I. — LES POÈTES DU XIIe ET DU XIII° SIÈCLE
1° Troubadours et trouvères.
La poésie lyrique est le genre qu’a surtout cultivé la littérature du Midi
4. C'est à cette date que Gaston Paris a arrèté son histoire de La littérature française au moyen âge.
2. À consulter. —S. de Sismondi : Histoire des littératures du midi de l'Euroue (1812, 4 vol.). — F. Raynouard : Des troubadours et des cours d'amour (1817); Choix de poésies originales des troubadours (1816-1821, G vol.). — G. Fauriel: Histoire de la poësie provençale (1846, 3 vol.). — P. Meyer : Les derniers troubadours (1872). — F. Diez : Vies el œuvres des troubadours (11e éd., traduite en français ; 2e éd., Leipzig, 1882), — G. Raynaud : Bibliographie des chansonniers
de la France !. Et, bien que le Nord n’ait pas attendu le Midi pour cultiver aussi ce genre, il est certain que la poésie lyrique du Nord a fortement subi l'influence de la poésie lyrique méridionale. Elles ont eu beau se développer toutes deux presque en même temps, elles ne sont pas arrivées ensemble à leur période la plus brillante : la poésie lyrique en langue d’oc, ou poésie provençale ?, est dans tout son éclat à la fin du x siècle; la poésie en langue d’oïl, au début du xin®. C’est la Croisade des Albigeoïs ? qui interrompit brusquement la littérature méridionale, en dispersant la cour du comte de Toulouse et les autres petites cours qui, à son exemple, étaient des foyers du « gai savoir ».
Les poètes du Midi s’appelaient des troubadours, ceux du Nord des trouvères *. Troubadours et trouvères étaient des poètes originaux, tandis que les jongleurs ÿ ou ménestrels allaient de ville en ville, de château en château, chanter des œuvres qu’ils n’avaient pas composées. Les trouba-
| français des XILIe et XIVe siécles (1884). — C. Chabaneau : Les biographies des
troubadours (Toulouse, 1885). — A. Jeanroy : Les origines de la poésie lyrique en France, études de littérature française et comparée (1889 ; 2° éd., Champion, 1904). — L. Clédat : La poésie lyrique et satirique en France au moyen âge (Lecène et Oudin, 1893). — J. Anglade: Les troubadours, leur vie, leurs œuvres, leur influence (Colin, 1908). — P. Aubry: Trouvères et lroubad. (Alcan, 1909). — E. Faral : Les jongleurs en Fr. au m. ge (Champion, 1910). — J. Beck : La musique des troubad. (Laurens, s. d.). — E. Faral : Les aris poétiques du 12° et 13° s. (Champion, 1924).
4. Le Midi a d’ailleurs eu aussi une littérature épique (le cycle de Guil-
. Jaume d'Orange est méridional) et peut-être mème une littérature dramatique.
2. Il importe de faire remarquer que la poésie provençale du moyen âge (c'est le nom que prit à partir du xme siècle la poésie lyrique méridionale) n'était pas écrite dans le dialecte qu'on parlaït en Provence, mais dans un autre dialecte de la langue d'oc, le limousin, qui, employé par les premiers troubadours, avait été adopté ensuite par tous les poètes lyriques du midi.
3. Rappelons ce que fut la Croisade des Albigeois. Des hérésies s'étant répandues dans le midi, — originaires, les unes, du pays albigeoïs, les autres (celles des Vaudois), de la région lyonnaise, — le pape Innocent III appela tous les seigneurs du nord contre ceux du midi, suspects de complaisance pour les hérétiques. Au mois de juin 1209 une armée était concentrée à Lyon. Les principaux événements de la croisade furent : le siège de Béziers et de Carcassonne ( juillet 1209), l'excommunication de Raymond VI, comte de Toulouse (1211), la bataille de Muret où Raymond fut vaincu par Simon de Montfort, comte de Leicester, le
chef des croisés, et où Pierre II d'Aragon, venu à son secours, fut tué (12138), le
concile de Latran (1215), le siège de Toulouse et la mort de Simon de Montfort, qui avait ravagé tout le Languedoc (1218). Les croisés victorieux établirent dans le midi l’Inquisition : ce fut la fin de la civilisation méridionale.
4. Troubadour (trobador) était, en langue d'oc, le cas régime de trobaire : trouvère (trovere) était, en langue d'oil, le cas sujet (troveor, qui a donné trouveur, étant le cas régime).
5. Les jongleurs sont aussi parfois des acrobates, des montreurs d'ours, de chiens, de chats et d'oiseaux dressés,
dours et les trouvères avaient l’occasion de réciter eux-mêmes leurs poésies dans les puis !, sortes d’Académies qui s'étaient constituées dans plusieurs villes de France (en particulier dans des villes du Nord, à Arras, Amiens, Rouen...) sous la présidence d’un « prince? » et qui étaient placées le plus souvent sous l’invocation de la Vierge (on les appelait à l’origine des Puis Nostre Dame) : on ÿ instituait des concours de poésie lyrique et on y organisait des représentations dramatiques (voir p. g8). . Parmi les troubadours, qui furent très nombreux®, on peut citer les noms de Guillaume, comte de Poitou et d'Aquitaine, Bernard de Ventadour (du Limousin), Jaufré Rudel* (de Saintonge), Richard Cœur de Lyon, Bertrand de Born *, Arnaut de Mareuil, Guiraut de Bornelh (ces trois derniers du Périnond) Marcabru (de Gascogne), Pierre d'Auvergne (de Clermont-Ferrand), Peire Vidal6 (de Toulouse), Peire Cardenal (du Puy)... Le dernier fut Guiraut Riquier (né à Narbonne en 1230 ou 1235, mort vers la fin du xime siècle). À côté des poètes il y eut même des poétesses, comme Béatrice, comtesse de Die, et Marie de Ventadour. Parmi les trouvères nous citerons : Conon de Béthune (1155-1224), le Châtelain de Couci (Gui If, mort en 1203), Blondel de Nesle (de Picardie), … Gace Brûlé (de Champagne), Jean Bodel d'Arras, Thibaut IV comte de Champagne (mort en 1253), Colin Muset 7, Adan de le Hallef, et surtout.
