L'ART GOTHIQUE
[Le xvne siècle a méprisé l'art du moyen âge, aussi bien que sa littérature (voir p. 783). Gothique était alors synonyme de barbare, C’est le romantisme qui réhabilitera l’art du moyen âge.]|
Nil sapiat Gôthorum barbara trito Ornaménta modo saéclorum et monstra malorum.
(A. du Fresnoy, Dé arte grafica liber, v. 240.)
N'ayez aucun goût pour les ornements gothiques, qui sont autant de monstres que les mauvais siècles ont produits.
(Roger de Piles, L'art de la peinture de A. du Fresnoy.) IT
…Assaisonné du sel de nos grâces antiques,
Et non du fade goût des ornements gothiques,
Ces monstres odieux des siècles ignorants,
Que de la barbarie ont produits les torrents,
Quand leur cours, inondant presque toute la terre,
Fit à la politesse une mortelle guerre,
Et de la grande Rome abattant les remparts,
Vint, avec son Empire, étouffer lés Beaux-Arts. (Molière, La Gloire du dôme du Val-de-Grâûce,
On a dû ? faire du style ce qu’on a fait de? l’architectüre. On a entièrement abandonné l’ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples; 6n a rappelé le
4. Voir notre étude sur L'abbé Du Bos rénovateur de la critique au xvue siècle ‘(x904, chap. 1).
{2. On a dû, on aurait dû. — 8. De, au sujet de.]
808 LE XVIIe SIÈCLE
dorique, l'ionique et le corinthien : ce qu’on ne voyait plus que
dans Fe ruines de l’ancienne Rome et de la vieille Grèce, de-
venu ! moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même, on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait, et, s’il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation.
(La Bruyère, Les Caractères, chap. 1, 5° éd., 1690.)
Les inventeurs de l'architecture qu'on nomme gothique, et qui est, dit-on, celle des Arabes, crurent sans doute avoir surpassé les architectes grecs. Un édifice grec n’a aucun ornement qui ne serve qu’à orner l'ouvrage ; les pièces nécessaires pour le soutenir ou pour le mettre à couvert, comme ies colonnes et la corniche, se tournent seulement en grâce par leurs proportions : tout est simple, tout est mesuré, tout est borné à l’usage; on n'y voit ni hardiesse ni caprice qui impose? aux yeux ; les proportions sont si justes, que rien ne paraît fort grand, quoique
tout le soit ; tout est borné à contenter la vraie raison. Au con-
traire, l'architecte gothique élève sur des piliers très minces une voûte immense qui monte jusqu'aux nues; on croit que tout va tomber, mais tout dure pendant bien des siècles ? ; tout est plein de fat de roses et de pointes, la pierre : ble découpée comme du carton ; tout est à jour, tout est en l'air. N'’est-il pas naturel que les premiers architectes gothiques se soient flattés d’avoir surpassé, par leur vain raffinement *, la simplicité grecque ?
(Fénelon, Lettre sur les occupations de l’Académie française, chap. x.)
[4 Devenu : se rapporte au pronom neutre ce que. — 2. Qui impose, qui en impose. — 3. L'originalité de l’architecture gothique fut justement d'obtenir l'équilibre des matériaux, dans la voûte en ogive, par la lutte même des éléments entre eux : les piliers tiennent, parce qu'ils sont pris entre deux forces contradictoires qui s’annihilent, la voûte qui les pousse à l'extérieur et l’arc-boutant qui les rejette à l’intérieur, — 4. Si Fénelon paraît mieux connaître que ses contemporains l'architecture gothique, qu'il vient de décrire avec justesse, on
voit par ces mots qu'il ne l'estime pas beaucoup plus. La suite de ce passage confirme d’ailleurs son sentiment.|