‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 490 sur 532 · CHAQUE TEMPS DOIT AVOIR L'ART QUI LUI CONVIENT · texte numérisé non relu

CHAQUE TEMPS DOIT AVOIR L'ART QUI LUI CONVIENT

Il n'y a personne qui ait plus d'admiration que j'en ai pour les ouvrages des anciens. J’admire le dessein, l'économie, l’élévation de l'esprit, l'étendue de la connaissance : mais le changement de religion, du gouvernement, des mœurs, des manières, en a fait un si grand dans le monde qu’il nous faut comme un nouvel art, pour entrer dans le goût et dans le génie du siècle où nous sommes.

Si Homère ait présentement, il ferait des poèmes admirables accommodés au siècle où 1l écrirait. Nos poètes en font de mauvais ajustés à ceux des anciens, et conduits par des règles qui sont tombées, avec des choses que le temps a fait tomber.

Je sais qu'il y a de certaines règles éternelles, pour être fondées ‘ sur le bon sens, sur uneraison fermeet solide, qui subsistera toujours ; mais il en est peu qui portent le caractère de cette ralson incorruptible. Celles qui regardent les mœurs, les affaires, les coutumes des vieux Grecs, ne nous touchent Aube aujourd'hui. On en peut dire ce qu’a dit Horace des mots, Elles ont leur âge et leur durée. Les unes meurent de vieillesse : i{a verborum vélus interit ætas ; les autres périssent avec leur nation, aussi bien que les maximes de gouvernement, lesquelles ne subsistent pas après l'empire. Il n’y en a donc que bien peu qui aient droit de diriger nos esprits dans tous les temps; et il serait ridicule de te toujours régler des ouvrages nouvéaux par des lois éteintes..

Cordons que les poèmes d'Homère seront boots des cet d'œuvre, non pas en tout des modèles. Ils formeront notre jugement; et le jugement réglera la disposition des choses présentes.

(Saint-Evremond, Sur les poèmes des anciens.)

2° La question du merveilleux.

La mythologie avait envahi au xvri° siècle la littérature? et les arts : c’élait le résultat de l'éducation classique donnée dans les collèges depuis

[4. Parce qu’elles sont fondées.] 2. Voir le livre du P. V. Delaporte: Du merveilleux dans la RIRE française sous le règne de Louis XIV (1891),

Son À étre res

la Renaissance. Mais une réaction finit par se produire contre l’emploi du merveilleux païen, surtout en littérature.

Desmarets de Saint-Sorlin !, pour justifier lPemploi qu’il avait fait du merveilleux chrétien dans son poème épique de Clovis, attaqua à plusieurs reprises, en prose et en vers, la mythologie en particulier et l'antiquité en général : dans la préface de Clovis (1657) ; dans la préface des Délices de l'esprit (1658); dans la préface de son poème de Marie-Magdeleine (1669); dans la Comparaison de la langue et de la poésie française (1670); dans Esther, épitre au roi (1650); dans le Traité pour juger des poètes grecs, lalins et français (1650); dans le Discours pour prouver que les sujets chrétiens sont seuls propres à la poésie héroïque (mis en tête d’une nouvelle édition de Clovis, 1673); dans la Défense du poème héroïque (1674), dialogue en vers et en prose, composé en réponse à Boileau qui au chant III de L'Art poétique ayait condamné l’emploi de la religion en littérature ; dans la Défense de la poésie et de la langue française (1675).

Avec insistance il affirme la supériorité artistique et morale du mer- . veilleux chrétien sur le merveilleux païen, et par là même Ja supériorité des modernes sur les anciens :

Il faut faire voir à ce siècle qu il n’y a ni roman ni poème héroïque dont la beauté puisse être comparée à celle de la sainte Écriture, soit en diversité de narration, soit en richesse de matières, soit en magnificence de description, soit en abondance, en délicatesse et en justesse d’expressions figurées.

(Pré Ra des Délices de l'esprit.)