4. Le mot pui ou puy vient du mot latin podium, qui signifie éminence (d'où l'emploi du tèrme géographique Puy pour désigner des montagnes, comme le Puyde-Dôme). On ne sait si ces Académies ont pris ce nom, parce qu'elles seraient originaires de la ville du Puy-en-Velay, ou simplement parce que les concurrents y récitaient leurs vers sur une estrade. | É
2, C'est loujours à un prince (président d’un pui) qu'était primitivement adressé l'envoi de la ballade. Et mème dans les ballades adressées à un autre pérsonnage on garda longtemps l’habitude de laisser le mot « prince » au pre: mier vers de l’envoi. Peu à peu cependant cet usage se perdit.
3. Nous possédons des poésies d'environ 4oo troubadours du xne et du x: siècle, auxquels il faut ajouter les noms de 70 autres poètes dont nous n'avons pas conservé les œuvres (voir les anthologies citées au Supplément). rene
4. Dont l’histoire romanesque (il s'était épris de la comtesse de Tripoli, pour en avoir simplement entendu parler, se fit croisé afin de la voir et mourut en arrivant dans son pays) a fourni à E. Rostand le sujet de sa pièce : La Prin cesse lointaine (1895). Voir l'édition récente : Les chansons de Jaufré Rudel, par A. Jeanroy (Champion,1915).
5. Que Dante, au livre XX VIIL de son Enfer, représente tenant à la main sa tète coupée, en guise de lanterne (il avait eu une vie très agitée et avait notam- ment pris part aux luttes des fils de Henri IT Plantagenct).
6. Les Poésies de Peire Vidal ontété éditées par J. Anglade [Champion 1913).
7: Sur Colin Muset, poète populaire comme Rutebeuf, consulter la thèse latine de J. Bédier : De Nicolao Museto franco-gallico carminum scriptore (1893) et l’édition qu'il en a donnée : Les chansons de Colin Muset (Ghampion, 1910).
8. Sur Adan dele Halle, plus connu d'ailleurs comme poète dramatique que
1e her idée d
Rutebeuf!, qui fait doublement penser à Villon, par sa vie besogneuse RL | réa 5 ë
(ce fut le premier de nos poètes-misère) et par l'accent personnel et touchant de ses vers.
2° Les genres poétiques.
La poésie lyrique du moyen âge, qui était destinée à être chantée, comprenait une très grande variété de genres, dont la forme était rigoureusement fixée. Voici les principaux :
Les romances, qu’on appelait chansons d'histoire, parce qu’elles racontaient une histoire, ou chansons de toile, parce que les femmes les chantaient pendant leurs travaux d’aiguille.
La rotruange, ainsi appelée sans doute parce qu’elle était primitivement accompagnée sur l'instrument de musique nommé rote. C’est une chanson de danse, munie d’un refrain, et qui, sous d’autres formes analogues, est devenue la danse, la ballette (au Nord de la France), la ballade (dans le Midi).
Le rondeau (rondel ou rondet), chanson à danser, qui est composée de trois couplets, et qui plus tard a pris le nom de triolet.
Le vireli ou virelai, qui est, comme le rondeau, une composition musicale pour la danse, mais plus longue que lui.
La pastourelle, genre très populaire au moyen âge. C’est un chant à
deux personnages, dont le sujet est toujours la rencontre à la campagne
d’un chevalier et d’une bergère.
L’aube ou aubade, dont le thème habituel est la séparation de deux amants au point du jour.
Le motet, qui comprend deux, trois ou quatre couplets destinés à être chantés en même temps par deux, trois ou quatre voix.
Le lai?, qui, comme le descort, avait un nombre de couplets variables.
Le sirventès ou serventois, pièce de vers d’un caractère satirique ou bien d'inspiration morale ou religieuse. |
La tenson et le Jeu-parti3, genres dialogués, qui sont des discussions
- sur des points de casuistique amoureuse.
comme poète lyrique (voir p. 98), consulter H. Guy : Essai sur la vie et les œuvres litléraires du trouvère Adun de le Halle (Hachette, 1898).
1. Rutebeuf, qui vivait à Paris sous les règnes de saint Louis et de Philippe le Hardi (il ést mort en 1280), a abordé un peu tous les genres (il a fait, en même temps que de la poésie lyrique, de la poésie satirique et de la poésie dramatique).
Édition. — OFuvres de Rutebeuf, par A. Jubinal (Paris, 1874-1875, 3 vol.).
A consulter. — L. Glédat : Rutebeuf (Collection des grands écrivains français, Hachette, 1891).
2. Ne pas confondre le ai lyrique avec le lai narratif (voir p. 34-35) ni avec le lai satirique (voir p. 47).
8. Ce sont ces pièces de vers qui, a-t-on dit, auraient été récitées dans les
La complainte, poème élégiaque exprimant la tristesse.
Le sentiment qui anime en général cette poésie lyrique du moyen âge, de, surtout celle du Midi, c’est l’amour courtois, dont nous avons déjà rencontré l’expression dans les romans de la Table Ronde (voir p. 33).