‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 499 sur 532 · V. — SA PORTÉE ET SES CONSÉQUENCES · texte numérisé non relu

V. — SA PORTÉE ET SES CONSÉQUENCES

La portée profonde de la Querelle des anciens et des modernes semble avoir échappé à ceux-là même qui y prirent la part la plus active. Aveuglés par leurs préjugés et leur parti pris, ni Perrault, ni Boileau, ni La Motte, ni Mme Dacier n’aperçurent clairement sous la puérilité apparente des discussions le grave problème qui se posait. Fontenelle a bien fait preuve par instants de beaucoup de clairyoyance, mais son scepticisme l'a toujours empêché d’aller jusqu’au bout de ses idées, Et Fénelon, dans son désir de concilier tout le monde, n’a su dégager que des vérités fragmentaires, C’est peut-être Saint-Evremond qui prononça sur ce débat ‘les paroles les plus justes, avant même qu'il ait éclaté et sans jamais s'y être directement mêlé.

Aujourd’hui, à bien examiner le fond de la querelle, cette levée de boucliers ube l'antiquité nous apparait comme une triple réaction : 1° réaction de notre génie national contre le génie gréco-latin, différent du nôtre malgré sa parenté avec lui; 2° réaction de l’âme chrétienne contre l’âme païenne, dont — par un étrange anachronisme — nos plus . belles œuvres classiques sont toutes imprégnées ; 3° réaction de Vesprit | de liberté et d’individualisme contre le joug que faisait peser sur les écri: vains l’admiration superstitieuse des siècles lointains. Et, par-dessus tout, ce qui a inspiré et soutenu cette résistance au passé soûbs ces formes diverses, c’est la croyance au progrès, dont l’idée latente dans la philosophie de Dar dt ils jour avec le temps: les modernes

4. À consulter. — Marcel Braunschvig: L'abbé Du Bos rénovateur de la critique

au XVII siècle(1904). — A. Lombard: La Querelle des anciens et des modernes;

l'abbé Du Bos (Neufchätel, 1908), 2. Voir Vial et Denise: Idées et doctrines littéraires du XVIIIe siècle (elagrave

l’emportant sur les anciens par leurs connaissances scientifiques et par leurs croyances morales, pourquoi ne leur seraient-ils pas supérieurs aussi dans le domaine des lettres et des arts ?

Ce qu’on n’a peut-être pas assez remarqué, c’est qu’en réalité partisans des modernes et partisans des anciens pouvaient également se réclamer du rationalisme cartésien !. Car si les uns au nom de la souveraineté de la raison affirmaient les progrès de l’esprit humain et par suite la supériorité des modernes sur les anciens, les autres invoquaient aussi l’autorité de la raison et la certitude de ses jugements pour soutenir qu’il existe un idéal esthétique immuable dont les anciens ont à jamais formulé les lois. Mais, bien que tous disciples de Descartes, comment les partisans des anciens et les partisans des modernes seraient-ils parvénus à s'entendre, puisqu'ils n'avaient pas pu établir l’accord entre leurs propres principes ? Les premiers, dont la critique était rationaliste, ne voulaient pas admettre l’idée rationnelle du progrès. Et les seconds, qui croyaient au progrès par l’œuvre de la raison, voulaient substituer le sentiment à cette raison dans l’appréciation des ouvrages littéraires.

Rien d'étonnant dès lors qu'avec de telles contradictions internes de doctrines les questions aient été mal posées de part et d'autre et que les conclusions du débat soient demeurées confuses. Mais ces discussions, stériles en apparence, n’en eurent pas moins dans la suite des conséquences importantes. .

La plus immédiate fut un élargissément soudain dé la critique littéraire, déjà sensible dans la Lettre à l’Académie de Fénelon et plus manifeste encore dans les Réfleæions critiques de l’abbé Du Bos. A voir adversaires et partisans des anciens s’obstiner dans leurs opinions respectives sans pouvoir les justifier par de solides raisons, on devait naturellement en venir à penser qu'il est bien difficile en matière de critique d'arriver à des jugements certains : un grave coup était ainsi porté au dogmatisme de Boileau.

On peut signaler d’autres répercussions plus profondes et plus lointaines de la Querelle des anciens et des modernes, premier épisode de la lutte entre le vieil esprit d’autorité et le libre esprit moderne : En discutant le mérite de l’antiquité, n'est-ce pas l’idéal de la littérature classique dont on contestait la valeur ? En rabaissant les anciens, qui étaient alors les maîtres à peu près exclusifs de la jeunesse, n’est-ce pas le fondement de la pédagogie régnante qu’on remettait en question ? En sapant le respect de la tradition, n'est-ce pas tout l’édifice politique et social de la monarchie qu’on menaçait indirectement ?

4. Ne pas oublier que Boileau avait défendu Descartes contre Aristote dans son fameux « Arrêt burlesque » de 1671 (voir p. 531-533).

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