BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS
Dites moy ou, n'en quel pays, Est Flora ?, la belle Rommaine; Archipiada #, ne Thaïs‘, Qui fut sa cousine germaine ; Echo, parlant quand bruyt on maine Dessus riviere ou sus estan,
Qui beaulté ot5 trop plus qu'humaine.
; Mais ou sont les neiges d'antan?
Ou est la très sage Helloïs,
Pour qui fut chastief, puis moyne, Pierre Esbaillart® a Saint Denis) Pour son amour ot cest essoyne !?, Semblablement ou est la royne
[. Ne a icile sens de et. — 2. Flora : il a existé dans l'antiquité plusieurs courtisanes romaines de ce nom. — 3. Archipiada : ce nom est probablement une déformation d’Alcibiade, qu'on prit au moyen âge pour une femme. — 4. Thaïs : célèbre courtisane grecque du 1v° siècle, qui, convertie par un anachorète, passa dans la pénitence les dernières années de sa’ vie, — 5, Echo : nymphe éprise de Narcisse et changée en rocher. — 6. Of, eut. — 7. D'antan, de l'an passé. — 8. Chaslié, puni. — 9. Pierre Abélard (1079-1142), éloquent professeur et hardi théologien, que ses idées avancées firent condamner deux fois par l'Église et qu'on a pu appeler le Descartes du xne siècle (voir Ch, de Rémusat : Abélard, 1845, 2 vol.). Ilest surtout resté légendaire par sa passion pour Héloïse (1101-1164), son élève, nièce de Fulbert, chanoine de Notre-Dame. Après s'être marié secrètement avec elle, ilse retira à l’abbaye de Saint-Denys, puis au couvent du Paraclet, — dont ilétait le fondateur et dont Héloïse devint abbesse, — et termina sa vie à l’abbaye de Cluny. Il existe une correspondance en latin d'Héloise et d’Abélard, comprenant des lettres amoureuses et des lettres de direction, publiée pour la première fois en 1616, rééditée à plusieurs reprises (en particulier par Victor Cousin), et traduite également plusieurs fois (notamment par le bibliophile Jacob en 1840 et par Octave Gréard). Quant au tombeau d’Héloise et d’Abélard, qui se trouve au cimetière du Père-Lachaise, il n’est nullement authentique. (Sur Héloïse et Abélard cons. Jean Bertheroy : La passion d'Héloïse et d'Abélard, Soc. d'éd. ltt. et artist., 1969, et le roman de Pierre Lasserre : Le secret d'Abélard, 1926.) — 40. AE peine, malheur. ]
89 LÉ MOYEN AGE . nn.
Qui commanda que Buridan !
Fust gecté en ung sac en Saine ?
Mais ou sont les neiges d'antan ?
La royne blanche? comme lis,
Qui chantoit a voix de seraine* ; Berte au grant pié*, BietrisŸ, Allis 5 ; Haremburgis? qui tint le Maine,
Et Jehanne®, la bonne Lorraine, Qu'Englois brulerent a Rouan ;
Ou sont ilz°, ou, Vierge souvraine ?
Mais ou sont les neiges d'antan ?
Envoi.
Prince !°, n'enquerezt! de sepmaine !?
Ou elles sont, ne de cest an,
Que‘? ce reffrain ne vous remaine # :
Mais ou sont les neiges d’antan ?
(Villon, Le Grand Testament.)
[4. Buridan : célèbre docteur de l’Université de Paris du xive siècle (1300- 1360). Il est connu par le fameux argument de l’âne de Buridan (hypothèse d'un âne ayant également faim et soif et mourant entre un seau d’eau et un picotin d’avoine placés à égale distance de lui, pour n’avoir pas pu décider de quel côté il devait aller d’abord). Il est de plus le héros d’une légende qui a inspiré à Alexandre Dumas son drame de La Tour de Nesle : la reine qui l’aurait fait jeter en Seine est Marguerite de Bourgogne, femme de Louis X le Hutin. — 2. On ne sait de quelle reine il s’agit. — 3. Seraine, sirène. — 4. Berte au grant pié: mère de Charlemagne, héroïne d’une chanson de geste qui porte son nom. — b. Büetris : il s’agit peut-être de Béatrice, chantée par Dante dans La Divine Comédie. — 6. Alls : plusieurs femmes ont porté ce nom; et, en particulier, une ronde très populaire aux xn° et xue siècles célébrait la « belle Aélis ». — 1. Haremburgis : Erembourges, héritière d’un comte du Maine, mariée à Foulques V, comte d'Anjou, morte en 1126. — 8. Cette allusion émue à la mort de Jeanne d'Arc (1431) n’est pas chez Villon la seule trace du sentiment national : dans sa Ballade contre les médisans de la France il accable de ses malédictions celui « qui mal vouldroit au royaume de France». — 9, Ilz, elles. — 40. Voir p. 62, note 2. — 44. N'enquerez, ne demandez. — 42. De sepmaine..i ne de cest an, ni de cette semaine ni de cette année, c’est-à-dire : jamais. — 13. Que, sans que, — 44, IVe vous remaine, je ne vous redise.]