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I. — LES PRÉCURSEURS DE PERRAULT

La bataille entre Perrault et Boileau n’a commencé qu’en 1685. Mais, bien avant cette date, il y a eu au xvrr® siècle des attaques isolées contre

les anciens: cette opposition à l’antiquité se rencontre soit chez des philosophes qui, posant la question du progrès, en viennent à mettre en doute la supériorité jusque-là incontestée des anciens; soit chez des

4. À consulter. — H. Rigault: RÉNTE MEET Querelle des anciens et des modernes (Hachette, 1850). — F. Brunetière : Evolution de la critique (chap. 1v); Etudes critiques (ve série : La formation de l'idée de progrès). — Hubert Gillot : La Que-

relle des anciens et des modernes (Ë. Champion, 1914).

littérateurs qui, pour des raisons d’esthétique et de morale, revendiquent le droit d'employer dans leurs œuvres le merveilleux chrétien au lieu du merveilleux païen ; soit chez des érudits qui veulent substituer le français au latin dans les inscriptions des monuments publics.

1° La question du progrès.

Descartes s'était déja montré peu respectueux pour les anciens. Il déclarait qu il n’y a pas plus de raison d'apprendre le grec et le latin que le suisse ou le bas-breton ; il blâmait la reine Christine de prendre des leçons de grec avec son bibliothécaire Isaac Vossius ; et il aimait à dire que, s’il en avait lui-même appris tout son soùûl au collège, il se félicitait du moins de l’avoir oublié dans la suite. N’a-t-il pas d’ailleurs écrit, dans le Fragment d’un manuserit conservé par Baillet, ces mots qui. annoncent Pascal: « Il n’y a pas lieu de s’incliner devant les anciens à cause de leur antiquité : c’est nous plutôt qui devons être appelés anciens. Le monde est plus vieux maintenant qu’autrefois et nous avons une plus grande expérience des choses. » En somme, la Querelle des anciens et des modernes n’a été qu’une conséquence lointaine mais logique des principes posés par la philosophie de Descartes : en proclamant la souveraincté de la raison, il sapait par là même ‘autorité des anciens, il jetait les germes de la croyance au progrès, qui nécessairement devait ruiner le respect de la tradition et le culte du passé.

Pascal reprit la thèse cartésienne dans le Fragment d'un traité du vide (voir p. 528). Dès Le début il déclarait : «Le respect que l’on porte à l’antiquité est aujourd’hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force, que l’on se fait des oracles de toutes ses pensées, et des mystères même de ses obscurités; que l’on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril, et que le texte d’un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons. » Et, développant l’idée de ps il écrivait plus loin cette page hardie sur le progrès.

LES PROGRÈS DE L'HUMANITÉ L'homme est dans l'ignorance au premier âge de sa vie; mais il s’instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs, parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il s’est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ls en ont

laissés. Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement; de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même état où se trouveraient ces anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli jusques à présent, en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s’avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l’univers vieillit, parce que la mème chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d’où l’on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes; car, comme la vieillesse est l’âge le plus distant de l’enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, maïs dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes proprement ; et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c’est en nous que l’on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres.

(Pascal, Fragment d’un traité du vide.)

Avant Perrault, Fontenelle? avait soulevé lui aussi le problème du progrès dans ses Dialogues des morts (1683), en particulier dans le dialogue entre Socrate et Montaigne, où très ingénieusement il a presque fait du philosophe grec un partisan des modernes imbu de cette idée que les lois de la nature sont constantes et qu’il ne peut y avoir par conséquent supériorité d’un siècle sur un autre. Idée sur laquelle il reviendra plus tard dans sa Digression sur les anciens et les modernes (1688).

4. Cette définition originale et profonde de la véritable antiquité se trouvait déjà chez le philosophe anglais François Bacon (1561-1626), l’auteur du Novum organum, avant de se trouver chez Descartes (voir p. 810), chez Pascal et chez Fontenelle (voir p. 821-823).

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