots esprits à nos yeux rebutés….
Mais, sitôt que d’un trait de ses fatales mains La Parque l’eut rayé du nombre des humains,
On reconnut le prix de sa muse éclipsée.
(Epître VIT, 19.)
B. — Le théoricien du classicisme.
Après avoir passé en revue les jugements les plus importants de Boïileau sur les écrivains contemporains ou antérieurs, il reste à voir au nom de quels principes 1l les a portés. Une croyance générale domine sa . critique : la croyance à l’existence d’une beauté absolue et éternelle, sorte d’Idée platonicienne, dont les œuvres particulières nous offrent des images plus ou moins ressemblantes. D’où résulte aussi la croyance à la possibilité de formuler en matière littéraire des jugements d’une certitude également absolue : si la beauté « en soi » existe, et si cette beauté est accessible à notre connaissance, il suffit de comparer avec cet « archétype » les copies qu’on en donne pour pouvoir dire avec exactitude dans quelle mesure celles-ci s’en rapprochent ou s’en éloignent. Et cet idéal, qui sert de modèle, par quelle faculté est-il connu ? Par la raison. Cette critique a donc deux caractères essentiels : elle est dogmalique, puisqu’elle prétend formuler des jugements universels et infaillibles ; et elle est intellectualiste, puisqu’à ces jugements elle prétend parvenir par la voie de la raison, |
C’est surtout dans L'Art poétique (1674) que Boileau a exposé son esthétique ou, pour mieux dire, l'esthétique classique, dont il est au xvrr siècle le représentant le plus autorisé. En laissant de côté les préceptes particuliers qu’il donne pour chaque genre (dans le chant IT il examine les petits genres, églogue, élégie, ode, sonnet, épigramme, satire..., et dans le chant III les grands genres, tragédie, épopée, comédie), on peut ramener les préceptes généraux qu’il formule aux principes suivants :
1° Culte de la nature.
Avant tout il faut peindre la nature. Recommandation qui n’était pas superflue aux environs de 1660, quand Boïleau parut dans le monde littéraire : la préciosité et le burlesque, double altération de la nature, sévissaient encore. Boileau rendit un grand service aux lettres, en conseillant aux écrivains l’imitation dela réalité ; et c’est en suivant lui-même ce