Pour ce qui regarde la noblesse des sentiments, 1l faut que les savants reconnaissent, après avoir vu les excellentes pièces de théâtre, qui ont de ce temps ennobli la France, que jamais l'antiquité n’a rien fait d’approchant en force, en tendresse, en délicatesse d'invention, de passion et de sentiments.

(Traité pour juger des poètes grecs, lalins et français. )

En Dieu seul, qui déteste un conte fsbuleux, La vérité s FN avec le mérveilleux ;

SV onu

1. Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676), outre les ouvrages de critique qui lui assurent une place dans l’histoire de la Querelle des anciens et des modernes, a composé plusieurs tragi-comédies, sa comédie des Visionnuires (1637) où avant Molière il attaquait les précieuses, son poème épique de Clevis (voir p. 496), divers romans (voir p. 479) et des livres de dévotion, dans lesquels il se montrait l’adversaire acharné des Jansénistes, et qui lui valurent d’être attaqué par Nicole dans ses lettres célèbres : Les Imaginaires et Les Visionnaires (voir p. 624 et, à propos de l'intervention de Racine, p. 727).

A consulter. — René Kerviler : Desmarets de Saint-Sorlin (1879).

DT AE dE

816 LE XVIIe SIÈGLE

Et le vers héroïque aura sa gloire entière, S'il en peut par son art égaler la matière.

(Défense du poème héroïque.) |

Ainsi Desmarets de Saint-Sorlin a bien été le précurseur de Perrault, . auquel il a lui-même confié le soin de défendre sa cause dans une invo- « cation en vers qu’il lui adressa en 1675, un peu avant sa mort. Et, de. fait, avant que ne commence la querelle proprement dite des anciens et des modernes, Perrault, dans la préface de son poème Saint-Paulin (1686). avait appuyé les idées de Desmarets sur l’art chrétien, que devait préco- ” niser plus tard Chateaubriand dans le Génie du Christianisme :

Rasa tré 2

Le Ciel, la Terre, les Enfers, les Anges, les Démons, et celui même qui a donné l’être à toutes ces choses, peuvent être le digne objet de leurs. travaux et de leurs veilles.

sn Cd So une nt Te à

(Perrault, Préface de Saint-Paulin.)

3° La question du latin dans les inscriptions!.

Un autre précurseur de Perrault fut François Charpentier (1620-1702), . auteur d’une Vie de Socrate et d’une traduction de La Cyropédie de Xéno- … phon, membre de l’Académie française depuis 1651, ainsi que de la Commission des inscriptions et médailles? instituée par Colbert en 1663 pour rédiger les inscriptions destinées aux monuments publics, aux tableaux, tapisseries, médailles... C’est à ce dernier titre qu'il composa en « 1684 pour les tableaux de Lebrun dans la Galerie de Versailles des. inscriptions françaises, d’ailleurs bien emphatiques et pour cette raison remplacées plus tard, sur l’ordre de Louvois, par des notices plus simples de Racine et de Boileau ?. Il eut à ce sujet une polémique avec les partisans de l'emploi du latin dans les inscriptions, et au cours de cette. discussion écrivit un gros ouvrage : De l'excellence de la langue française (1683), dans lequel il affirme que les modernes étant plus anciens que les. anciens peuvent fort bien les dépasser, et soutient même que l’admiration. exagérée de l'antiquité nuit au perfectionnement de notre langue et au: progrès des sciences.

4. Voir F. Brunot: Histoire de la Langue française (tome V, 1re partie, chap. il Latin et français sur les monuments publics).

2. Qui en 1701 reçut des statuts et le titre d Académie royale des inseriplions e médailles, et devint en 1716 l'Académie des inscriptions et belles-lettres (voir A Maury : Hu. de l'ancienne Académie des inscriptions et belles-lettres, 1865). É

3. Qui firent partie de la Commission des inscriptions et médailles en qualité d'his toriographes du roi. Boïleau écrivit-en 1713 un Discours sur le style des inscriptions

"+, ; ? + + | se 3

Page 1